L’Algérie, par Henri Fonfrède

Henri Fonfrède. Algérie.

(Questions d’économie publique, 1846)


11me QUESTION. 

DU SYSTÈME COLONIAL EN GÉNÉRAL, ET DE LA COLONISATION D’ALGER.

 

§ Ier.

Comment la colonisation commence. — Comment
la colonisation finit.

Le système colonial a pu présenter des avantages commerciaux et politiques lors de son origine. Il pouvait être en harmonie avec les besoins de l’époque ; il était même une sorte de nécessité pour une nation commerçante, lorsque ce système étant généralement établi chez les autres nations, elle se trouvait exclue de leurs marchés coloniaux, et obligée de se passer elle-même de cette sorte de commerce, si elle n’avait, elle aussi, des colonies qui lui appartinssent en propre.

Tout cela est bien changé par le cours des évènements. L’Amérique, immense partie du monde, qui n’était que l’humble succursale d’une petite portion de la petite Europe, a reconquis la presque totalité de son indépendance. Ses marchés sont ouverts à toutes les nations qui ne l’excluent pas par de folles prohibitions. Le régime colonial, tel qu’il est pratiqué par la France surtout, n’est plus qu’une triste et piteuse parodie de ce qu’il fut jadis. La politique routinière du passé, imagine seule que les mots peuvent remplacer les réalités qui n’existent plus, et les chaînes réciproques qui pèsent à la fois sur la métropole et sur les colonies épuisent la marine et le commerce français, sans pouvoir ressusciter un fantôme de prospérité qu’il faut reléguer désormais parmi les souvenirs de l’histoire.

Le système de la colonisation commerciale pratiqué par les Européens modernes, a donc pu dans sa naissance, je le reconnais, être en harmonie avec les opinions, avec la politique, avec la tendance commerciale de l’époque. Faux et mauvais en lui-même, ce système pouvait néanmoins avoir des avantages transitoires, par sa concordance avec les mœurs générales et les besoins du moment.

Mais, lorsque les opinions politiques et religieuses ont changé de voie ; lorsque les relations commerciales des peuples sont basées sur de nouveaux besoins et de nouveaux principes ; lorsque l’affranchissement et les échanges libres succèdent aux relations forcées du monopole colonial ; lorsque chaque partie du monde connu tend à reprendre son indépendance et son existence propre ; lorsque l’esclavage des hommes est aboli ; lorsque la dépendance des pays depuis longtemps colonisés disparaît presque partout ; lorsque la race humaine tend à décoloniser les trois parties du monde dont l’Europe avait jugé légitime de s’arroger la propriété politique et commerciale, s’imaginer, au milieu de cette transformation universelle, qu’on pourra recommencer le système de colonisation sur un point partiel, et qu’on y trouvera les avantages qu’on y trouvait jadis, c’est une déplorable absence de jugement, c’est un anachronisme dont on pourrait rire, s’il ne coûtait à la France le sang de ses meilleurs soldats, et la plus vitale substance de ses contribuables.

Car il faut bien en toutes choses distinguer l’époque où elles naissent, de celle où elles meurent ; l’époque où elles commencent, de celle où elles finissent. Nous touchons à l’ère finale des colonies. Celles qui existent encore, sont destinées à subir graduellement la modification qui leur adoucira le passage à une autre existence, et moins que jamais, c’est le cas de songer à en fonder de nouvelles.

La colonisation commerciale des modernes a été fondée sur la suprématie que l’Europe croyait avoir le droit d’exercer dans les parties du monde que ses navigateurs découvraient. Le pape donnait l’Occident au roi d’Espagne ; l’Orient, au roi duPortugal ; la conquête et l’extermination se chargeaient d’exécuter cet acte étrange. Puis, tous les autres peuples européens, poussés par l’exemple, et ne voulant pas acheter, aux premiers colonisateurs, des denrées qu’ils avaient l’espoir de se procurer par eux-mêmes, se mirent en quête d’une curée semblable, et se ruèrent sur toutes les terres d’outre-mer où la navigation put les conduire.

Le résultat fut que l’Amérique, dans sa vaste étendue d’un pôle à l’autre, devint l’esclave de la petite Europe. Dépeuplée, mutilée, exploitée, elle n’eut d’autre organisation que le bon plaisir de ses maîtres. C’était un grand serf attaché à la glèbe. Mais ce serf a réfléchi, il s’est indigné de son abaissement, et par une réaction inévitable dans les nations comme dans les individus, après de longues années de servitude, il s’est levé, il a brisé ses chaînes, et voilà que toute l’Amérique (les exceptions valent à peine qu’on en parle) a rompu le joug colonial, et s’est posée l’égale de l’Europe, non en civilisation de fait, mais en droit moral, en liberté commerciale, en progrès futur ; — progrès qui s’accomplira rapidement, si ces affranchis d’un jour écoutent de sages conseils, et sortent des voies anarchiques où les précipitent l’inexpérience de la liberté ; — progrès qui s’accomplira dans ces vastes contrées, précisément parce qu’elles ne seront plus colonies !

Voilà le mouvement du monde, voilà sa tendance actuelle qui, peu à peu, pénétrera et se fera jour partout. — Or, en un tel état de choses, la naissance d’une colonie nouvelle est un visible contre-sens; car, en outre de son impossibilité, et lors même que, pour un moment, on la supposerait viable, le système colonial, par le fait de son brisement, de sa fracture organique, a perdu tous les avantages qu’il avait autrefois, et n’a plus que ses inconvénients destinés à s’accroître chaque jour.

Un écrivain fort estimable, en combattant cette opinion, m’a fait une étrange objection. Voyez les Hollandais, m’a-t-il dit, voyez quelle immense fortune leur a donné le commerce colonial du temps de leur prospérité ; voyez comment un peuple si borné dans son territoire, dans sa population, marchait l’égal des nations les plus puissantes.

La prospérité hollandaise naquit de ses colonies, rien n’est plus certain. — Mais pourquoi ?… parce que les Hollandais étaient possesseurs des colonies qui leur fournissaient abondamment des denrées dont tous les autres peuples européens manquaient, et les leur fournissaient à très bas prix ; ils se trouvèrent donc les courtiers, les commissionnaires, les marchands de l’Europe : ils lui vendaient très cher ce qu’ils se procuraient à vil prix, et s’attribuèrent ainsi d’énormes bénéfices, qui, sans cesse accumulés chez eux, y formèrent de grands capitaux, nouveau moyen d’accroître encore leur activité commerciale et leurs profits.

Mais, à l’époque actuelle, nos colonies nous fournissent en petite quantité des denrées que tous les autres peuples ont, et que nos colonies nous font payer trente à quarante pour cent plus cher que le prix auquel les autres peuples peuvent se les procurer ailleurs. Elles nous causent donc le double mal d’enchérir et de restreindre notre consommation intérieure, et de nous ôter nos relations extérieures. Elles font donc contre nous tout le contraire de ce que les colonies hollandaises faisaient pour la Hollande. C’est parce que les Hollandais furent enrichis par leurs colonies que les nôtres nous ruinent, et ce qu’il y a d’admirable, c’est que, par contrecoup, nous les ruinons de notre côté, par la dépendance et l’inertie où le monopole les engourdit.

Je sais que quelques personnes disent, que si les colonies nous font payer leurs produits chèrement, nous leur rendons la pareille, par le monopole des objets de consommation que nous leur fournissons. Je n’admets pas, d’abord, que cette réciprocité du mal en soit la guérison ; bien loin de là : mais, ensuite, remarquez que la population consommatrice en France est plusieurs centaines de fois plus nombreuse que celle des colonies, et que par conséquent la réciprocité du monopole ne peut établir aucune compensation pour nous.

Pour évaluer les pertes que nos Antilles ont fait éprouver à la France depuis la paix de 1814, il faudrait compter par centaines de millions.

Pertes pour les consommateurs qui ont payé le sucre et les denrées coloniales beaucoup plus cher que s’ils les avaient achetés librement aux producteurs étrangers ;

Pertes pour le Trésor, qui aurait perçu sur les sucres étrangers achetés en plus grande quantité, un droit intrinsèquement plus fort que sur les sucres coloniaux, ce qui lui aurait fait un double bénéfice ;

Pertes pour le commerce et la marine française qui auraient servi aux transports d’un bien plus fort tonnage en sucre, et qui, pouvant assortir les cargaisons de retour, auraient fait dans l’Inde des affaires en indigo qui nous auraient conservé l’approvisionnement de la Suisse et de l’Italie ;

Pertes pour les producteurs français, industriels ou agricoles, qui, en échange des importations, auraient vendu pour exporter une plus grande quantité de leurs produits ;

Enfin, dépérissement, anéantissement de toutes nos relations commerciales avec l’Amérique et l’Asie, atonie de nos constructions maritimes et de toutes les industries secondaires qui s’y rattachent[1].

À mes yeux, la partie du système protecteur qui est relative aux colonies, est la plus mauvaise portion du système prohibitif.

La raison en est simple.

Si le système prohibitif appliqué au territoire français lui-même est mauvais pour les intérêts généraux du pays, ce dont je suis très convaincu, il est au moins favorable à quelques intérêts particuliers attachés au sol, compris dans le sol, fournissant des soldats, des armes, des impôts pour la défense de la patrie.

Il n’en est pas de même du système protecteur appliqué aux colonies. Il nuit aux intérêts généraux de la France comme le premier ; mais les intérêts particuliers qu’il favorise au-delà des mers, loin de concourir par leurs soldats, par leurs armes, par leurs impôts, à la défense de la France en cas de guerre, ont au contraire besoin d’être encore défendus par les armes, par les soldats et par l’argent de la France ; sans quoi, au premier coup de canon, les colonies sont perdues, avec tous les sacrifices qu’on a faits pour elles. En temps de paix même, elles ne suffisent pas aux frais de leur propre administration, qui coûte à la France environ six millions par an, soit cent vingt millions depuis 1814, pour ce seul article.

Le résultat de tant de sacrifices et de pertes imposés à la mère-patrie, a-t-il au moins été utile aux colonies ? Pas du tout, et voilà le chef-d’œuvre le plus remarquable du système protecteur. Sous ce régime, les colonies se sont épuisées, endettées ; elles sont devenues débitrices envers le commerce français d’une somme énorme, dont la liquidation, à peu près impossible, sera, pour la France, un peu plus tôt, un peu plus tard, une nouvelle perte ajoutée à toutes les autres.

Une cause, émanée directement du système protecteur des colonies, concourt d’ailleurs à leur ruine : — je veux dire la fabrication du sucre de betteraves. C’est à l’abri des taxes et surtaxes frappées sur les sucres étrangers, que la fabrication du sucre indigène a pu seulement se développer en France. De sorte qu’il est vrai, à la lettre, de dire que les colonies meurent sous le contrecoup du système protecteur qu’elles ont invoqué.

Et que feront-elles maintenant ? Invoqueront-elles une augmentation de taxe sur les sucres étrangers ?… Il est bien évident que cela ne leur servirait de rien, puisque la taxe équivaut déjà à la prohibition. Sa plus grande élévation ruinerait les colonies deux fois plus vite, par l’appât plus grand donné à la fraude, d’un côté, par l’encouragement plus grand donné à la fabrication du sucre de betteraves, de l’autre.

En face de ce tableau de nos misères commerciales et des fautes économiques de nos divers gouvernements, nous avions encore une consolation. — D’une manière ou d’une autre, nous nous flattions enfin que le système colonial touchait à son dernier terme, que le régime protecteur ferait place à la liberté commerciale, au moins pour cette partie, et que cette liberté nous indemniserait un peu des pertes que nous ont imposées l’entêtement incommensurable et la routine de nos économistes protecteurs.

Mais point du tout ; il faut que la fantaisie de faire un acte chevaleresque, et le fol espoir d’exercer en Afrique les soldats français, pour diriger ensuite leur dévouement contre les libertés de la charte, aient passé par la tête du vieux roi Charles X ; il faut que son ministère et lui aient rêvé que la conquête d’Alger serait un prélude favorable aux fameuses ordonnances, pour que, tout à coup, le système colonial renaisse de ses cendres, plus abusif, plus fou, plus onéreux que jamais ; il faut que la restauration, en nous faisant ses adieux, nous lègue la colonisation d’Alger comme le dernier présent de sa colère ; il faut que nos hommes d’État, se laissant imposer par la gloriole des vanités prétendues nationales, imaginent que l’honneur de la France est intéressé à continuer ce désastreux système ; et voilà que le régime protecteur, sautant la Méditerranée à pieds joints, nous prépare une organisation coloniale pire que tout ce que nous avons supporté jusqu’à présent !

Il est vrai que pour colorer cette désastreuse entreprise, on rappelle le souvenir de Carthage. — Alger et Carthage !… Est-il possible, bon Dieu, qu’un pareil rapprochement soit publié dans le siècle où nous vivons ! Carthage, sans rivale commerçante, établie dans un monde où sa navigation dominait seule ; Carthage, dépositaire des traditions phéniciennes, ayant encore son reflet de la civilisation primitive de l’Asie !… Et la régence !… déserte, enserrée entre les barbares royaumes du Maroc et de Tunis, ayant à surgir, à naître comme force et création commerciale, en face de la grande marine de nos jours, de la rivalité de l’Angleterre, des États-Unis, de l’Amérique affranchie d’un bout à l’autre, de l’Inde anglaise établie et régie sur des principes d’administration entièrement inapplicables à la régence, ainsi que cela a été si bien démontré à la commission d’Afrique ; la régence, abrutie par ses antécédents séculaires, sillonnée par des hordes arabes, fanatiques, nomades et guerrières, offrant leur esprit de déprédation violente au lieu de l’esprit industriel et laborieux que les Carthaginois avaient reçu de leur origine même !… Voilà les éléments de cette incroyable comparaison ! Ah ! si l’on pense que sur la même terre on peut faire renaître les mêmes faits historiques, à trois mille ans de date, quand la face du monde a tout entière changé d’aspect, quand toutes les causes de ces faits ont été partout remplacées par des causes contraires, on fait un calcul qui peut bien entrer dans un esprit qui lit l’histoire sans la comprendre, mais qu’un homme d’État ne peut admettre une seule minute pour base de ses desseins !… Dire à Alger de reprendre le rôle commercial de Carthage, autant vaudrait dire aux soldats du pape de conquérir le monde, parce qu’ils habitent la ville de Scylla, de Pompée et de César !

Nous avons vu que les colonies ont commencé par l’esprit de conquête, d’absolutisme, de violence ; nous avons vu que, pour maintenir cette existence subordonnée, les métropoles ont été obligées de redoubler sans cesse d’exigences, de tension à tous leurs liens administratifs ; nous avons vu que cette tension despotique et contraire aux vues de la Providence, a produit un esprit violent de réaction en sens contraire. De là l’affranchissement sanglant, belliqueux, démagogique de l’Amérique entière, aujourd’hui déchirée de troubles et de ravages anarchiques, sauf les États-Unis, qui font exception, parce qu’ils ont brisé le lien colonial plus tôt et par d’autres moyens que le reste du nouveau monde[2]; —  ceci est une question qui se rattache à la politique et doit être traitée à part. — Action despotique pour début, réaction anarchique pour fin, voilà la vie entière du système colonial. — Et c’est aujourd’hui qu’on jette nos millions et nos soldats à l’aventure, pour redonner vie à ce cadavre, pour ressusciter l’esprit colonial qui, de tout côté, voit approcher sa fin, devant l’ère de liberté qui doit naître pour l’économie commerciale comme pour la politique !… Et où veut-on faire ce miracle ? À Alger !… Il faut véritablement s’attendre à toutes les extravagances humaines, pour prendre patiemment son parti sur celle-là !

Certes, si les marines anglaise, américaine, hollandaise, russe n’existaient pas ; si les échanges n’étaient pas établis sur tous les points du globe, entre des produits plus économiques que tous ceux que nos colonies peuvent nous fournir ; si la France, prenant l’initiative, ayant seule une navigation comme celle des Phéniciens fondateurs de Carthage, découvrait, travaillait, exploitait Alger, et pouvait y développer sans obstacle local, les germes d’une production future qu’elle offrirait ensuite à sa propre consommation, et dont elle verserait le surplus dans les autres états privés de productions semblables, ainsi que le faisait Carthage, il y aurait quelque chance à cette création coloniale. Mais, dans l’état actuel du monde commercial, la conservation de nos Antilles et la formation d’une colonie nouvelle à Alger sont deux contre-sens que rien ne justifie. Le premier, cependant, peut être encore toléré comme legs d’un passé qu’il ne dépend pas de nous d’anéantir, et dont il faut seulement sortir par des mesures transitionnelles qui ménageront habilement tous les intérêts en contact. Mais le second, mais la colonisation d’Alger, épuisant la France de ses soldats, de ses travailleurs, de ses finances, que réclament partout, et vainement, les travaux publics, véritables civilisateurs efficaces de tant de parties, encore incultes et sans commerce, du sol national de la patrie…c’est un véritable parricide, c’est un crime de lèze-nation et de lèze-humanité !…

§ II.

De l’esprit de civilisation et de l’esprit de colonisation.

Je ne veux point parler ici de la civilisation antique et de l’esprit de colonisation sociale qui, à diverses reprises, lui servit en quelque sorte d’épanchement.

Je veux parler de la civilisation moderne, se divinisant et se concentrant elle-même dans quelques États européens, et regardant les trois autres parties du monde comme des régions subalternes, destinées à servir de colonies à ses besoins, à ses goûts, à ses caprices : — civilisation tellement absolutiste, que pour s’implanter où il lui plaît, et là, usurper, accaparer, agioter, elle se croit le droit d’exterminer les indigènes qui ne veulent pas recevoir docilement son empreinte et son joug.

L’esprit de colonisation moderne, considéré dans son ensemble, s’est paré à diverses époques d’un manteau de civilisation qui cache mal sa véritable tendance. Cette tendance réelle n’a rien de philosophique, de social, de civilisateur : elle est toute spéculatrice, toute commerciale, toute aléatoire. C’est un coup de dé dont on attend des millions.

Quand l’immense Amérique fut découverte, on voulut aussi, dit-on, la civiliser. Alors, la civilisation moderne, entée sur la religion chrétienne, ne connaissait d’autre base et d’autre mobile que la foi. Il fut donc reconnu, comme une immanquable et tutélaire règle de civilisation, qu’il fallait convertir au christianisme tous les indigènes américains. — Or, comme ils résistèrent à la civilisation, la civilisation, pour avoir plus tôt fait, punit ces rebelles et les tua. — Puis, les civilisateurs prirent tout, or, terres, palais. Manquant ensuite de brutes civilisables pour travailler leurs domaines, ils coururent extraire de l’Afrique quelques millions de nègres auxquels ils appliquèrent le bienfait d’une demi-civilisation, c’est-à-dire l’esclavage, l’ignorance, le fouet, et une mort un peu plus lente que celle qu’ils avaient eu la bonté d’infliger aux indigènes.

Qu’on regarde effectivement cette grande Amérique, d’un pôle à l’autre, et qu’on me montre une part, tant soit peu importante, où les indigènes, créés par Dieu comme nous, aient été réellement civilisés par nous. — Partout, ou à peu près, ils ont disparu pour faire place à leurs exterminateurs. Le peu qui en reste s’est replié en hordes, toujours sauvages, dans la portion des déserts primitifs que la colonisation n’a pas encore achevé d’envahir.

Sans entrer dans de grands détails sur l’Asie, on y verra qu’une grande partie a réussi à maintenir son indépendance contre la colonisation dévoratrice de l’Europe, — et que les parts prétendues civilisées ne le sont pas à notre manière. Elles ont résisté en quelque sorte par leur propre masse, malgré les immenses souffrances qu’elles ont subies. On n’a pas encore oublié la famine Hastings, la destinée de Tipo-Saëb, et autres bienfaits de l’esprit colonisateur.

Voici qu’il est question de civiliser l’Afrique. Ceci devient plus difficile que pour le Mexique et le Pérou. Les Américains n’avaient ni chevaux, ni fer, ni mousquets, et malheureusement les Arabes ont des mousquets, du fer et des chevaux.

Il ne s’agit plus maintenant de civiliser par la foi religieuse. Notre droit d’extermination repose sur quelque chose de moins élevé. — La conquête d’abord, la spéculation ensuite, et le besoin de revendre à très haut prix, à des colons futurs, les vastes étendues de terres que nous nous sommes adjugées, Dieu sait à quel cours et par quels moyens !…

Car primitivement il n’était question, on s’en souvient, que de détruire un repaire de pirates. — C’était fort bien, c’était l’exercice du droit de défense, qui, à tout prendre, me paraît valoir un peu mieux que le droit de conquête, c’est-à-dire de vol à main armée.

Le repaire de pirates une fois détruit, la véritable civilisation disait : — Occupez le port, occupez les rades voisines, empêchez la piraterie de renaître et bornez-vous là. Peu à peu les bienfaits des arts, de l’industrie, l’aisance qui en découle, s’étendront autour des points occupés par vous. Graduellement le génie civilisateur gagnera de proche en proche, et aura pour lui toutes les chances de l’avenir.

Mais l’esprit âpre et agioteur de la colonisation ne trouvait pas son compte à ce calcul philosophique. — Et moi, qu’y gagnerai-je, s’écria-t-il ? Ne voilà-t-il pas des terres que je peux prendre, des hommes que je puis faire travailler à mon profit ?… Quoi ! vous voudriez attendre un demi-siècle peut-être, opérer lentement sur l’esprit des indigènes et les éclairer pour qu’ils retirassent un jour de leur transformation des bénéfices que je puis à l’instant m’approprier ? Du tout, ce n’est pas cela. Il faut civiliser presto, prestissimo ; avoir des terres pour rien ou à peu près ; les ceindre de baïonnettes et de canons, pour qu’on n’ait pas l’incroyable barbarie de nous les disputer, les revendre à gros bénéfices, et porter l’or de ces nouveaux millions à la bourse de Paris pour y alimenter les bienfaits du crédit public et les jouissances de notre luxe civilisateur.

Après avoir détruit les pirates de la mer, on se mit donc à pirater sur terre.Pour cela il fallait des millions et des régiments. Des chambres complaisantes donnèrent les uns et les autres, ou, pour mieux dire, forcèrent le gouvernement à les donner, sous peine d’être accusé de trahir l’honneur national ! — Nous savons ce qui en est résulté jusqu’à ce moment. Des milliers de Bédouins civilisés, c’est-à-dire égorgés ; des milliers de soldats français, blanchissant de leurs ossements les sables inhospitaliers de l’Afrique ; quelques centaines de millions arrachés aux contribuables français et perdus dans ce gouffre. — Quant aux progrès de la civilisation, et aux profits de la colonisation, je prie qu’on me les montre. Je n’ai pas les yeux assez perçants pour les apercevoir.

Mais on me répond qu’il ne faut pas se décourager si vite ; qu’il faut achever ce qu’on a commencé, perdre encore quelques milliers d’hommes, dépenser encore quelques centaines de millions, et que tout ira bien ensuite dans la plus admirable des colonies possibles.

Nous verrons cela. Mais en attendant, que l’on ne dise pas que l’on civilise. Que l’on avoue que l’on tue et que l’on dépeuple, que l’on remplace les populations détruites par cet excédent de brutes corrompues qui abondent toujours chez les peuples parvenus au degré de luxe où la France est arrivée ; que, tentés par l’appât du luxe, hommes et femmes, joueurs et joués, embaucheurs ou embauchés, se rueront sur les traces des colonisateurs, et improviseront une vieille société pourrie sur une terre qui n’aura pas vu de société naissante, et où la caducité de la civilisation touchera côte à côte la barbarie des races indigènes, chaque jour détruites ou refoulées dans le désert avec les tigres et les chacals ; que l’on dise que dans ce nouveau repaire de luxe insolent et corrupteur, d’oppression et de misère, de débauche et d’impuissance, l’on aura ouvert de nouvelles catacombes pour l’humanité, mais que l’on ne profane plus le nom sacré de la civilisation que les prétendus colonisateurs n’ont jamais compris, et qui les désavoue !…

Car, à qui persuadera-t-on que nous civiliserons les Arabes, dont la religion et les justes ressentiments nous maudissent ; que nous les civiliserons, dis-je, en exterminant leurs tribus entières, jusqu’aux femmes et aux enfants à la mamelle, en portant chaque jour plus loin le théâtre de la guerre, ce qui leur fait prévoir, non sans raison, un envahissement universel, s’ils nous cèdent sans résistance ce que nous occupons déjà ? Quand nous aurons pris Mascara[3], occuperons-nous les vingt-cinq lieues de terrain qui nous sépareront d’Oran ? Ce sera magnifique. Notre civilisation aura conquis vingt-cinq lieues de plus de déserts ensanglantés ! Qu’en ferons-nous ?… nous n’aurons rien gagné que des bulletins emphatiques et des ennemis plus acharnés !

Je me trompe : nous aurons gagné quelque chose. Au lieu de civiliser les barbares du désert, leur contact aura rendu nos soldats féroces comme eux. Ne se vante-t-on pas déjà qu’ils coupent admirablement les têtes et qu’ils les suspendent avec grâce à l’arçon de leur selle ? Échauffés par des scènes infernales, après l’immolation de certaines tribus égorgées, n’ont-ils pas déjà exercé des actes de barbarie, que je dirai si l’on m’y force, mais que jusque-là ma plume se refuse à transcrire ? Vous opérez à contre-sens, créateurs de misères ! Vous décivilisez les armées françaises, et vous leur léguerez le double remords du résultat auquel elles auront concouru, et des moyens qu’elles auront employés !

Non vous ne civiliserez pas, et vous ne coloniserez pas davantage… car pour travailler les terres envahies, vous n’aurez ni indigènes ni nègres, ni Européens !… Ce ne sont pas des travailleurs agricoles que la mère-patrie vous enverra : ce seront des agioteurs, des spéculateurs, êtres faibles et inaccoutumés au travail, mais habitués à s’approprier habilement le fruit du travail des autres ; ils iront en quête de riches et rapides profits, apportant pour dot à votre civilisation avortée, leurs vices et leur ambition : vous ne manquerez pas de matériaux usés et brillants pour couronner le faîte de votre édifice, mais vous n’aurez pas de pierres pour en asseoir les bases, et l’ambition coloniale, sans issue à ses projets, sans succès dans ses entreprises, reniée d’un côté, haïe de l’autre, se dévorera elle-même quand elle verra son chimérique Pactole s’exhaler en fumée, comme les brouillards d’un marais corrompu !…

Rien n’est plus plaisant que d’entendre les parodistes des grandes gloires de l’empire, comparer les guerres colonisatrices d’Alger à la grandiose campagne d’Égypte de Bonaparte !… Oh ! quel contraste dans les hommes, dans les vues, dans les actions ! Il y a quelque chose d’amer à voir profaner à ce point de si grands souvenirs !

Certes, Bonaparte pouvait dire, au milieu de ce berceau de la civilisation du monde : « Soldats, du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent ! » et les soldats lui répondaient par des acclamations instinctives, déjà historiques pour nous. — Mais, vous, quand, parvenus sur la cime d’une montagne déserte, inculte, sans passé, sans avenir, vous leur dites : — « Soldats, les feux de vos bivouacs se confondent avec les feux du Ciel », les soldats se prennent à rire, et vous demandent en vieux troupiers, si désormais ils pourront « allumer leur pipe aux étoiles ! »

L’Égypte ! l’Égypte !… cette terre arrosée par le Nil, presque frontière de l’Asie, qui, par la mer Rouge touche à l’Océan indien, et par un canal de dix-huit à vingt lieues de l’isthme de Suez, pourrait unir ensemble le commerce des trois parties de l’ancien monde !… L’Égypte ! où les travaux de génie civil peuvent, par de simples irrigations, conquérir sur la nature des plaines plus fertiles que les plus fertiles contrées jusqu’à présent connues ! L’Égypte ! ah ! je n’aurais jamais fini, si je voulais mettre ses grandeurs réelles en face des chimériques espérances de vos sables algériens !… Vous parlez des Anglais ? Vous dites qu’ils vous envient vos possessions d’Afrique ? Vous avez donc oublié les efforts qu’ils ont faits pour nous arracher l’Égypte ? Vous ne voyez donc pas la tranquillité dédaigneuse avec laquelle ils vous regardent barboter à Alger dans le sable et le sang ?…

§ III

Colonisation d’Alger.

L’expédition d’Alger doit être considérée sous trois points de vue :

1° Extirpation de la piraterie qui avait établi son repaire dans la régence ;

2°Acquisition d’un point d’appui, d’un lieu de station pour notre marine militaire ou commerciale, afin de protéger le commerce français dans la Méditerranée ;

3° Enfin, colonisation au profit de la France d’une partie considérable du territoire africain, afin d’y opérer une production agricole dont les résultats, importés en France, puissent fournir un nouveau moyen d’échange pour la vente et l’exportation des produits agricoles ou industriels de la mère-patrie.

Je sépare ces trois points à dessein, nonseulement pour mettre plus de clarté dans le débat, mais pour éviter la confusion intéressée que les partisans de la colonisation en font à chaque instant. Ils cherchent dans les deux premiers points un moyen de colorer la prétendue nécessité du troisième. Cependant il est facile de voir que ce sont trois choses bien distinctes : la faveur qui s’attache aux deux premières ne doit en rien rejaillir sur la troisième. Procédons par ordre.

 Extirpation de la piraterie algérienne. — Ici, nous sommes tous d’accord. Les soldats et les marins français ont rendu un grand et mémorable service à l’humanité. Pendant que les philanthropes détruisaient la traite des noirs à coups d’arguments, eux, ils ont détruit la traite des blancs à coups de canon. C’est un hommage que l’histoire leur rendra : leur gloire est impérissable dans les annales françaises ; mais pour la consacrer, il n’est nullement nécessaire de continuer en Afrique une colonisation qui coûte trente millions par an[4], sans résultat réel ni possible, et d’y tenir sous les armes une armée nombreuse, dont un tiers s’enfièvre dans les marais infects de la Metidja.

L’extirpation de la piraterie algérienne est un fait accompli. Une surveillance peu dispendieuse, des fortifications locales, et une simple garnison, suffisent pour empêcher Alger de redevenir l’effroi du commerce européen dans la Méditerranée.

Acquisition d’un point d’appui pour notre marine militaire et commerciale dans la Méditerranée. — Ici la question commence à se compliquer, et nous devons nous tenir soigneusement en garde contre les amplifications de rhétorique que les partisans de la colonisation d’Afrique nous jettent pêle-mêle et même avec leurs raisonnements.

Observons d’abord que ce point d’appui, cette station navale, ne se lie point nécessairement à la colonisation forcée du territoire africain. On a cité Malte, Corfou, Gibraltar ; mais ces points d’appui, pour la marine anglaise, ne sont point des colonies, ne lui imposent en rien les énormes sacrifices qu’on nous fait supporter pour l’occupation de la régence entière.

Observons d’ailleurs que l’Angleterre n’ayant aucun port anglais sur la Méditerranée, y serait complètement étrangère et sans appui, si elle n’y avait des ports d’emprunts, des ports acquis comme ceux que l’on cite. La France, au contraire, a Marseille, Toulon, les ports de l’île de Corse. Quels autres avantages nous présentent les ports de la régence ? — Je ne les vois guère.

Remarquons en outre que les trois ports de la régence sont mauvais ou très médiocres. D’après les rapports qui me sont faits par des marins qui les fréquentent, celui d’Alger a peu d’eau, présente peu de sécurité, n’admettrait ni vaisseau de ligne, ni frégate de premier rang ; le pays est d’ailleurs démuni de pierres et de bois, de sorte qu’on ne peut augmenter la sécurité du port par des chaussées ou des digues. — Les autres ports de la régence ne sont que des rades foraines. Presque partout il faut appareiller quand les vents soufflent du large, ou courir le risque d’un naufrage presque certain. On sait que les risques maritimes que vainquit l’habileté courageuse de l’amiral français, ont été, lors de la conquête, un des faits les plus remarquables.

On voit donc que, sous ce point de vue, l’occupation des points militaires et nautiques de la régence est bien loin d’avoir, pour la France, et l’utilité et la nécessité qu’on lui attribue. Ces ports ne nous auraient offert aucun vrai refuge lors de nos combats désastreux dans la Méditerranée ; et c’est faire danser, sous nos yeux, des visions fantastiques, que de nous présenter les tableaux exagérés d’une prétendue protection qui se réduirait à bien peu de chose.

Mais encore un coup, sans discuter sur le plus ou le moins d’utilité que la marine française retirerait d’un point d’appui, d’un lieu de station sur les côtes africaines, je dois répéter que cela ne touche en rien la question de la colonisation dans l’intérieur du territoire africain. L’occupation des points maritimes peut se continuer, pour essai, avec peu de frais, et l’on se déterminerait plus tard pour l’abandon ou la conservation définitive, selon le résultat qu’on en aurait obtenu.

Passons à la question importante, à la colonisation du territoire africain, et compulsons sur ce point les rapports et les procès-verbaux de la commission d’Afrique elle-même. Un volume de 540 pages in-quarto !… C’est un peu long, mais il faut s’y résigner.

La première observation que je dois faire sur cette publication, c’est qu’elle est anonyme, c’est-à-dire que les noms des orateurs qui font des propositions, qui les appuient ou qui les combattent, qui donnent des renseignements ou font des objections, ne sont pas relatés au procès-verbal. Ils sont seulement indiqués par ces mots : un membre dit, un second membre répond, un troisième orateur ajoute, un préopinant croit, etc., etc. Il en résulte, pour le lecteur, l’impossibilité complète de savoir le degré de confiance qu’il peut donner à chacune des opinions qui passe sous ses yeux. C’est un mode faux et dangereux de publicité. On peut attribuer à un homme spécial et expérimenté une opinion émise par un homme théoricien, abstrait et sans pratique, et vice versa. C’est la publicité d’un bal masqué, où l’on ne sait jamais à qui l’on parle ni qui vous parle, ce qui ôte tous les plus vrais éléments de la confiance et de la conviction. Je fais cette observation, et j’y appuie fortement, parce que, dans un gouvernement représentatif, sous un régime de publicité, cette publication factice qui nous donne les paroles, mais qui cache les noms de ceux qui parlent, est une anomalie qui ne doit pas être tolérée. Les affaires du pays doivent être débattues plus franchement. Chacun doit y prendre la responsabilité publique de ce qu’il y fait et de ce qu’il dit, ou bien la véritable garantie de la bonne administration des affaires publiques est perdue.

La justice la plus vulgaire exige d’ailleurs que les noms des orateurs soient publiés. Songez combien il serait pénible pour un homme qui aurait émis un avis national et raisonnable, de voir que, faute d’indication nominative des orateurs, le public pût lui imputer les folies qui auraient été débitées par un de ses collègues ? Si quelques-uns des membres veulent cacher leur nom, quel droit ont-ils d’obliger ceux de leurs collègues qui voudraient que leurs opinions fussent connues, de cacher le leur ? Ils n’ont aucun droit semblable très certainement, et si je faisais partie d’une assemblée délibérante qui suivit un tel mode de publication, je laisserais mes collègues décliner la responsabilité de leurs paroles, s’ils le jugeaient convenable ; mais je prendrais dans les journaux toute la responsabilité des miennes, et je les ferais connaître pour éviter une confusion qui ne doit jamais exister.

Pour bien juger cette affaire, attachons-nous aux points culminants.

Nous avons eu jusqu’à présent trente mille hommes en Afrique, et la dépense s’est élevée à trente millions par an. La France a donc dépensé, au moment où j’écris, en 1834 plus de cent millions pour cet objet depuis l’occupation.

Qu’ont rapporté à la France ces cent millions ?

Rien, absolument rien. — Et l’on se plaint du déficit du budget !

La colonisation est-elle plus avancée que le premier jour ?

Loin de là. — Le résultat des actes qu’elle a motivés a doublé l’exaspération des naturels du pays, et la colonisation présente maintenant de plus grandes difficultés qu’en commençant.

La commission, cherchant un terme moyen entre l’abandon de la colonisation et la grande extension qu’on voulait d’abord lui donner, propose de réduire à vingt-et-un mille hommes le nombre des troupes que la France laissera dans la régence pour protéger cette colonisation. Néanmoins, avec cette diminution de l’effectif de l’armée (diminution qui, en réalité, ne pourra peut-être avoir lieu), elle établit la dépense annuelle de l’armée et de l’administration civile et judiciaire à 27 millions par an, dans lesquels ne sont même pas compris beaucoup de frais éventuels : c’est donc évaluer le chiffre définitif avec modération, que de le porter à 30 millions. À cela un des membres de la commission les plus favorables à la colonisation estime (pag. 147) qu’il faut ajouter 10 millions pour les frais de colonisation proprement dite ; plus 5 millions de dépenses imprévues ; en tout 45 millions par an. Il croit même qu’il faut se résoudre à payer cette somme pendant six années consécutives, ce qui fait, de bon compte, avec les cent millions déjà perdus, trois cent soixante-dix millions[5], qui auront été alors dépensés pour la colonisation d’Alger. — Je voudrais bien savoir le nom du membre qui se résigne si facilement à de telles dépenses !… Et on se plaint du déficit du budget ! Et on en accuse la prodigalité du ministère !!!…

Et en échange de ces trois cent soixante et dix millions, quel revenu aura alors obtenu la France ? C’est ce que personne ne peut dire, même les plus ardents promoteurs de la colonisation. Ils se bornent à des espérances magnifiques et vagues, mais pour une époque indéterminée. En attendant, nous devons les suivre, un bandeau sur les yeux, et jeter les centaines de millions devant nous, quand il y a mille à parier contre un, d’après les probabilités que je vais exposer, qu’ils ne produiront rien du tout, si ce n’est de nouvelles dépenses et de nouvelles pertes.

D’abord, outre la nécessité de conquérir le sol et de le garder contre les indigènes, il faut aussi le conquérir sur la nature, c’est-à-dire le canaliser, l’assainir, le dessécher : car il est reconnu que, dans les endroits les plus fertiles, il est si marécageux et exhale des miasmes si dangereux, qu’un Européen ne peut y séjourner sans trouver la mort.

Mais un obstacle terrible s’oppose à l’assainissement : c’est que les travaux qu’il exige produiront la mort des ouvriers qui y seront employés et des colons qui défricheront, tant les miasmes sont pestilentiels. « On parle toujours de colonisation et de pacification », s’est écrié un membre (pag. 200), et nous citons ce passage, parce qu’aucun partisan de la colonisation ne l’a contredit : « mais vous oubliez donc que le défrichement entraîne presque toujours la maladie, et très souvent la mortalité ? Votre garnison en a fait une triste expérience. Il y a eu un moment où les trois cinquièmes des hommes étaient malades. La plupart des travailleurs que vous avez envoyés pour faire les fourrages, sont morts. » — Aussi, M. le général Trézel, chef d’état-major de l’armée d’Afrique, écrit au président de la commission (pag. 171) : « Au reste, dans ce moment, la sûreté contre l’ennemi est acquise dans un espace de terre où les colons manquent à la terre, et non pas la terre aux colons, et cet état de choses durera plusieurs années encore. » Et le général ajoute, quelques lignes plus bas, en parlant des travaux de dessèchement : « Ces travaux exigeront plusieurs années ; ils coûteront plusieurs millions et plusieurs milliers d’hommes, et l’on ne peut espérer que l’assainissement s’ensuive que deux ou trois années après l’achèvement des travaux !!! »

Et c’est avec une telle perspective, sans colons pour la terre, parce que la terre doit les dévorer, et avec bien d’autres obstacles que je vais énumérer, qu’on nous propose tranquillement de dépenser des centaines de millions pour atteindre un but absurde, comme je le prouverai dans un prochain paragraphe, et dont on n’entrevoit la possibilité qu’à une époque éloignée que personne ne peut déterminer ? — Mais, au nom du ciel ! Messieurs, au lieu de canaliser l’Afrique, canalisez la France ! donnez à nos communications intérieures, à notre Gironde, à nos landes, quelques dizaines de ces millions que vous proposez de jeter par centaines sur les plages africaines !… Le résultat serait ici bien plus immédiat et bien plus favorable. Je vous le prouverai jusqu’à la dernière évidence. Mais continuons pour le moment le sujet commencé.

M. Pichon, intendant civil d’Alger, qui y est demeuré cinq mois, a affirmé, devant la commission, qu’une colonie d’agriculteurs était impossible dans ce pays : « Je pense, a-t-il ajouté (pag. 66), que nous devons nous borner à l’occupation d’Alger, de Bone et d’Oran, comme les points maritimes les plus importants de la côte d’Afrique. Nous pouvons essayer les cultures dans un rayon rapproché sur ces divers points ; mais gardons-nous bien de vouloir imiter ici les colonisations américaines : aucune comparaison n’est possible entre les deux pays, ni dans la nature du sol, ni dans les mœurs des habitants… S’il y a un moyen infaillible de perdre Alger, c’est de vouloir trop étendre la possession du sol et de continuer ce qu’on a fait jusqu’ici. Je le demande, à quoi ont abouti les travaux et l’argent employés depuis quatre ans à coloniser ce pays ?

… En Afrique, sont des guerriers habitués au combat, les recherchant par goût, et indisciplinables par nature. En Amérique, on n’avait à vaincre que des peuplades nomades clairsemées sur d’immenses territoires, fuyant et se fondant devant nos armes et notre civilisation, d’un naturel pacifique, et qui se sont facilement pliés aux exigences du vainqueur. »

Ces peuplades guerrières de l’Afrique, peut-on espérer qu’elles se mêleront avec les nouveaux cultivateurs venus pour coloniser ? Non. — Peut-on traiter avec elles et espérer qu’elles seront fidèles au traité ? Non encore. Tous les avis concordent sur ce point. Sidi-Hamdan l’a affirmé trois fois de suite ; le général Boyer a fait de même. « Depuis que les Arabes ont fait la conquête de la Barbarie (a-t-il dit pag. 52), onze cents ans se sont écoulés, et il n’y a pas eu fusion entre eux et les peuples conquis. Quant à la fusion avec les Français, il ne faut pas y compter davantage. « La maxime des Arabes, dit toujours le général Boyer, est celle-ci : — Entre le turban et le chapeau, jamais de capitulation possible. Une fois le dos tourné, il ne faut plus compter sur leurs promesses. » L’intérêt n’est même pas assez fort sur eux pour les captiver entièrement. »

« La première opération, dit un membre (pag. 117), serait de cultiver la Metidja ; mais cette plaine est rendue infecte par les marais. La partie sèche est d’une fertilité médiocre. Le dessèchement de la partie inondée, et par conséquent l’assainissement, est d’un succès douteux… On ne pourra y employer les naturels, qui se refusent au travail. L’insalubrité ne permettra à aucun général français d’y employer ses soldats ; et les condamnés auxquels on propose d’avoir recours, ne sont pas condamnés à mourir des miasmes pestilentiels de l’Afrique. Ainsi, dès son début, la colonisation ne paraît pas praticable, car l’essentiel, les bras manquent. » (Voyez plus haut ce qu’a écrit le général Trezel, chef d’état-major de l’armée d’Afrique).

« De plus, il faudra une ceinture d’ouvrages militaires pour protéger les colons, qui ne pourront avoir assez de sécurité que sous cette protection. Ce moyen, il faudra l’employer successivement à mesure que l’on voudra avancer. Qui n’est pas effrayé de cette manière de coloniser ?

Il faut ensuite considérer que les Arabes sont des peuples guerriers et qu’ils résisteront. Ils ne se laisseront pas paisiblement expulser du sol dont ils se croient maîtres. Or, on nous a dit que lors du siège d’Alger ils avaient armé près de 50 mille hommes, et qu’ils auraient pu en armer davantage. À Oran seulement, nos officiers ont vu se développer 10 à 12 mille hommes contre nous. On ne comprend pas comment, avec toutes ces difficultés, on peut se flatter d’un résultat heureux, ou même praticable.

« Il n’y a pas d’illusion à se faire, dit un autre membre (pag. 141), la colonisation serait improductive, et elle est à peu près impossible. On nous propose dès à présent une dépense d’environ 40 millions par an. Rien ne fait encore prévoir le terme où cette dépense pourrait être réduite. Lorsque nos budgets sont présentés en déficit, lorsque notre espérance la plus élevée est de rétablir l’équilibre entre les recettes et les dépenses, nous est-il permis de nous engager dans des dépenses si considérables et si prolongées ? Et il ne faut pas se le dissimuler, cet état de gêne peut durer et s’aggraver encore. Personne ne peut dire quand il s’opérera une diminution considérable dans nos dépenses et quand le système de colonisation devrait offrir des résultats. Cela ne sera peut-être pas dans vingt ans. Qui peut dire ce qui se passera d’ici vingt ans ? quels évènements peuvent survenir ? quelles guerres peuvent éclater d’ici là ? Quant à moi, je ne pourrais me porter caution du maintien de la paix pendant un tel espace de temps. Soyez-en sûrs, Messieurs, quand vous aurez fait entrer cette idée dans l’opinion publique, que la colonisation est une chose extrêmement dispendieuse dans son établissement, probablement improductive dans ses résultats, on vous saura gré de l’avoir combattue.

Mais écartons un moment la question d’argent, et voyons si la colonisation est possible et utile. Je dis qu’elle présente des difficultés insurmontables. Comment coloniserez-vous ? Sera-ce par les indigènes ? Mais ils ont des habitudes de paresse, de pillage, de maraude, que vous ne parviendrez jamais à détruire. Avec des étrangers, des Allemands et des Suisses ? Alors ce ne sera plus une colonie française. Avec des Français ? La commission reconnaît qu’il ne faut pas compter sur des colons venant de France. Ceux qui abandonneraient la mère-patrie ne seraient pour la plupart que des aventuriers, dénués de ressources et d’aptitude au travail de la terre, et l’expérience a démontré le peu de fondement qu’on peut faire sur des colons sortis presque toujours de l’écume de la société. »

Je pourrais multiplier les citations et les raisonnements. Mais je pense qu’en voilà suffisamment pour convaincre les lecteurs, même les plus incrédules. Aussi notre prétendue colonie est sans colons ; au lieu de colons on y voit de grands spéculateurs qui ont acheté, à vil prix, d’immenses étendues de terre, et qui veulent absolument que le système de la colonisation soit continué, dût-il coûter en pure perte des milliards à la France, afin de vendre chèrement aux colons futurs les terres qu’ils ont à l’avance accaparées[6]. — Voilà déjà une nouvelle espèce de droits acquis tout à fait semblables à ceux dont argumentent les monopoleurs industriels de l’intérieur de la France. De ce qu’on les a protégés à nos dépens et contre toute justice, ils concluent qu’ils ont acquis un droit éternel à la continuation de cette protection dévoratrice ; d’où il suit que le budget et la liberté commerciale de la France leur sont à tout jamais hypothéqués, pour la conservation et la prospérité de leurs premières usurpations ! Vit-on jamais une dérision plus amère !

Nous continuerons ce sujet dans notre prochain paragraphe. Nous ferons voir que la masse énorme de dépenses que l’on veut imposer à la France pour l’impossible colonisation de la Régence, ne donnera jamais au pays aucun bénéfice équivalent, lors même que la colonisation s’effectuerait ; et qu’en dépensant en France, en canaux, en chemins, en améliorations intérieures, la moitié des capitaux qu’on veut si follement jeter en Afrique, on obtiendrait réellement et immédiatement de bien plus grands avantages pour la patrie !

§ IV.

Continuation du même sujet.

Le raisonnement et les faits nous ont également prouvé l’impossibilité d’un heureux résultat pour la colonisation algérienne. Nous avons vu que la nature du sol et les mœurs des habitants ne permettaient de la comparer en rien avec les colonisations américaines. Mais il y a encore bien d’autres motifs à notre opinion, tous plus graves et plus péremptoires les uns que les autres.

La différence des époques d’abord ; — car il faut bien se garder de croire que les colonisations américaines fussent aussi faciles à effectuer de nos jours qu’elles l’ont été dans leur origine. À l’époque où les colonies américaines ont été fondées par les diverses nations de l’Europe, un esprit de migration aventureuse s’était emparé de tous les esprits. L’Amérique avait été donnée à l’Europe par le pape ; il ne s’agissait que d’aller en prendre possession pour y ramasser, disait-on, l’or à pleine pelle. D’un autre côté, le malaise des populations européennes, leur ignorance, le despotisme sous lequel elles étaient accoutumées à ployer, permettaient au gouvernement d’en disposer, en quelque sorte, à volonté. Plus tard, l’esprit de persécution religieuse prêta encore son appui à ces transmigrations.

Et pour accomplir l’œuvre entière de la culture coloniale en Amérique, la traite des noirs surgit toute hideuse des plages africaines. Avec la population esclave d’une des parties du monde, l’Européen, superbe et ambitieux, cultiva l’autre partie à son seul profit. — Mais où trouveriez-vous maintenant de pareilles ressources pour un pareil résultat ?

À cette époque, déjà plus éloignée de nous par le progrès des idées que par les siècles qui nous en séparent, avoir une colonie était, ainsi que je l’ai établi, une nécessité pour tout peuple commerçant, parce que tous les autres peuples en avaient, parce que le monde tropical n’offrait pour ainsi dire aucune place où un commerce libre pût être reçu.

Aujourd’hui tout est changé : plus d’esprit de migration, plus de despotisme pour y contraindre, plus de persécutions religieuses pour y pousser, plus d’espoir aveugle d’entasser de l’or, plus de traite des noirs, plus d’esclaves, plus de nécessité d’avoir des colonies pour faire le commerce des denrées tropicales, puisque l’ancien et le nouveau-monde nous offrent d’immenses contrées qui les produisent, et où notre commerce est admis comme celui de toutes les nations.

Et lorsque, détruit virtuellement par l’action réunie de toutes ces causes, le système colonial tombe en ruine de toutes parts pour faire place à l’indépendance générale du commerce, voilà le moment que l’on veut choisir pour fonder une nouvelle colonie, à l’établissement de laquelle mille causes toutes spéciales opposent les plus dispendieuses impossibilités ! C’est pour l’accomplissement de ces idées rétrogrades, de ces projets pleins d’anachronismes, que l’on jette à l’eau par millions les trésors de la France obérée ! C’est pour ce beau projet que l’on expose la vie de nos braves soldats et que l’on prépare à l’avance, pour les colonnes de notre budget, le plus énorme et le plus irréparable déficit.

Mais supposons toutes les difficultés vaincues, qu’obtiendra-t-on donc pour prix de tant de sacrifices ? On obtiendra une culture si dispendieuse, que ses produits n’en pourront égaler les frais. Nous produirons en Afrique les denrées que produit le sol français, mais bien plus chèrement encore, et les denrées exotiques à un prix plus élevé que celui où nous pouvons déjà les acheter dans les trois parties du monde qui les produisent.

Vainement niera-t-on ce résultat. Il est évident, il frappe tous les yeux. Les colons d’Alger, dans leur pétition de 1833, appuyée par le commerce de Marseille, ont été obligés d’en convenir. On n’a pas oublié les termes de cette pétition. Après avoir dit qu’ils ne demandaient pas une protection semblable à celle des anciennes colonies, ils disaient néanmoins que, la production devant être chère en Afrique, il leur faudrait bien une protection spéciale, et ils établissaient un système où tous les privilèges du système protecteur étaient soigneusement reproduits en leur faveur, malgré leurs efforts pour les déguiser. Vainement nous assureraient-ils aujourd’hui qu’ils renoncent à cette prétention, et que la colonie produira assez économiquement pour soutenir la concurrence, sur nos marchés, des denrées indigènes ou exotiques ; il faut bien se garder de les croire, car la chose est moralement et matériellement impossible. Il en serait de ces belles promesses ce qu’il advient de toutes les utopies des faiseurs de projet. Il n’en est pas un dont ils ne promettent monts et merveilles, et les entreprises qui ont ruiné le plus promptement les capitalistes crédules qui les ont écoutés, sont précisément celles dont le succès infaillible avait été prédit avec la plus grande assurance !

Quel est l’intérêt le plus évident de ceux qui poussent à la colonisation ?… C’est qu’elle se fasse à tout prix ; c’est que la France, illusionnée sur l’avenir, ne se lasse pas de jeter des centaines de millions dans le gouffre du présent. Ils ne demanderont donc pas de protection pour l’avenir, pourvu qu’on leur accorde actuellement les subsides nécessaires à continuer l’entreprise ; — puis, quand nous y aurons englouti des centaines de millions, et que les produits de la colonie, plus chers que les denrées analogues fournies par le commerce libre, n’en pourront soutenir la concurrence, ils nous mettront dans la nécessité forcée, ou d’établir des droits protecteurs pour la colonie, ou de perdre toutes les avances, tous les trésors qui y auront été employés. Ils nous parleront, alors, de leurs capitaux compromis, de leurs travaux commencés, d’une prospérité future qui reculera sans cesse devant nous, mais qu’enfin ils garantiront certaine un peu plus tard, si on ne les abandonne pas lorsqu’il ne faut plus que quelques efforts pour recueillir le prix de tout ce qu’on aura fait ; enfin, ils nous parleront de leurs droits acquis, et nous diront qu’on ne peut les délaisser sans manquer à la foi publique et à l’honneur de la France.

Voilà notre avenir ! Que l’on n’en prétende pas cause d’ignorance: l’on n’y marchera pas les yeux fermés : — nous arracherons le bandeau dont on les couvre ! La presse, libre grâce au ciel, ne permettra pas que la bonne foi publique soit égarée sur un objet d’une si haute importance. Vainement l’on demandera des colons, l’on n’en aura pas, parce que les populations sauront à quoi s’en tenir sur la colonie ; et si par hasard il en vient quelques-uns, tant pis pour ceux qui voudront courir les chances d’une destinée dont on leur aura dévoilé tous les risques. Ils n’auront pas à se plaindre quand les chambres, un peu plus tôt, un peu plus tard, refuseront de leurs sacrifier le commerce et les finances de l’État !

On ne manque pas de phrases retentissantes à l’appui des folies qu’on nous débite. — L’Afrique, dit-on, était le grenier des Romains. Pourquoi repousser les abondantes moissons de céréales qu’elle nous promet ?

Des céréales, bon Dieu !… Mais les colonisateurs ont-ils donc perdu l’esprit ? Pour protéger les blés français, l’on met sur les blés étrangers qu’on nous offre à bien meilleur compte, des droits à peu près prohibitifs. La France a donc assez de blés selon nos adversaires, puisqu’ils n’en veulent pas recevoir ; et maintenant nous nous livrerions à une colonisation dispendieuse pour aller produire plus chèrement encore en Afrique qu’en France des blés dont la France n’a pas besoin ? — Dira-t-on qu’elle en a besoin ? Eh bien, alors, qu’on accepte donc ceux que l’étranger nous offre à meilleur marché. Quoi ! l’on veut courir inutilement les risques d’une colonisation dangereuse, pour nous procurer chèrement ce que déjà l’on nous offre à bon compte, et ce que nous refusons ?

Supposez qu’on dise à un capitaliste : « Achetez ce domaine, il vous coûtera vingt mille francs ; vous y dépenserez tous les ans mille écus en frais de culture, et il vous produira deux cents sacs de blé, que vous pouvez acheter dès aujourd’hui pour deux mille francs. » — Il répondra : — « Votre domaine est absurde. Je garde mes vingt mille francs, et j’achète pour deux mille francs les deux cents sacs de blé. J’aime bien mieux cela que de perdre mon capital, et de payer mille écus le blé que je puis avoir pour deux mille francs. » Voilà notre histoire.

Que si, au contraire, les blés produits en Afrique étaient encore à meilleur marché que ceux de la Pologne ou de la Crimée[7], alors les blés français pourraient encore moins en soutenir la concurrence, et les prohibitionnistes seraient dans la nécessité de leur refuser l’entrée en France, comme ils la refusent au blé de la Crimée et de la Pologne. — Si l’on cherche une autre issue au cercle vicieux dans lequel on se place, on n’en trouvera pas. — On arrivera toujours à ce résultat, que si la France a assez de blé, elle n’a pas besoin de sacrifier trois ou quatre cent millions pour aller labourer l’Afrique ; que si la France n’a pas assez de blé, on doit recevoir celui que le commerce étranger nous offre à bon marché.

Pour les denrées coloniales, il en est de même. Nous avons déjà des colonies ; nous nous ruinons pour elles, nous repoussons les denrées produites à meilleur compte par l’Amérique et l’Asie ; nous surtaxons les sucres étrangers pour les éloigner de notre consommation. Nous avons donc assez de sucres ; ou bien, si nous n’en avons pas assez, pourquoi refuse-t-on ceux que de tous côtés on nous offre à meilleur marché ? Ne serait-il pas plus simple de les recevoir, que d’aller sacrifier des milliers d’hommes et des centaines de millions pour produire en Afrique du sucre encore plus cher que celui des Antilles ? Est-ce donc de gaité de cœur que l’on veut sacrifier à de vieilles et fausses théories, les intérêts les plus vivaces et les plus évidents de la France ? Que nous importe, au nom du ciel, que le sucre que nous mangeons vienne de l’Afrique, de l’Asie ou de l’Amérique ? L’essentiel pour nous c’est de l’avoir bon et à bon marché. — Mais il paraît que cette vérité si simple n’est pas à la portée de l’esprit de nos hommes d’État !

On parle de l’exportation des produits français pour fournir à la consommation de l’Afrique. Mais on oublie donc qu’en France même on se dit obligé de favoriser nos produits industriels par le système prohibitif, parce qu’ils ne peuvent supporter la concurrence étrangère. Comment la supporteront-ils donc en Afrique, cette concurrence ? Il faudra donc là le système prohibitif ; sinon, nous aurons colonisé pour les étrangers contre nous… Je m’appuie ici sur les propres doctrines de mes adversaires ; et si la contrebande, dans ces climats de maraude et de pillage, déjoue les protections douanières, on aura travaillé pour la fraude et la démoralisation. On sera donc obligé d’apporter une rigueur d’autant plus grande dans le système protecteur, et j’ai eu raison de dire que, si bien que l’on s’efforce de le déguiser, il apparaît de tous les côtés. Ici, je surprends le système prohibitif en flagrant délit, et je le saisis au corps pour le traîner au grand jour.

En effet, dans le projet d’ordonnance réglementaire de la colonie d’Alger, préparé par la commission d’Afrique, après diverses franchises accordées à la colonie, je trouve celle-ci :

« Art. 10. Sont admises, en exemption de tous droits, dans les ports des possessions françaises sur la côte septentrionale d’Afrique, les marchandises suivantes, venant des entrepôts de France ou de l’étranger :

1° Les bois de construction, de charpente, de menuiserie ; le bois à brûler, le charbon de bois, le charbon de terre, les pierres, et autres matériaux propres à la construction[8];

2° Les céréales, les farines, les foins, la paille, les légumes et les fruits frais, etc., etc. »

Le système prohibitif confesse donc, par là, qu’il est avantageux pour un peuple de recevoir de l’étranger les objets que l’étranger peut lui fournir à bon marché. Puisque cela est avantageux aux Français transportés en Afrique, pourquoi donc le défend-on aux Français qui restent en France ? Pourquoi nous défend-on de brûler du charbon de terre anglais, puisqu’on le permet aux Français qui iront à Alger ? — Évidemment, on le leur permet parce que cette permission favorisera le développement de leur industrie. Mais si elle favorise leur industrie, elle serait donc aussi favorable à la nôtre ? Et lorsqu’on leur permet de recevoir le charbon anglais, pourquoi leur refuse-t-on la permission de recevoir le fer anglais ?… Uniquement parce que les maîtres de forges françaises auront eu plus d’influence que les propriétaires de houilles parmi les rédacteurs du projet d’ordonnance. — Car c’est toujours aux intérêts particuliers que les intérêts généraux sont sacrifiés par le système prohibitif. Et il faut remarquer qu’en admettant en Afrique les charbons anglais en concurrence avec les charbons français, il se donne à lui-même le plus éclatant démenti, puisqu’il prétend que les charbons français ne peuvent pas supporter cette concurrence.

On nous parle des débouchés que nous offrira la colonie d’Alger ! Mais ceci est le comble de la dérision. Il est absurde de regarder comme un débouché les achats qui pourront nous être faits avec nos propres capitaux, que nous engloutirons dans cette colonisation. Puisque les frais de l’établissement, la difficulté de la culture, le manque de bras y rendront la production chère, évidemment, au lieu de nous rapporter quelque chose, elle détruira une partie de ce que nous avons déjà ou de ce que nous aurons produit par ailleurs. Si certains intérêts y prospéraient, cependant, ce ne serait qu’à l’aide des primes qui leur seraient payées par la France au moyen des droits protecteurs. Nouvelle perte pour nous. Ainsi, si un colon nous vend pour dix mille francs une certaine quantité de sucre que nous pourrions acheter pour six mille francs à l’étranger, et qu’avec le bénéfice de quatre mille francs[9] qu’il fera ainsi à nos dépens, il nous achète nos draps, nos fers, nos étoffes, il est évident que la France lui fait cadeau de l’argent qu’il nous rend ainsi, et que par conséquent toute la valeur des marchandises achetées par lui avec cet argent est perdue pour la France. De quelque manière que l’on tourne la question, on arrivera toujours à ce résultat, que le système protecteur n’étant employé qu’à protéger une production en raison de ce qu’elle est plus chère, détruit nécessairement une partie des capitaux acquis par ailleurs, au lieu d’en créer de nouveaux.

Sera-ce des ventes faites aux tribus errantes, aux Arabes, aux Bédouins, aux Maures, que l’on espère un débouché pour la France !… Les beaux consommateurs, et les solvables débiteurs que nous aurons là !… De pareilles illusions valent-elles la peine d’être discutées ?

On cherche des consommateurs !… Mais nous, négociants bordelais, nous qu’on accuse calomnieusement d’être les ennemis du commerce intérieur, nous vous dirons que si l’on voulait employer en moyens de communication, entre nos divers départements, la moitié des millions déjà engloutis ou destinés à être engloutis en Afrique, nous obtiendrions pour nos produits dix fois, cent fois, mille fois plus de débouchés. Des ponts, des canaux, des chemins de fer, des voies vicinales, par l’économie et la promptitude des transports, doubleraient, tripleraient promptement les facultés consommatrices de la France, et activeraient sa production dans une proportion semblable. Là, le résultat est certain : nous n’avons pas affaire à des climats dévorateurs, à des régions pestilentielles, à des peuplades errantes et barbares ; nous avons affaire au peuple français, au peuple le plus intelligent, le plus probe, le plus actif du monde. Les denrées d’une province portées économiquement dans une autre, s’y vendraient immédiatement ; la cherté des transports, la difficulté, la lenteur des communications intérieures, arrêtent au contraire la consommation parce qu’elles l’enchérissent ; elles privent ainsi les citoyens français d’aisance et de bien-être, et entravent doublement la production nationale. Certes, nous ne sommes pas les ennemis du commerce intérieur, comme on nous en accuse si follement ; mais nous sommes ennemis du système prohibitif, qui, sous prétexte de le protéger, l’épuise et le dévore. Nous avons prouvé que la liberté commerciale et le commerce extérieur sont, au contraire, les plus solides appuis de l’industrie et du bien-être intérieur[10]. Mais le monopole et le privilège, appliqués au commerce maritime par le système colonial, nous paraissent tout aussi funestes que le monopole attribué dans l’intérieur à certains intérêts, au grand détriment des autres. Nous voulons la liberté pour tous et non pas pour nous seuls ; nous voulons, surtout, que les finances françaises ne soient point absorbées par de folles entreprises coloniales, lorsqu’on nous refuse dans l’intérieur, sous prétexte d’économie, les améliorations les plus importantes. On a déjà perdu des centaines de millions à Alger. Si ces millions avaient été employés sur le sol français en canaux de jonction, en canaux latéraux, en routes publiques, en encouragements aux voies vicinales, quels immenses résultats ils auraient eus déjà pour la richesse nationale !

Et si nous avions avec l’Europe une guerre un peu sérieuse, que deviendrait notre colonie algérienne ? Non seulement les soldats et les millions enfouis en Afrique ne pourraient plus nous servir pour défendre la France, mais il nous faudrait encore faire de nouvelles dépenses, de nouveaux armements maritimes pour défendre cette excroissance coloniale, que l’on nomme si plaisamment nos possessions d’Afrique ! A-t-on donc perdu le souvenir de l’expédition d’Égypte ? N’allons pas si loin : en 1831, en 1832, si la France avait été attaquée par la coalition, combien n’aurait-elle pas regretté ses soldats, ses officiers, ses généraux, toute cette vaillante élite de braves occupés à faire contre les Bédouins une guerre énervante et stérile, tandis que la patrie aurait vainement réclamé leurs secours pour défendre son sol paternel et vénéré ! A-t-on quelquefois réfléchi que si l’empereur avait eu Clausel et trente mille hommes de plus à Champaubert, à Montereau ou à Paris, la France aurait été délivrée de l’invasion ? A-t-on quelquefois réfléchi que si, sur le champ de bataille de Waterloo, l’empereur avait eu Clausel et trente mille hommes de plus, la France n’aurait pas été conquise ! Si cette pensée ne nous arrête pas, continuons à jeter nos millions dans la Méditerranée, à compromettre sous les tropiques nos braves phalanges ; et si la représentation nationale le tolère aujourd’hui, si elle se fait complice de cette œuvre folle, elle et nous, nous en répondrons dans l’avenir !

§ V.

La colonisation d’Alger arrête l’essor des travaux publics en France, et présentera un obstacle insurmontable à la réduction des tarifs et à la liberté commerciale.

 

Nous prions que l’on ne perde pas de vue que l’hostilité des Arabes, l’impossibilité de la surmonter, les dépenses nécessaires pour l’entretien de notre armée d’Afrique, dépenses trop lourdes pour notre budget, et cependant insuffisantes pour atteindre le but de l’occupation, toutes ces objections fondamentales contre la colonisation d’Alger ne sont en elles-mêmes que le côté le moins important de la question. Ce sont de grands obstacles à la colonisation ; mais enfin, si la colonisation était une bonne chose en elle-même, on pourrait, sans être taxé de déraison, se raidir contre les obstacles et s’efforcer de les surmonter. Mais c’est la colonisation elle-même qui est mauvaise, essentiellement mauvaise, lors même qu’on supposerait les obstacles qui l’arrêtent surmontés et vaincus. — De sorte qu’en nous y obstinant, si nous échouons, nous aurons fait des pertes énormes, sans résultats ; si nous réussissons, nous serons parvenus, à l’aide de ces grandes pertes, à constituer un état de choses ruineux et fatal à la France, par son organisation et ses inévitables suites. Notre expédition d’Afrique est une si grande faute, que son succès serait plus à redouter encore que son avortement.

La France souffre dans son intérieur, non seulement par les charges énormes du budget, mais aussi, et surtout, par la langueur, la torpeur de nos travaux publics, qui, ne développant que d’une manière insuffisante nos moyens de transport et de communication intérieures, arrêtent à sa source la production et l’échange des produits. C’est pour cela que les impôts sont lourds à payer, car la France les supporterait bien facilement, si ses moyens de production et d’échange étaient moins restreints par l’État arriéré, ignare, routinier, presque sauvage, sur plusieurs points, de ses communications et de sa viabilité intérieure.

Or, en transportant à la fois en Afrique les bras de tant de soldats qui auraient pu travailler en France, au sein de la paix, et les trente ou quarante millions d’or qui auraient pu en France fournir à l’indemnité naturellement due à ces soldats travailleurs, joints à un nombre double de travailleurs civils, on arrête en France d’une manière fatale, on resserre dans des limites misérables le développement de nos travaux publics. On va civiliser l’Afrique à coups de canon, quand il faudrait civiliser la France à coups de pioches : on augmente nos impôts pour affaiblir nos ressources ; on affame le présent pour détruire l’avenir.

Imaginez ce qu’on pourrait faire en France, si, n’ayant pas à alimenter ce gouffre dévorant d’Afrique, on consacrait les trente à quarante millions qu’il nous coûte au moins tous les ans, à payer les intérêts et le remboursement d’un emprunt, dont le capital serait employé à la viabilité, à la canalisation, aux travaux d’utilité publique de toutes sortes ?… Imaginez les ressources que l’augmentation de la production et de la consommation donnerait au Trésor par les impôts indirects ? Imaginez les ressources que l’augmentation de la valeur foncière du sol donnerait au Trésor par l’impôt direct ?… Au lieu de cette grande prospérité, qui serait immanquable, que voyez-vous ?… L’Afrique dévorant tous ces capitaux, épuisant tous ces bras, et ne rendant rien.

La France manque de canaux, la France manque de routes, la France manque de ponts.

Faute de ces moyens de communication et de transport, son territoire ne vaut pas la moitié de ce qu’il pourrait valoir, son industrie ne produit pas et ne vend pas la moitié de ce qu’elle pourrait produire et vendre.

En adoptant le système des travaux publics par entreprises particulières, encouragées par subvention de l’État, examinons ce qu’auraient produit en France les millions et les hommes que vous sacrifiez à vos chimères africaines.

En encourageant des travaux de canalisation avec les deux cents millions perdus en Afrique, on aurait effectué en France douze cent cinquante lieues de canaux de grande navigation commerciale.

La France manque de routes, de communications par terre, nos départements, nos cantons, nos communes les réclament à grands cris.

Admettez qu’on prît le sage parti de concéder à des entreprises particulières l’ouverture de nouvelles communications par terre, comme on le fait par eau pour les canaux, avec un péage, ainsi que cela s’est pratiqué en Angleterre ; admettez que pour encourager ces entreprises, on leur accordât des subventions comme pour les canaux, et calculez l’immense développement de la viabilité, l’immense quantité de routes royales ou départementales, de communication de grande et petite vicinalité, dont la France serait immédiatement dotée par l’emploi des millions que vous engloutissez en Afrique, pour courir, à travers le sang et la flamme, après les rêves d’un illusoire avenir.

Enfin, la France manque de ponts, et on lui donne en place, pour traverser ses rivières, des machines provisoires nommées pouts suspendus, parce que la France, dit-on, est trop pauvre pour bâtir de véritables ponts en pierre. Ces ponts suspendus, portant en eux le germe de la destruction qui doit, dans une période donnée, les dissoudre par l’action perpétuelle d’affaissement central qui gît en eux-mêmes, sont une œuvre de misère et d’économie, qui certainement vaut mieux que l’absence de toute communication, mais qui n’offre ni gage de durée séculaire, ni gloire monumentale, ni sécurité complète. Cela est bon en attendant mieux ; mais ce n’est évidemment qu’une transition vers une viabilité plus parfaite. Combien le pont de Bordeaux verra-t-il crouler de ponts suspendus avant de fléchir sous sa masse majestueuse, destinée à devenir historique pour la France ?

Eh bien, que l’on admette le système des subventions pour les ponts en pierre, pour ces ponts qui seuls offrent à l’action militaire et civile du gouvernement une sécurité que la guerre, l’invasion et les révoltes intérieures peuvent si difficilement interrompre ; que l’on consacre à ces subventions les centaines de millions dévorés par l’invasion africaine, et que l’on calcule combien de ponts semblables au pont de Bordeaux on pourrait édifier en France, avec promptitude et bénéfice, bénéfice immense, bénéfice pour tout le pays, pour le gouvernement, pour les actionnaires, pour les voyageurs, pour le commerce et la civilisation !… Croit-on que cela ne valût pas un peu mieux que d’avoir un bey inpartibus à Constantine, et un bey de Médéah que les Arabes enlèvent pour se moquer de nous ? Mais un autre côté de la question attire aussi fortement nos regards.

L’élévation de nos tarifs d’importation, toutes les entraves qui gênent nos relations avec les industriels et producteurs des quatre parties du monde, sont dues évidemment au système de protection, dont le système colonial est une partie intégrale et principale.

Ressusciter ce système colonial qui s’éteint, lui donner une nouvelle extension, c’est inévitablement donner un nouvel appui au système protecteur destructif de la liberté commerciale. — On aura beau crier le contraire, protester des intentions les plus libérales, nous ne donnerons pas la moindre créance à des protestations intéressées, évidemment démenties par la nature même des choses. — Déjà, en 1833, les colons algériens, soutenus par la chambrede commerce et les négociants de Marseille, présentèrent au gouvernement une pétition qui, malgré les tours et détours phraséologiques employés pour masquer ce but, tendait directement à demander pour la colonie un régime fortement protecteur, parce que, disaient-ils, « la production y serait nécessairement très chère. » J’ai démontré cette vérité jusqu’à l’évidence, et il est impossible de la contester raisonnablement.

On nous dit que la côte d’Afrique était le grenier des Romains. Mais la France est déjà le grenier de la France, puisque les propriétaires de céréales peuvent à peine y vendre leurs récoltes à un prix passable. Qu’a-t-on besoin d’aller produire plus chèrement du blé en Afrique, quand nous repoussons déjà les blés étrangers, pour ne pas nuire à la vente de ceux que produit la France ?… Ou bien, si les blés d’Afrique étaient à plus bas prix que ceux de France, comment ceux-ci, selon les propres principes des colonisateurs, soutiendraient-ils leur concurrence ?

Quant aux denrées coloniales, si elles y venaient à meilleur compte que dans nos Antilles, elles ruineraient celles-ci, qui nous ruinent déjà par les taxes et surtaxes que nécessite la protection qui leur est accordée, et contre laquelle nous réclamons vainement. — Si la production était encore plus chère en Afrique, ce qui nous paraît inévitable, n’est-il pas évident que ce serait encore une raison de plus pour le gouvernement de maintenir le régime protecteur et l’élévation des tarifs ?

On m’a répondu sur ce point qu’il y avait dans la régence des mines de fer. — C’est admirable !… On trouve donc sans doute que la protection accordée aux mines de fer françaises ne ruine pas suffisamment notre commerce extérieur, notre navigation, notre agriculture, notre industrie ?… Il faudra donc aussi, à plus forte raison, protéger les mines de fer algériennes, dont l’exploitation sera nécessairement bien plus coûteuse encore ?

Le retranchera-t-on sur la production des vers à soie qui, au reste, peuvent venir parfaitement dans une grande partie de la France, et surtout dans l’étendue de nos landes de Gascogne, si le gouvernement nous donnait, en subvention d’encouragement pour la colonisation de ces vastes contrées, le quart de ce qu’il dépense pour se battre contre les Bédouins ?… C’est très bien ; mais alors on arrivera à prohiber indéfiniment les soies étrangères pour protéger les nouveaux établissements d’Afrique. — Or, nous le demandons à tout négociant sensé, de quelque côté qu’on envisage cette extension du système colonisateur, qu’on le continue en Amérique ou qu’on l’importe en Afrique, n’est-ce pas toujours au système protecteur et prohibitif qu’on aboutit de plus en plus ?

Mais les colonisateurs, faisant de nécessité vertu, se mettront à nous crier : « Établissez-nous d’abord en Afrique, donnez de la sécurité à nos entreprises, balayez entièrement les hordes arabes, ensuite nous nous faisons forts de nous soutenir par nous-mêmes et de prospérer sans régime protecteur, sans monopole colonial ! »

Promesse trompeuse que nous ne devons pas écouter, parce qu’elle est impossible à réaliser. Ruse machiavélique, démentie d’avance par la pétition présentée il y a trois ans par les colons algériens ; ils parleraient ainsi maintenant, pour engager de plus en plus la France dans cette folle entreprise ; puis, dans quatre ans, six ans, dix ans, quand les millions auraient été dépensés par centaines pour l’établissement de la colonie africaine, et que celle-ci ne pourrait soutenir la concurrence du commerce extérieur, à cause de la cherté inévitable de sa production, ils nous diraient : « Que la protection est indispensable ; que faute de cette protection on va perdre le résultat de toutes les dépenses faites, de tous les travaux entrepris ; que ce n’était pas la peine de dépenser tant de millions, si on devait laisser périr ensuite des établissements si chèrement fondés. Que la protection qu’ils réclament ne sera que temporaire, et qu’ils y renonceront quand leur production sera plus développée ; que les capitaux qu’ils ont engagés eux-mêmes, leurs travaux, leurs efforts constants pour le bien de la colonie, constituent en leur faveur des droits acquis, que le gouvernement ne peut méconnaître » ; — et l’on verrait cette colonie finir comme toutes les colonies possibles, ou épuiser le commerce de la métropole par la prohibition, ou s’éteindre elle-même, ou devenir indépendante ; et ce dernier résultat serait certainement le moins fâcheux, car il ne nous exposerait à perdre que les dépenses faites, et n’y ajouterait pas une énorme masse de pertes à venir.

Voilà le programme sur lequel nous baserons notre opposition à la détestable colonisation d’Afrique ; et fût-elle sur les rives de l’Atlantique, au lieu d’être sur celles de la Méditerranée, nous l’attaquerions avec la même vigueur et avec les mêmes arguments.

§ VI.

En cas de guerre continentale ou maritime, la colonisation de la régence d’Alger affaiblirait la France, au lieu de lui donner un nouveau point d’appui dans la Méditerranée.

Dans les premiers travaux que j’ai publiés sur Alger, j’avançai quelques assertions nautiques propres à démontrer la vérité qui sert de titre à ce paragraphe.

Les colonisateurs trouvèrent tout naturel de nier mes assertions ; c’est une argumentation très facile. Cependant mes assertions étaient parfaitement exactes, et je vais les réitérer, en y joignant de nouveaux développements et de nouvelles preuves.

Toute extension de territoire, hors des frontières d’un État, lorsque ce territoire est incapable de se défendre par lui-même, est une source d’affaiblissement pour la mère-patrie, en cas de guerre, car il offre un point vulnérable de plus aux attaques de l’ennemi, et aggrave les charges militaires et financières de la métropole.

La régence d’Afrique occupe trente mille de nos soldats[11], qui ne peuvent suffire à la garder contre ses ennemis intérieurs. Il est hors de doute qu’en cas de guerre de la France avec une puissance européenne quelconque, l’or et les soldats que nous consommons en Afrique nous feraient faute pour pousser la guerre avec succès sur le continent.

Ainsi, peut-il être douteux que, si après la révolution de juillet, la sainte-alliance eût déclaré la guerre à la France pour y rétablir Henri V et l’absolutisme ; peut-il être douteux, dis-je, que les généraux et les régiments d’élite que nous avions en Afrique n’eussent occasionné un grand vide dans le système de défense continentale de la France elle-même ? Dira-t-on que le maréchal Clausel et trente mille hommes ne fussent pas une force imposante ? Un tel secours ne décide-t-il pas souvent le destin de toute une campagne, le salut ou la perte d’un empire ? Ce corps d’armée de plus, sur un champ de bataille comme Waterloo, n’aurait-il pas tranché la question européenne en sens contraire de ce qu’elle fut alors ?

Mais en raisonnant toujours dans cette hypothèse, n’est-il pas évident que le corps d’armée nécessaire à l’occupation de l’Afrique y deviendrait bien plus indispensable et bien plus insuffisant à la défense de la colonie, en cas de guerre, et que par conséquent, au lieu d’en rien rappeler sur le continent pour la défense de la patrie, nous serions obligés d’envoyer encore de nouvelles troupes en Afrique ?

Car les puissances européennes, avec qui nous serions en guerre, ne manqueraient pas de faire savoir aux Arabes que c’est le moment favorable de redoubler d’efforts pour nous expulser, parce qu’étant occupés à nous défendre sur le continent, nous ne pourrions agir avec vigueur pour la défense de la colonie, dont le territoire, bande littorale de cent trente lieues, cernée dans les terres par les chaînes de l’Atlas, bordée par le royaume de Tunis et du Maroc, séparée en outre de l’Égypte par le désert, serait en quelque sorte à la discrétion des hordes arabes, auxquelles nos ennemis d’Europe fourniraient facilement des conseils, des munitions et des armes.

Ainsi, la régence qui nous épuise pendant la paix, serait perdue pendant la guerre, ou nous ruinerait par les efforts gigantesques qu’il nous faudrait faire pour la conserver ; car en outre des dépenses purement militaires, on comprend tout ce qu’y ajouteraient les développements qu’il faudrait donner à nos armements maritimes, pour approvisionner la colonie ; de sorte qu’avec une guerre continentale nous aurions encore les dépenses de la mer à supporter.

Mais si nous supposons que nous eussions à la fois une guerre continentale et maritime à soutenir, et il est bien difficile aujourd’hui que les deux ne marchent pas de front, c’est alors que la colonie d’Alger nous serait une lourde, une épouvantable charge ; et je suis bien aise d’avoir cette occasion de démontrer la futilité, l’inconsistance des avantages chimériques et impossibles que les journaux colonistes ont voulu attribuer, en cette hypothèse, aux ports et aux rades de la régence.

J’ai dit, et je maintiens que, sur toute l’étendue des côtes de la régence, il n’y a pas un port qui puisse servir de mouillage à une station navale, faute d’eau pour sa calaison, ou faute d’abri contre la mer, quand le mauvais temps vient du large, ce qui est très fréquent.

Or, malgré les dénégations des partisans de la colonisation le fait est certain.

Qu’ont-ils objecté ? Que le dey avait ses flottes, ses arsenaux dans ces ports ; qu’à l’heure présente, nous avions trois vaisseaux de guerre dans ces parages, à Mers-el-Kibir, et que leurs commandants avaient débarqué une portion de l’équipage, ce qui indiquait qu’ils s’y croyaient en sûreté.

Mais, d’abord, il est risible qu’on nous parle des flottes du dey. Quelques chebecs, quelques corsaires, quelques corvettes de petite force, décorées du nom de frégates, est-ce ainsi que la France peut et doit composer un armement maritime, pour s’en servir à une opération de quelque importance ? Non, sans doute ; il nous faudrait, soit pour nous défendre, soit pour porter une armée en Italie ou sur les Dardanelles, où que ce soit enfin, une station de vaisseaux, de frégates, de nombreux transports.

Or, je le répète, faute d’eau ou d’abri, il n’est aucun port de la régence où un pareil armement puisse être fait ni séjourner. Il y a eu trois vaisseaux dans les parages de Mers-el-Kibir, dit-on ; c’est fort bien pour quelques jours, pour rester au large, en rade foraine, mais en ayant toujours l’œil sur le baromètre et sur la boussole, pour se tenir prêt à mettre sous voiles, à gagner le large, en cas de mauvais temps, ou bien à être chassé à la côte et brisé par le ressac ; mais il n’y a pas un port pour les recevoir en sûreté.

Or, s’il n’y a dans toute la régence aucun port qui puisse recevoir au mouillage, avec sécurité, une station maritime, en cas de mauvais temps, quelle ressource voulez-vous y trouver pour notre marine militaire ? Quels armements pouvez-vous y organiser ? Quel abri pouvez-vous y chercher, soit après un combat, soit après une tempête ? Quel ravitaillement pouvez-vous y faire ? Quel embarquement certain de troupes pouvez-vous y calculer pour les porter, en temps opportun, sur une côte ennemie ?

Quelle folie ne serait-ce pas d’y établir des arsenaux et des approvisionnements maritimes, dont les trois quarts du temps vous ne pourriez pas vous servir, et qui seraient si facilement exposés à tomber entre les mains de nos ennemis ?

Je me souviens qu’un orateur parlait, comme d’une chose toute simple, d’embarquerà Alger ou à Oran un corps de trente mille homme de troupes, pour les jeter en Italie en vingt-quatre heures, révolutionner ce pays, et de là marcher sur l’Autriche.

Voilà qui est bien beau ! Mais pour y embarquer un corps d’armée pareil, il faudrait deux choses que l’orateur oubliait dans ses excursions oratoires sur le terrain de la guerre ou de la marine : — 1° Un port où l’on pût faire en sécurité l’armement d’une flotte assez forte et assez nombreuse pour une pareille expédition ; — 2° qu’il y eût dans la régence les moyens d’organiser un corps de troupes, de l’armer, de l’approvisionner, et de le jeter ensuite sur les côtes ennemies. Or, ces deux conditions manquent essentiellement et manqueront toujours.

De quoi composerait-on cette armée expéditionnaire ? De colons ? d’indigènes ? ou de troupes déjà envoyées de France pour la défense de la colonie elle-même ?

Or, je le demande, y a-t-il la moindre possibilité à aucune de ces hypothèses ? Comment les forces de la colonie, insuffisantes à la défendre elle-même, pourraient-elles en être extraites dans le moment du plus grand danger, pour être portées ailleurs ?

Comment, d’un autre côté, y organiserait-on une armée maritime aussi considérable, une flotte de guerre, dans des ports sans abri, sans sécurité, ou sans eau suffisante ? Se rend-on bien compte de tout ce qu’il faut de vaisseaux, de frégates, de transports pour une telle expédition ? Tout cela doit être renvoyé aux contes des mille et une nuits.

Il faudrait donc, pour qu’une expédition militaire et maritime se portât des côtes de la régence sur un point quelconque des côtes ennemies, faire l’armement des vaisseaux à Toulon, et prendre en France le corps d’armée qu’on voudrait y embarquer. — Mais alors à quoi bon la régence ? À quoi bon y envoyer l’expédition une fois faite, au lieu de la diriger immédiatement à sa destination ? À quoi bon multiplier contre elle les chances de la guerre et de la mer, pour perdre du temps, pour l’envoyer dans de mauvais parages, sans lieu de refuge ni contre l’ennemi, ni contre la tempête ?

Si les îles Baléaresétaient en notre pouvoir, la question changerait de face, au moins sous le point de vue maritime, parce qu’elles nous offriraient un abritage sûr pour nos stations navales dans le mauvais temps. Mais alors c’est le port de Mahon qui augmenterait notre force dans la Méditerranée, et pas du tout les longues et vulnérables côtes de la régence, qui ne contribueraient en rien à notre influence maritime, et que nos croisières ne pourraient même souvent couvrir contre l’ennemi, car aussitôt que le temps deviendrait trop mauvais, elles seraient obligées de quitter ces parages pour chercher l’abritage que le port de Mahon ou nos ports de France pourraient seuls leur offrir.

Puisque j’ai parlé des îles Baléares et du port de Mahon, je dois ajouter ici quelques détails qui rentrent parfaitement dans mon sujet.

Sans doute ce port serait un excellent abri, un lieu sûr de relâche, d’abri, d’armements pour une grande et forte flotte de guerre : avec la possession des îles Baléares nous serions mieux établis sur la Méditerranée que les Anglais eux-mêmes avec Malte et Gibraltar. — Mais aussi, est-ce un motif péremptoire pour que les Anglais, qui nous laissent la possession dédaignée par eux des détestables côtes de la régence d’Alger, ne souffrent jamais que nous soyons maîtres des îles Baléares ? — Il n’y a pas de ministère anglais, quelque union qu’on supposât entre l’Angleterre et la France, qui ne fût perdu dans le parlement, s’il nous faisait une pareille concession. Les Anglais ne nous laisseront jamais prendre possession de Mahon dans la Méditerranée, pas plus que d’Anvers sur l’Océan.

C’est à Mahon que l’amiral Duperré, avant de surmonter si habilement et si heureusement les obstacles que la côte d’Alger présentait au débarquement, prit relâche et rallia toute sa flotte ; de là il fit voile pour sa destination. Le débarquement des troupes à Alger ne put s’opérer que grâce à la rapidité de son exécution, et les marins l’ont regardé comme une sorte de miracle dû à l’étoile de Duperré. C’est leur propre expression. — Encore sont-ils unanimes à dire que si le coup de vent qui ne survint heureusement qu’après l’opération finie, eût duré quelques heures de plus, toute l’escadre était perdue, étant trop près de terre pour essayer d’appareiller sans être affalée à la côte et brisée. Pour atténuer ce risque, l’amiral avait exigé que tous les bâtiments, même les transports, eussent double câbles et chaines, pour allonger les touées ; et peut-être cette précaution contribua-telle beaucoup au salut de la flotte.

Mais la côte de la régence, je le répète, est si mauvaise, si dépourvue d’abri, si exposée au mauvais temps presque continus, qu’aucune station navale n’y peut trouver ni mouillage, ni refuge : c’est un lieu maudit des marins, et où ils sont toujours sur le qui-vive ; une côte où nul embarquement ni débarquement n’est certain, et où aucun port n’offre aucune ressource aux armements ni au séjour de la marine militaire.

On a objecté sérieusement qu’aucun sinistre récent n’attestait la vérité de mes paroles. Je vais y suppléer. L’Éclaireur, grand bateau à vapeur, a péri mouillé à Alger. De nombreux navires marchands ont péri à la côte dans le même coup de temps ; d’autres se sont sauvés parce qu’ils ont eu le bonheur d’appareiller en temps utile. Le brick de guerre le Ruséa péri mouillé à Bone, et son commandant mis en jugement, je crois, a été acquitté, parce qu’il a été démontréque ni son habileté, ni son courage n’avaient pu contre-balancer les inconvénients de la localité dans un pareil temps. La frégate montée par le commandant Labretonnière aurait péri de même à Alger, si, par un rare bonheur, son câble n’avait résisté à la violence de la mer. Enfin, à Mostaganem, pendant la moitié de l’année, on ne peut ni embarquer, ni débarquer. Au surplus, la notoriété maritime est telle qu’il faut absolument vouloir nier l’évidence, pour affirmer le contraire de l’opinion que je viens de développer, dans ce paragraphe, sur les côtes maritimes de la régence.

Supposez donc maintenant une guerre maritime et continentale un peu sérieuse : voyez les Arabes excités, soudoyés, approvisionnés par nos ennemis européens. Les populations mauresques pourraient très facilement agir alors aussi contre nous, par jalousie contre la domination française, qu’elles auraient la chance de remplacer. Voyez les communications de la colonie avec la France, difficiles, périlleuses, coûteuses ; voyez ce nouvel épuisement de nos finances ; voyez le vide que feraient dans notre défense continentale le déficit de tant d’or et l’absence de tant de braves soldats, compromis loin de nous, gardant quelques points isolés dans un espace de cent trente lieues d’étendue, coupés entre eux, sans communication entre leurs diverses garnisons, et laissant tout le pays à la merci des cavaliers arabes, le traversant, le ravageant, le dévastant dans tous les sens ?… N’est-ce pas une belle perspective pour la France et pour les colons imprudents qui auraient porté dans la régence leur industrie, leurs capitaux et leur fortune ?

§ VII.

La colonisation d’Alger est impossible en continuant le système actuel d’occupation. Aucun autre système d’occupation n’est possible.

Il est impossible que le système de colonisation suivi jusqu’à présent réussisse.— On ne peut le remplacer par aucun autre système.

Pour que le système réussît, il faudrait vaincre et soumettre les populations arabes. Une ville brûlée, deux villes brûlées, trois villes brûlées n’y feront rien. Vous brûlez des bicoques sans fenêtres, sans volets, un mauvais premier étage, quatre murs en carré, presque toujours sans toiture. — Après ?…

Après, les Arabes sont beaucoup plus maîtres que nous du pays dont nous prétendons les avoir chassés. Nous n’y possédons réellement que le terrain qui est sous la semelle de nos souliers. — Or, l’espace où les Arabes circulent, se dissipant et se rassemblant soudainement comme un nuage de sauterelles, est trop grand, trop immense, entre nos divers points d’occupation, pour que l’ennemi ne nous échappe pas toujours, pour qu’il ne revienne pas toujours, pour qu’il ne menace pas toujours d’une destruction certaine les imprudents colons qui s’y seraient hasardés, sur la foi de promesses vaines d’une impossible protection. Où suivra-t-on les Arabes pour les vaincre ? — Dans les chaines de l’Atlas qui leur offrent un inviolable rempart, rempart bien plus inexpugnable que celui des guérillas espagnoles dans leurs montagnes ? Nous en avons eu des exemples déplorables. Nous ne nous présentons un instant dans l’intérieur que pour en sortir en toute hâte, bien heureux même d’en réchapper. — Au-delà, le désert, le sable, le feu, le siroco.

Il n’y a donc aucun espoir de saisir notre ennemi, de le vaincre, de frapper un coup décisif. — Son refuge est sans bornes, extensif, immense. — Ce n’est pas comme dans une guerre ordinaire, où l’on finit par acculer l’ennemi qui fuit, à une position où il faut enfin qu’il nous affronte en face, ne pouvant envahir les États voisins qui défendraient leurs frontières contre lui. Ici, nulle frontière, nul terme à notre incessante et vaine poursuite.

Ajoutez que le Bédouin,à pied,à cheval, peu importe, est fait au climat, infatigable, accoutumé à manquer d’eau, sachant où il peut en trouver, faisant cent lieues dans les terres sans approvisionnements, vivant de quelques fruits sauvages, de quelques figues de Barbarie, qu’il cueille sans débrider. — Allez donc le suivre avec vos ambulances, vos fourgons, vos charriots, vos soldats européens, que leur courage sans doute fera marcher jusqu’à la mort, mais que leur courage n’empêchera pas de mourir de soif, de faim, du siroco, de la dysenterie et de mille autres bienfaits que la barbarie du climat africain rendra pour représailles à la barbarie civilisatrice de l’Europe.

Aussi, de victoires en victoires, d’expéditions en expéditions, de massacres en massacres, qu’avons-nous gagné?— Rien. Nous avons perdu des milliers de braves soldats, nous avons dépensé des centaines de millions, et nous n’avons en Afrique, ni gouvernement, ni colonie, ni colons : tout cela existe bien sur le papier, mais en réalité il n’y a rien. — Et les colonisateurs, voyant le néant qui résulte de tant d’efforts, se demandent chaque jour s’il ne faudrait pas changer de système, et blâment tout sans rien proposer. — N’est-ce pas un ensemble de convictions bien établies, bien fortes, pour avoir le droit de blâmer si hautement ceux qui, comme nous, ont toujours montré le terme fatal où les colonisateurs se sentent enfin arriver malgré leurs dénégations ?

Et que serait-ce donc si une guerre européenne venait envenimer la guerre africaine, ainsi que j’en ai fait le tableau ?

Et que serait-ce donc si nos flottes éprouvaient, sur ces côtes tempétueuses, quelques-uns de ces naufrages que l’histoire a déjà recueillis dans ses fastes, et dont je donnerai, s’il le faut, la liste séculaire et complète ?

On demande donc s’il ne conviendrait pas de changer de système, c’est-à-dire de renoncer à la civilisation par la violence armée, et d’essayer de la douceur, de la protection, de la persuasion !

Mais on croit donc les Arabes bien stupides, si l’on pense qu’ils se laisseront caresser par la main qui les a si cruellement déchirés ; si l’on pense qu’ils ne comprendront pas la cause de ce revirement soudain, et qu’ils n’y verront pas la preuve de notre impuissance ; si l’on pense que les inimitiés, les ressentiments, les vengeances dont on les a enflammés, s’éteindront au premier mot conciliateur qu’il plaira à nos colonisateurs de prononcer ? — Le système de douceur a été essayé, quand il n’avait pas encore contre lui les invincibles obstacles que l’on y a créés par vos exécutions militaires, et il n’a pas réussi. Aujourd’hui, il réussirait cent fois moins encore. En outre des motifs accidentels qui naissent des obstacles que l’on y a mis par des violences ; en outre des ressentiments semés à pleines mains ; en outre des États voisins du Maroc, de Tunis, qui sentent fort bien qu’après avoir envahi la régence par violence ou par ruse, vous les envahiriez à leur tour, ce dont probablement ils se soucient fort peu, — il y a un motif général, constant, universel, ou sujet à si peu d’exceptions qu’il ne vaut pas la peine d’en parler, qui rend la colonisation par la douceur à peu près impossible, et qui a toujours condamné, bon gré mal gré, les colonisateurs à faire usage du système de la violence… C’est que les peuples accoutumés à l’état mixte de leur barbarie native et de leur civilisation ébauchée, ont un instinct d’indépendance qui redoute le joug, et qui ne veut le recevoir ni de la violence, ni de l’hypocrite douceur qui ne les flatte que pour les envahir et les déposséder. Votre suprématie, votre prétention avouée ou déguisée de les diriger, de les gouverner, de les maîtriser, est précisément ce que leur nature même et leur position les empêchent de supporter. Ces petits succès de colonisation par ruse doucereuse disparaissent promptement aussitôt que l’œil du sauvage s’ouvre et voit le but où on le conduit peu à peu. — Sans doute, des philanthropes peuvent rêver cet envahissement mielleux des demi-nationalités barbares pour les fondre, les assimiler aux civilisations plus avancées. Il serait même, j’en conviens, sous quelques points de vue, avantageux aux Arabes de se laisser civiliser ainsi ; mais pour le comprendre, il faudrait chez eux que l’effet eût précédé sa cause ; il faudrait que leur religion fanatique n’y mît pas un obstacle insurmontable ; il faudrait qu’ils pussent sentir que la vie d’un salon vaut mieux que la vie de la tente ; il faudrait que vous pussiez improviser l’avenir ; il faudrait, enfin, qu’à travers votre masque tout reluisant, tout vernissé, tout doré de philanthropie, ils ne vissent pas percer l’ambition du colon, le despotisme du maître, l’absolutisme lointain du gouvernement d’Europe, qui, un beau jour, à ces peuples accoutumés à tant d’indépendance, ne permettra plus d’élever une mosquée, une masure, un parc à chameaux, sans avoir préalablement obtenu l’approbation du conseil des bâtiments civils de Paris !

Voilà la cause fondamentale qui réduit les colonisateurs à agir par la force, d’autant que les éléments de civilisation qu’ils sont obligés d’employer sont toujours une portion trop avide et trop corrompue de la société, pour qu’il soit possible de les faire entrer de bonne foi dans un système lent, intelligent, humain, de persuasion éclairée, et que des violences accidentelles, absolument inévitables, occasionnent de la part des indigènes de nombreuses résistances qui nécessitent des répressions partielles sur les peuples assujettis. Ils se plaignent alors : le gouvernement de la métropole, trompé par ses agents, ne veut et ne peut faire justice aux opprimés, de peur de déconsidérer et d’affaiblir les délégués qui gouvernent en son nom, et l’on rentre par mille portes à la fois dans le système de la violence, qu’on avait voulu abdiquer.

Voilà ce qui est arrivé cent fois, et ce qui arrivera toujours ; or, une fois entré dans le système de la colonisation par la force, on sait où il conduit, et les journaux les plus colonisateurs, ceux du ministère exceptés, en conviennent aujourd’hui.

§ VIII.

Impuissante impéritie de la colonisation d’Alger.

Quand une opération financière, politique, commerciale, est bien conçue, il importe peu qu’elle soit attaquée avec dialectique et persistance ; il importe peu qu’on soulève contre elle des objections de détail, qui se rencontrent toujours, même dans les plus fécondes entreprises : les évènements marchent, la vérité se fait jour, la tendance graduelle des choses se manifeste de plus en plus, et les paroles hostiles du rhéteur le plus éloquent, devenues impuissantes et vaines, laissent à peine un souvenir fugitif dans les esprits détrompés.

Mais lorsqu’au contraire une conception de ce genre porte sur une base foncièrement fausse et mauvaise, vainement elle est soutenue par quelques prestiges de gloriole, par quelques métaphores de nationalisme vaniteux ; vainement la presse quotidienne, poussée par les préjugés de la foule, ou bien prônant les volontés du pouvoir, ou bien encore obéissant à la direction secrète des spéculateurs intéressés au succès de la grande opération en litige, annonce chaque jour sa réussite infaillible ; rien de tout cela ne sert : l’insignifiante divagation de vingt journaux unanimes n’empêche pas la nature des choses d’agir ; les vices de l’opération la dévorent ; les évènements, chaque jour envenimés par leur propre développement, accélèrent à l’envi la chute de ce colosse aux pieds d’argile, et justifient la voix solitaire qui ne craignit pas de révéler ses infirmités natives et sa ruine inévitable, alors même qu’un chœur universel de voix louangeuses célébraient d’avance sa factice immortalité !

C’est ainsi que l’affaire de la colonisation d’Alger se présente. Depuis sa création, elle n’a eu que des trompettes héroïques à sa disposition ; la presse quotidienne tout en entière a constamment prôné son utilité, ses succès, son avenir. Une seule voix, la mienne, et je m’en fais honneur, n’a pas craint de soutenir la cause contraire, et d’appeler la méfiance du pays sur la fausse perspective qu’on lui présentait.

Eh bien ! d’efforts en efforts, la colonisation algérienne en est venue à ce point de détérioration, que nous ne savons en vérité comment ceux qui la défendent encore par leurs écrits peuvent se faire une ombre d’illusion sur l’inconsistance de leurs argumentations, que les faits démentent à toute minute. Aussi, la réaction que nous avons prédite s’opère rapidement dans les esprits ; et comment n’en serait-il pas ainsi ?… Les preuves les plus frappantes des vices qui tuent la colonisation d’Alger dans sa source même, naissent à chaque instant de l’expédition récemment accomplie avec tant de fracas pour sa sécurité[12]!

Pour sa sécurité !… Et la province d’Oran elle-même, cette province où l’expédition a, dit-on, triomphé, est sillonnée par les Arabes avec tant de fréquence et d’impunité, qu’il faut envoyer, aux portes mêmes des villes occupées par nos garnisons, un détachement de quatre cents soldats pour empêcher les indigènes insurgés de s’emparer des débris du bâtiment à vapeur la Salamandre ; la Salamandre, qui vient de dérader et de périr près de Mostaganem, comme l’Éclaireur avait déjà péri à Alger ! tant ces rades sont abritées, tant elles sont un bon mouillage pour notre marine militaire et marchande ! tant ces précieuses côtes de la régence doivent nous assurer l’empire maritime de la Méditerranée et du Levant !…

Tout le succès de cette expédition fameuse a été d’occuper pendant vingt-quatre heures Mascara, et de s’en sauver en toute hâte au milieu de mille dangers et de mille détresses, après avoir mis le feu aux maisons vides d’habitants et de richesses. Et voilà qu’Abd-el-Kader rentre dans Mascara, pendant que les Arabes infestent la province d’Oran comme auparavant ; et, certainement, il ne dépensera pas, pour réparer les maisons que nous avons brûlées, le quart de la somme que nous a coûté la course aventureuse du maréchal Clausel, le transport de nos régiments en Afrique et leur retour en Europe. Beau résultat de tant de manifestations belliqueuses !… En définitive, c’est nous qui payons, et c’est l’émir qui raille notre impuissance. Comme autrefois le dey d’Alger sous Louis XIV, Abd-el-Kader nous aurait proposé de brûler lui-même sa ville à meilleur marché pour notre compte, si nous eussions traité commercialement cette affaire avec lui !

Le naufrage de la Salamandre nous prouve de nouveau combien sont mauvaises les rades tempétueuses et sans abri des côtes de la régence. On doit bien se convaincre que pour mouiller avec sécurité une station navale, il faut à la fois l’eau pour sa calaison et l’abri contre le mauvais temps. Or, c’est ce qui ne se rencontre pas simultanément dans les ports et rades de la régence. Là où il y a de l’eau, il n’y a pas d’abri ; là où il y a abri, il n’y a pas d’eau. Il faut surtout considérer que les dimensions de notre grande marine sont devenues telles, que les calaisons sont beaucoup plus fortes que celles des flottes des siècles de Charles-Quint ou de Louis XIV. Il en résulte que l’abri est bien plus difficile à trouver, et le danger des rades découvertes bien plus grand. Un bâtiment plat, ou d’une faible calaison, peut chasser longtemps avant de toucher. Il peut, d’ailleurs, approcher assez de terre pour trouver asile sous l’abri de quelques anfractuosités du terrain ; mais un fort bâtiment de guerre, vu sa grande calaison, a besoin de plus d’eau ; il touche beaucoup plus promptement si la violence du vent le fait chasser sur ses ancres, et il ne peut profiter généralement des anfractuosités partielles de la côte pour s’abriter. Il touche, alors ; aussitôt touché il est perdu ; et comme, dans tous les ports de la Barbarie, la mer bat librement en côte, aussitôt que le mauvais temps se lève, ces parages, horriblement dangereux, ne peuvent présenter à la puissance maritime de la France aucune perspective de développement et de force pour l’avenir.

On comptait sur la Salamandre pour porter à Oran le matériel de l’armée qui doit marcher sur Tlemecen, et voilà qu’au lieu de pouvoir effectuer cet embarquement, le bâtiment lui-même a péri ! Et voilà qu’il faudra effectuer très chèrement ce transport par voie de terre !… Quelle sécurité peut-il y avoir dans de pareilles rades ? Qui pourrait songer, sans folie, à y transporter le siège de nos armements, de nos arsenaux, de nos opérations maritimes ?

Si nous voulons remonter dans l’histoire des temps passés, nous verrons que les rades de la régence sont séculairement fameuses par leurs sinistres maritimes, quoiqu’à ces époques reculées la forme plate des bâtiments alors employés, généralement désignés sous le nom de galères, permît d’approcher plus facilement la terre, et de mieux éviter le danger, soit pour le mouillage, soit pour l’embarquement ou le débarquement.

En 1516, une flotte espagnole, avec dix mille hommes de troupes, sous le commandement de Francesco de Véro, se présenta devant Alger. Mais à peine eût-elle débarqué l’armée expéditionnaire, qu’elle fut brisée par la mer sur le rivage. L’armée débarquée se livra au pillage, aux excès de tous genres, et périt bien vite sous l’effort des indigènes, étant isolée par l’effet de la destruction de la flotte.

En 1541, le grand empereur Charles-Quint voulut de nouveau tenter l’occupation de la régence.

Il fit les plus grands préparatifs.

Pierre de Tolède et Ferdinand de Gonzague avaient fait des levées de vieux soldats en Sicile et à Naples, où ils étaient vice-rois.

Le duc d’Albe, depuis si néfastement célèbre sous Philippe II, et qui, dans son extrême vieillesse, lui conquit le Portugal, avait enrôlé en Espagne beaucoup de noblesse et d’anciens militaires.

Fernand Cortez, le fameux conquérant du Mexique, et ses trois enfants, s’étaient présentés comme volontaires au roi d’Espagne, marchant en personne à la conquête de l’Afrique.

En Italie, les Colonna, les Doria, les Spinola, avaient rassemblé autour d’eux la meilleure partie des vieilles bandes exercées sous les plus redoutés Condottieri.

On avait recruté des bataillons formidables de vieux soldats allemands et bourguignons (Wallons).

Le grand-maître de Malte envoya 500 chevaliers, chacun accompagné de deux combattants.

Les flottes d’Espagne et de Gênes reçurent l’ordre d’embarquer les troupes rassemblées sur les rivages d’Espagne et d’Italie. Elles furent réunies sous le commandement du vieil André Doria, universellement regardé comme le plus grand homme de mer de son temps, et tout dévoué à l’empereur.

Après avoir éprouvé quelques gros temps, si fréquents dans ces parages, cette puissante flotte atteignit Alger.

Les meilleurs mouillages lui furent désignés, et la flotte s’y étant avancée, passa devant la ville et vint jeter l’ancre dans la rade.

Eh bien ! une seule nuit, un seul coup de temps détruisit tout, là, au mouillage, à l’ancre, dans la rade, flotte, armée, expédition ! Le jour éclaira ce désastre. La plage était couverte d’hommes, de chevaux noyés. En deux jours cent cinquante bâtiments et huit mille hommes avaient péri sous l’effort de la mer furieuse, et Charles-Quint fut obligé de retourner en Espagne avec quelques débris de son escadre !… Voilà ce que c’est que la rade d’Alger.

Cette rade est ouverte à tous les vents, ainsi que le sont à peu près toutes celles de la régence. Le vent du nord et de l’est y donnent en plein. Les vents du sud s’y font fortement sentir, témoin le coup de vent du 15 juin 1808, qui y fit dérader la corvette le Requin, mouillée sur quatre ancres. Seulement les vents du sud y sont moins dangereux que les autres, parce qu’ils ne portent pas autant à la côte. De sorte que cette rade, qui n’offre que quinze à dix-huit pieds d’eau, pour un petit nombre de bâtiments, et vingt pieds en très peu d’endroits, n’est même pas sûre dans la belle saison ; en outre du risque de perte à la côte, les bâtiments, vu le peu d’espace, sont exposés, quand le vent souffle, à se briser les uns contre les autres, pour peu que leurs ancres chassent ; ce qui est toujours un risque imminent, parce que la mer qui vient librement du large y déploie avec une grande violence. Au reste, même avec ces déplorables conditions, il n’y aurait place que pour un très petit nombre de frégates et quelques bricks. — Voilà cette grande et précieuse conquête pour la puissance maritime de la France.

J’ai été bien aise de donner tous ces détails, qui ne seront pas contestés, parce que la source où je les ai puisés est certaine, afin de faire voir au commerce et à la marine que ce n’est pas à la légère que nous avons exprimé notre opinion sur cet important sujet. On pourra dès lors juger facilement les déclamations ampoulées des adversaires qui nous accusent de manquer de patriotisme et de nationalité, parce que nous donnons à notre pays des conseils salutaires et désintéressés ; parce que nous ne voulons pas qu’on sacrifie les vrais intérêts de la force militaire et maritime, des finances et du commerce de la France, à la vaine gloriole d’un désir sans raison de conquête et d’agrandissement factice, qui ne recèlent dans leurs conséquences que ruine, misère et folie. — Nous mettons et nous mettrons toujours notre patriotisme à dire les vérités utiles à nos concitoyens, et non pas à flatter les caprices de la vanité nationale. Les courtisans des peuples les trompent et les perdent, comme les courtisans des rois. — Nous ne serons jamais les courtisans de personne. Nous parlerons toujours librement et franchement à tous.

Pour en revenir à la colonisation elle-même, n’est-ce pas, je le demande, n’est-ce pas se moquer de la France, que de lui dire sérieusement, officiellement, authentiquement, qu’elle a une colonie dans la régence ? — Une colonie ? Et où sont vos colons, où sont leurs plantations, leurs défrichements, leurs produits, leurs retours ?Quels produits ont amenés les millions dépensés depuis cinq ans, les braves soldats morts de souffrances, des maladies, du yatagan ou du mousquet arabe ? — Une colonie, des colons, des plantations !… Où ?… À Alger, où les Arabes viennent pilier et ravager jusqu’entre nos avant-postes et la ville, tellement qu’il faut faire marcher mille hommes de la garnison pour les repousser ? — À Bougie ? qui est serré de si près que la garnison, affaiblie par la maladie, a eu grand peine à faire face à tant d’ennemis dans cinq glorieux combats, où tout son triomphe a été de résister aux Arabes ? — Ce sont vos propres paroles, les paroles de vos rapports officiels. — Vos colons sont-ils enfin dans la province d’Oran, que vous venez de parcourir triomphalement, selon vos bulletins du moins ? Eh bien ! là même il vous faut quatre cents hommes, aux portes mêmes des villes occupées par vous, pour empêcher les Arabes de piller les débris d’un bâtiment naufragé ! Là même, le prince royal a failli être enlevé, au centre de vos prétendues possessions et à la tête de nos troupes ! Là même, Abd-el-Kader rentre dans Mascara, où vous n’avez fait que paraître un instant pour en sortir aussitôt ! — Où donc est votre colonie ? Où sont vos colons ? Où peuvent-ils être ? où peuvent-ils défricher ? où peuvent-ils planter ? où pourraient-ils récolter, à moins d’avoir dans chaque pièce de terre un blockhaus et une garnison ? Jusqu’à quand pense-t-on que la France, dupe de cette fantasmagorie coloniale, donnera son sang et ses trésors pour la soutenir, au seul profit de quelques spéculateurs qui ont des terres à revendre, ou des entreprises particulières à y réaliser ?

Un sophisme tout à fait original employé par les colonistesest celui-ci : — L’occupation d’Alger ne coûte presque rien à la France, disent-ils. Les troupes que nous avons à Alger, ne faudrait-il pas les entretenir chez nous ?

Quelques mille hommes de plus ou de moins, de ce côté-ci de la Méditerranée ou de l’autre, qu’importe ? La différence est-elle si grande qu’il faille en faire tant de bruit ?

On va voir quelle est cette différence.

D’abord, les garnisons actuellement en France étant suffisantes aux besoins du service, nos troupes pourraient y être utilisées, ainsi que leur solde, aux travaux publics, sans rien déranger au reste de notre organisation militaire. Enfin, les trente à quarante millions qui vont annuellement en Afrique sortent de France, et rien n’y rentre en échange, ni en monnaie, ni en marchandise. C’est un pur déficit renouvelé chaque année.

Mais, à part tout cela, quoi ! vous croyez que nos troupes en garnisons en France coûtent autant à l’État que nos troupes en campagne outre-mer ? Quoi ! vous comptez pour rien le transport des hommes et du matériel, les armements maritimes, les provisions de mer, les rations et l’entrée en campagne, les fournitures, les vivres, les munitions de guerre, le matériel militaire, perdu, usé, détérioré en campagne, l’administration militaire, civile, judiciaire, la police de votre prétendue colonie, qui absorbe l’argent par tous les pores et qui ne rend rien ? Vous comptez pour rien ces nuées d’employés, intendants, administrateurs, le service des postes, des transports, ces mouvements perpétuels d’administrations et de troupes de France en Afrique, ou bien entre les divers points de la longue étendue de la régence !… En vérité, je ne conçois pas qu’on puisse parler de matières administratives, financières, gouvernementales, avec autant d’insouciance ou d’étrangeté !…

Non, n’espérez pas le dissimuler à la France. L’occupation de la régence et sa prétendue colonisation coûtent chaque année au budget des sommes énormes, spécialement nécessitées par cette folle entreprise, et qui ne rapportent rien, et qui ne rapporteront rien au pays. On parle du reste du budget… Mais le reste du budget, déjà bien lourd, se rattache à des services indispensables, à la dette publique, à l’administration du pays, à sa défense,à la protection de sa tranquillité intérieure, à son instruction publique, à ses travaux, à ses monuments. La dépense est forte, j’en conviens ; mais elle rapporte ; elle a un but utile, nécessaire, indispensable, et que d’ailleurs on peut améliorer chaque jour, par l’économie ou par un meilleur emploi. Mais parce que nos dépenses publiques, quoiqu’utiles, sont déjà pesantes, est-ce donc une raison, selon vous, pour les aggraver encore par la superfétation de cette folie algérienne, sans nécessité, sans utilité, jetant hors de France l’argent et le sang de la France, et ne rapportant rien à la France ? Non, rien ; ni gloire, ni profit, ni dans le présent, ni dans l’avenir ! Et parce que nous ne pouvons qu’à grand peine supporter nos charges intérieures et nécessaires, est-ce donc un motif pour augmenter nos dépenses au-dehors avec une si prodigieuse déraison ?…

§ IX.

 De la décolonisation d’Alger.

Alger… rends-nous nos millions !…

Lorsqu’Auguste, dans les douleurs nocturnes de sa solitude impériale, redemandait à Varus ses légions tombées sous les coups des barbares, quelques teintes poétiques et grandioses couvraient encore de leur éclat cette première éclipse de la gloire romaine ; c’était en poursuivant la conquête du monde connu, que ces guerriers, jusqu’alors invincibles, avaient été ravis à leur patrie ! Ce n’était pas en dérobant quelques chameaux, en enlevant quelques vaches, en brûlant quelques baraques pour assurer à des spéculateurs imprudents les moyens de revendre cent francs, quelques milliers d’arpents de terre achetés à vingt sols, et peut-être à plus bas prix.

La colonisation d’Alger, tentative impossible et honteuse, nous est cependant représentée comme une sorte de point d’honneur dont il ne nous est pas permis de nous écarter.

Lorsque, dans la chambre des députés, la vérité commençant à se faire jour, quoique bien timidement encore, plusieurs orateurs ont exposé une petite portion des calamités, des pertes, des plaies financières, que la colonisation d’Alger fait peser sur la France, hélas ! ce n’était pas nos légions qu’on redemandait à l’Afrique, c’était tout bonnement nos millions, car, dans ce siècle de fer, c’est au poids de l’or qu’on pèse tout ! — Qu’ont répondu les plus ardents colonisateurs à cette exclamation foudroyante : Alger !… rends-nous nos millions!

Ils n’ont nié ni les pertes, ni les malheurs, ni les impossibilités que seulement ils se sont efforcés de transformer en difficultés surmontables. — Non, ils sont à peu près convenus de tout ce qui leur est impossible de cacher plus longtemps ; — mais ils ont dit :

« Notre honneur, l’honneur de la France est engagé ! — La force des nations contribue à leur sécurité, en frappant les nations rivales de crainte et de respect. Or, la force morale est la première de toutes. Les peuples étrangers prennent une grande idée de la force morale d’une nation quand ils la voient sans hésiter faire des sacrifices pénibles à la conservation de son honneur. L’or et le sang ainsi dépensés ne sont pas perdus. Ils établissent au dehors cette idée que la nation qui fait de tels sacrifices à son honneur, serait invincible lors même que les forces du monde entier l’attaqueraient. Si nous renoncions à la colonisation d’Alger, on verrait dans notre conduite une preuve de faiblesse. Si nous luttons hardiment contre les difficultés de cette grande œuvre, l’Europe verra dans cette persévérance la preuve de notre courage et des sacrifices que la France sait faire quand son honneur l’exige. — Sachons donc perdre encore quelques centaines de millions et quelques vingt mille hommes. — Nous verrons après. »

Tels sont les discours qu’on a entendus dans les bureaux de la chambre ; c’est une douleur d’y penser. Est-il possible que toutes les leçons de la philosophie, toutes les citations de l’histoire, toutes les règles de la politique soient ainsi parodiées !

Certes, j’admets de grand cœur que la renommée de l’énergie nationale, de la constance à supporter des sacrifices nécessaires, de la persévérance à lutter contre les revers éminents, fassent une part, une grande part de la fortune réelle, de la sécurité, de la force, de l’indépendance d’un pays !… Oui, le peuple qui consentirait bassement à un acte de faiblesse pour épargner quelques millions ; où — ce qui est bien plus précieux cependant que tous les millions du monde — pour épargner le sang de quelques milliers de citoyens sous les armes, ce peuple serait un lâche, qui tendrait d’avance les mains au joug du despotisme et aux fers de l’étranger !

La France, grâce à Dieu, n’a pas de tels exemples dans son histoire : et si nous en trouvions, nous en déchirerions les pages, bien loin de nous en prévaloir pour conseiller au gouvernement actuel l’accomplissement d’une humiliante retraite en face d’un danger qu’il devrait affronter.

Mais si nous examinons la colonisation d’Alger dans ses réalités, si nous la prenons pour ce qu’elle est, pour ce qu’elle vaut, où verrons-nous donc que l’honneur national nous oblige à consommer une ruineuse folie par cela seul que nous avons eu le malheur de la commencer ?

Laissons parler les faits : ils frapperont tous les esprits.

Quant Louis XIV, vieux lion fatigué que l’Europe conjurée accablait de toutes parts, relevant encore sa royale et noble face pour affronter ses ennemis vainqueurs, les regardait avec autant d’audace qu’aux jours de sa prospérité ; lorsque, plutôt que d’accepter des conditions humiliantes, il disait au maréchal de Villars, en lui donnant le commandement de l’armée de Flandres : — « Vous voyez où nous en sommes, il faut vaincre ou périr, et finir par un coup d’éclat. Cherchez l’ennemi, et livrez lui bataille. — Mais sire, répondait Villars avec émotion, c’est votre dernière armée. — N’importe (répondait le roi, bien plus grand alors qu’il ne le fut jamais de sa vie), n’importe, je n’exige pas que vous battiez l’ennemi, mais je veux que vous l’attaquiez. Si vous avez le dessous, vous me l’écrirez, et à moi seul. Je monterai à cheval, je passerai par Paris, votre lettre à la main. Je connais le Français. Je vous mènerai quatre cent mille hommes, et je m’ensevelirai avec eux sous les débris de la monarchie. »[13]

Il ne faut ici ni longs raisonnements, ni grandes phrases, pour prouver que l’honneur de la France, ainsi que son salut, exigeaient cette détermination héroïque. Pour être prudent alors, il fallait être téméraire. Pour tout sauver, il fallait tout compromettre. Le général comprit le monarque, et tout fut sauvé.

Voulez-vous un autre exemple de ces sublimes hardiesses que l’honneur préfère à toute chance de succès ? — Quand Napoléon et les débris glacés de ses phalanges martyres sortaient enfin de la Russie, en comptant ses braves, il s’aperçoit que le brave des bravesmanque !… Ney sans doute s’est égaré !… ou bien les hordes des cosaques ont barré le passage à sa faible troupe. — Alors, sans hésitation, comme au jour d’un triomphe, Napoléon, sans pain, sans chevaux, sans artillerie, sans munitions de guerre, presque sans soldats, donne l’ordre de reprendre l’offensive et de rentrer en Russie pour retrouver et secourir le corps d’armée attardé !

Reprendre l’offensive !… rentrer en Russie !… Comprend-on l’excès de grandeur de cette sublime folie !… Si le maréchal Ney, trompant les Russes par une marche habile, n’eût reparu le lendemain, Napoléon et ses soldats auraient dépassé toutes les bornes jusqu’alors connues du dévouement et de l’honneur !

Mais que, parodiant ces grandes leçons de l’histoire, si chères au caractère français, on veuille en réduire les proportions au niveau de l’échauffourée de Mascara ! qu’on veuille imposer à l’honneur français la nécessité de continuer une misérable lutte, qui ne touche ni à la sécurité ni à la gloire, ni à l’intérêt du pays, si ce n’est pour lui coûter du sang et de l’or, sans avenir de fortune ou de gloire, sans nécessité, sans utilité, sans avantages ! qu’on veuille mettre la vanité en place de l’honneur, le puéril entêtement d’achever une folie parce qu’on l’a commencée, en place de la noble fermeté qui persévère dans une bonne œuvre, quoiqu’elle ait des dangers ! en vérité, c’est à mourir de honte pour notre siècle et pour notre pays.

En quoi donc, je vous prie, l’honneur du gouvernement français est-il engagé à ruiner nos finances, à épuiser les contribuables, à disséminer nos forces militaires, à répandre en pure perte le sang de nos héroïques soldats, quand il est démontré que l’œuvre commencée est mauvaise, ruineuse, inexécutable ?… L’honneur du gouvernement est, au contraire, de sortir le plus promptement possible de cette voie fatale où jamais il ne devait entrer.Que diriez-vous d’un médecin qui, s’étant trompé dans le traitement d’un malade, et venant à s’en apercevoir, continuerait néanmoins à le traiter dans le même sens, et vous répondrait, avec un admirable sang-froid : — L’honneur ne me permet pas d’abandonner la marche que j’ai adoptée ; si je convenais de l’erreur que j’ai commise, je nuirais à ma réputation. L’idée qu’on se fait de mon infaillibilité fait mon crédit. Le malade mourra, c’est possible ; mais mon honneur sera sauvé ! — Non, malheureux !… ton honneur ne sera pas sauvé ; il descendra tout vivant dans le cercueil du mort, et n’en sortira jamais !….

Eh ! n’est-ce pas ainsi qu’on raisonne cependant, lorsque, n’ayant rien de sensé à répondre aux faits qui surgissent par milliers pour démontrer la folie de la colonisation d’Alger, on nous oppose, comme argument définitif, que l’honneur nous défend d’y renoncer !… Ah ! comment l’honneur peut-il nous ordonner de faire une chose nuisible, fatale à la nation ? — Je raisonne différemment ; je dis : Si la colonisation est utile, l’intérêt national ordonne au gouvernement d’y persévérer ; si la colonisation est mauvaise et nuisible à la France, l’honneur ordonne au gouvernement d’y renoncer ; car le devoir d’un gouvernement c’est de faire le bonheur du pays qu’il a l’honneur de diriger.

Laissez donc de côté tout faux point d’honneur. La colonisation d’Alger, effectuée ou abandonnée, ne fera rien ni en plus ni en moins à l’honneur de la France. — Ah ! vraiment, l’honneur de la France a grandi sur d’autres bases ; il a d’autres racines dans ce vieux sol de la Gaule qui a porté tant de gloires depuis que ses forêts druidiques ont disparu pour laisser le soleil de la civilisation féconder cette noble terre, où toutes les grandeurs, toutes les vertus, tous les courages ont leur patrimoine historique et l’impérissable certitude d’un immortel avenir !… Fi donc, vous dis-je ! — Laissez de côté, mettez à la porte cette vaine parodie d’honneur qui n’émerveillera personne. La colonisation d’Alger est une affaire de politique et d’intérêts, voilà tout. Et si vous pouviez y perdre l’honneur du pays, ce serait en vous entêtant contre l’évidence à continuer par vanité l’œuvre insensée qu’on a commencée par imprudence, sans trop réfléchir à ce qu’on faisait, ainsi que malheureusement on l’a pratiqué en d’autres circonstances encore, depuis la Révolution.

Mais il faut certainement que Dieu, en créant l’homme, à côté de la raison qu’il lui a donnée pour guide, ait placé quelque flambeau de ténèbres, qui, au lieu de rayonner la lumière, verse comme un flot abondant d’obscurité sur ses déterminations les plus simples, et rende inefficaces pour lui toutes les leçons de l’expérience. Quoi ! nous avons sous les yeux l’état de crise mortelle où le privilège colonial a conduit les Antilles ! Nous voyons ce privilège fatal lutter contre lui-même, contre notre commerce, contre l’industrie agricole qui l’étouffe en se servant de sa protection même nous voyons que ce système insensé nous a conduits en face d’un problème insoluble qu’il faudra trancher quelque jour comme un nouveau nœud gordien, et voilà qu’on s’obstine bravement à vouloir recommencer tout ce chaos colonial, sur la plage africaine ! — Vous n’y produisez rien encore, c’est certain. Je crois même volontiers que vous n’y produirez rien : mais enfin ce n’est pas dans cet espoir que vous voulez coloniser. — Or, aussitôt que vous produirez, il vous faudra un système de protection. Un système de protection — c’est-à-dire, des taxes, des surtaxes, et des lignes de douanes pour y tenir la main !… Ô Dieu ! les belles lignes de douanes, sur les deux cents lieues de côtes de la Barbarie !… Et vous savez quelles côtes ! Et dans l’intérieur des terres, sur une longueur plus grande encore, bornée par les deux royaumes de Tunis et du Maroc, le tout habité, coupé, sillonné par les hordes errantes de centaures arabes, plus cheval qu’homme, qui volent rapidement sur le sable où vos douaniers pourront à peine marcher !…

Ce sera certainement, sinon une école de stratégie pour nos soldats, du moins une belle occasion d’apprentissage pour les milliers de sbires prohibitifs dont il faudra charger les cadres de l’armée douanière. — Ô colonisation d’Alger !… Impossible par la guerre !… Impossible par la paix !… Impossible par les douanes !… Et sans douanes, je vous demande, au nom du ciel, comment elle serait possible ?

§ X.

 Conclusion.

Les inconvénients de la colonisation de la régence sont de nature à frapper tous les esprits. J’en ai exposé quelques-uns ; je pourrais multiplier les exemples, mais je crois en avoir dit suffisamment pour les gens impartiaux. S’il est nécessaire, nous y reviendrons plus tard.

Comment donc le gouvernement persiste-t-il dans ce déplorable système de colonisation ? Comment la commission de 1834, qui a fait tant d’efforts pour en sortir, n’y a-t-elle point réussi, et n’est-elle parvenue, ainsi qu’il est bien évident, qu’à mettre en contradiction ses travaux et les fausses conclusions qu’elle en tire ? Comment le gouvernement, que nous défendons contre les ennemis politiques qui l’attaquent, n’a-t-il pas assez de lumières pour voir ce qui frappe tous les yeux ?

Ceci est facile à expliquer.

En effet, à diverses reprises nos hommes d’État ont très bien vu tous les obstacles qui s’opposaient à la colonisation et l’excès de dépenses qu’elle occasionnait. Souvent ils ont cherché comment ils pourraient sortir de la mauvaise voie où cette affaire avait été engagée ; comment ils pourraient, sinon abandonner, du moins restreindre considérablement l’échelle sur laquelle la colonisation avait été entreprise. — Mais aussitôt les clameurs de l’opposition se sont élevées comme une tempête furieuse : l’honneur national défendait, disait-elle, la moindre concession aux exigences de l’Angleterre; c’était l’Angleterre qui, effrayée de la prospérité future de la colonie algérienne, nous en imposait à l’avance le sacrifice : la monarchie de Juillet allait céder lâchement, à l’ambition britannique, ce que la Restauration elle-même avait eu le courage de lui refuser : Louis-Philippe laisserait stériliser dans ses mains une conquête que Charles X lui avait laissée ! et Dieu sait comme les journaux carlistes se joignaient aux journaux républicains, pour railler le gouvernement et tromper l’opinion publique !

Or, en France, il ne faut pas se le dissimuler, les vanités nationales, que je distingue soigneusement de la véritable gloire de la nation, sont fort susceptibles et souvent très peu raisonnables: en faisant craindre à la nation une humiliation quelconque imposée par l’Angleterre, ce qui était complètement faux, l’opposition a réussi à irriter l’opinion, à la rendre soupçonneuse, méfiante, pour tout ce qui touche la colonisation d’Alger, et à s’en faire ainsi une arme contre les intentions louables du gouvernement.

L’opposition y trouvait encore un détestable avantage. Elle savait bien que la nature de cette colonisation insensée entraînerait nécessairement après elle de graves abus, de grandes pertes, des dépenses outrées.— Nouveau moyen pour elle d’accuser le gouvernement, de le compromettre dans l’opinion, et de lui imputer le mal qu’elle-même rendait inévitable. Au lieu de convenir que le mal était dans le principe même, dans le système de colonisation, elle l’a attribué à des causes accidentelles, à des détails d’administration, de manière à rejeter tous les torts sur le gouvernement.

Que l’on se rappelle ce qui s’est passé lorsque M. Passy, esprit grave et fort instruit en matières administratives, fit à la chambre un très bon discours sur cette question. Il en signalait les vices, il en indiquait le remède, il déchirait ce voile de prospérité trompeuse sous lequel on s’efforce de cacher les plaies que la colonisation d’Alger fait au budget et à la prospérité réelle de la France.

Tout aussitôt, la presse de l’opposition se souleva contre M. Passy; tout aussitôt elle eut recours à toutes les rimes belliqueuses du vaudeville : gloire et victoire, lauriers et guerriers, succès et français. Ce fut un dithyrambe universel contre la lâcheté qu’il y aurait à faire courber la France devant les exigences de l’Angleterre, ce fut un chorus universel d’enthousiasme prétendu national, pour la colonisation d’Alger.

Vainement représentait-on que l’Angleterre n’était pour rien dans tout cela ; que si elle était animée d’un esprit de jalousie contre la France, rien ne pourrait la flatter davantage que de nous voir dissiper nos finances et nos forces guerrières dans une opération absurde et fatale. Vainement lord Grandville disait-il, à qui voulait l’entendre : — « Eh ! bon Dieu, Messieurs, gardez Alger tant que vous voudrez ! Que voulez-vous que nous en fassions, nous, Anglais ? Eh ! si nous avions cru cette colonisation utile, nous nous en serions emparés bien longtemps avant vous ! Qui donc aurait pu nous en empêcher ? »

Rien n’y fit : tout fut inutile. Il fut bien et dûment décidé que l’honneur et l’intérêt de la France exigeaient qu’on jetât trente millions de plus dans le gouffre de la colonisation d’Alger, et M. Passy lui-même, cédant à l’orage, se crut obligé de monter à la tribune pour expliquer, commenter, modifier, sinon rétracter, ce qu’il avait dit, et protester qu’il n’avait voulu blesser en rien la dignité nationale.

Voilà malheureusement comment les affaires publiques sont traitées en France. Les meilleurs conseils sont méconnus, lorsque les partis ont l’art de soulever contre un bon avis la susceptibilité de nos opinions, souvent fort étourdies et fort vaniteuses. Cependant on devrait bien savoir que tous ces faux points d’honneur, tout ce bagage héroïque et déclamatoire de phrases usées jusqu’à la corde, ne sont pas un bon moyen d’avancer les affaires. On aurait dû sentir qu’il n’y a jamais d’honneur à ruiner son pays par gloriole, et que toute la question se réduisait à un point, non d’honneur, mais d’utilité publique. La colonisation d’Alger est-elle utile à la France ?… Alors il faut la continuer. Est-elle nuisible ?… Alors il faut y renoncer. C’était une affaire de calcul, et voilà tout.

Les fautes commises ne viennent donc pas du gouvernement, mais des aberrations de l’opinion publique, qui, trompée par les amplifications déclamatoires de l’opposition, a ensuite imposé ses erreurs au ministère. La commission d’Afrique, évidemment, a aussi succombé sous le même fardeau. Il est résulté de là qu’elle a voulu tout à la fois coloniser et ne pas coloniser, avancer et reculer, économiser et dépenser. Or, tout cela n’est pas simultanément possible.

Et pourquoi ces inconséquences ? Parce que la majorité sentait fort bien, dans le fond de l’âme, que la colonisation était un projet désastreux, mais que, n’osant pas affronter la partie de l’opinion faussée qui la réclame, elle cherchait un moyen terme entre l’erreur et la vérité. — Elle votait la colonisation et lui refusait les moyens de s’effectuer ; moyens, au reste, qu’elle aurait voulu vainement lui donner, parce qu’ils sont impossibles, ainsi que je l’ai déjà prouvé ; il était bien possible de les voter, mais non pas de les réaliser, à moins qu’on ne voulût jeter graduellement tout le budget en Afrique.

Pour résumer cette grave question, je dirai que la prise de la ville d’Alger, la destruction de la piraterie fut en soi une bonne et honorable entreprise. Il ne faut pas cependant se dissimuler que la piraterie n’était plus contre le commerce français ce qu’elleétait du temps de Louis XIV, et qu’on a prodigieusement exagéré l’importance de notre expédition sous ce point de vue.

Mais, à cette entreprise honorable, voici ce qu’on a joint : Le projet de conquérir et de coloniser par la force une étendue de terrain bordée par cent cinquante lieues de plages maritimes d’un côté, par une chaîne immense de montagnes de l’autre, ayant une profondeur de vingt à quarante lieues, selon les localités ; isolée de toute communication avec le monde civilisé, au-delà de l’Atlas, par le grand désert ; bordée à l’est et à l’ouest par les royaumes barbares de Tunis et du Maroc. Dans cet immense parallélogramme irrégulier, sont deux millions d’Arabes, nomades, vigoureux, guerriers, fanatiques, d’une religion qui maudit la nôtre, sobres, agiles, infatigables : des terres coupées de ravins, des terres arides, des terres privées de bois, presque partout d’eau, immense difficulté pour l’agriculture.

Ce pays, inondé par des pluies continuelles pendant trois mois de l’année, et dévoré pendant le reste du temps par une sécheresse sans égale. À une certaine époque, il est sujet à des fièvres et à des maladies qui déciment cruellement les troupes qu’on y envoie, surtout si elles sont obligées d’y demeurer et d’y agir militairement pendant la saison fatale.

Dans ce pays, et parmi la population indigène, huit cent mille combattants peuvent être employés pour arrêter une invasion tendant à occuper et garder le sol. Sur ce nombre, il faut compter une très nombreuse cavalerie, presque insaisissable, et qu’on n’atteint, pour la vaincre, que lorsqu’il lui convient de se laisser atteindre : nombreuses troupes de quasi-centaures, qui se rassemblent ou s’éparpillent comme par enchantement, qui se déplacent avec rapidité, et qui, pendant qu’on les poursuit sur un point, vont attaquer, incendier, piller, récoltes, maisons, bestiaux, à trente et quarante lieues de là.

C’est pour conquérir, occuper, coloniser, civiliser cette contrée, que depuis six ans la France a fait chaque année, en hommes et en argent, des sacrifices considérables et toujours croissants.

Le succès a été loin de répondre à tant d’espérances et à tant d’efforts, car l’on peut dire, sans exagération, que nous sommes moins avancés que la première année, ayant maintenant à lutter contre des souvenirs et des ressentiments qu’il nous sera bien difficile d’effacer dans les populations indigènes.

Il me semble donc, d’abord, qu’il serait insensé de la part du gouvernement du roi et des chambres, de vouloir persister dans l’entreprise de conquérir et de coloniser la régence entière ; que l’occupation de la régence doit se borner aux points maritimes, en renonçant à tout projet de colonisation. Il faut renoncer au fol espoir d’établir par force, par privilège et par argent, une production agricole dans des plaines intérieures malsaines, pestilentielles, sans bras pour les défricher et les assainir, et au milieu de peuplades errantes, guerrières, pillardes et féroces, en même temps qu’infidèles à tous les traités. — Il faut réfléchir que Fernand-Cortez et Pizarre conquirent l’Amérique espagnole avec six cents soldats mal armés, et que nous, avec trente-trois mille hommes d’élite, quatre ans d’occupation, et cent millions de dépense en Afrique, nous sommes maîtres, tout juste, du terrain que peuvent défendre les boulets de nos canons ; que nos vedettes sont journellement insultées, et qu’aucun colon ne pourrait séjourner, ni cultiver, ni récolter dans un terrain quelconque, si la force militaire n’était pas là toujours présente, toujours vigilante pour le défendre. Du jour où l’armée reculerait, tout serait perdu. Or, supposer une guerre européenne, qui nécessitât en France le retour de notre armée pour la défense du sol ; ou bien, supposez une guerre maritime qui coupât les communications avec la mère-patrie, que deviendraient, dites-le moi, et votre colonie, et les millions que vous y auriez engloutis ? À quoi vous auraient servi le dévouement et la mort des braves qui déjà y ont succombé ?

En supposant les points maritimes occupés seuls, on pourrait cultiver le petit rayon des terres qui les entourent, et attendre graduellement du temps que la civilisation s’introduisît en Afrique par les trois issues que nous lui aurions ouvertes. Les peuples indigènes n’étant plus menacés d’une conquête suivie d’expulsion, perdraient bien plus tôt leurs sentiments hostiles, et, petit à petit, la propagande morale des idées ferait bien d’autres progrès que votre propagande coloniale, à la fois usurpatrice, impuissante et barbare. Plus tard, les populations civilisées se mettraient en rapport de commerce libre avec la France, et comme elles se seraient faites à nos mœurs, à nos produits, et qu’elles seraient plus près de nous que des autres nations industrielles de l’Europe, nous aurions chez les peuples africains une préférence toute juste et toute naturelle. — Voilà comment un homme d’État doit raisonner au dix-neuvième siècle, et mettre enfin sous les pieds, une fois pour toutes, ces idées d’usurpations coloniales, mouvements factices et désordonnés d’une civilisation faussée, qui porte la dépendance et le privilège dans les régions nouvelles, où il faudrait faire germer l’industrie par la liberté.

Je crois donc, d’après les considérations que je viens d’exposer, que le gouvernement ferait une grande et bonne chose en renonçant complètement au système d’expédition et de conquête dans l’intérieur de la régence ; en concentrant toutes ses forces, tous ses moyens d’action, dans les points importants du littoral. Quiconque est bien établi sur le littoral, quiconque en est bien le maître est par cela seul en possession d’une grande influence dans l’intérieur du pays, parce que tous les produits exportés ou tous les objets importés doivent nécessairement passer par-là. Si on agissait ainsi, on n’affecterait pas un si grand développement, mais ce qu’on posséderait on le posséderait mieux, on pourrait l’utiliser, le cultiver. En même temps, les Arabes, bien convaincus qu’on ne veut plus envahir leur pays par la force, conquérir, brûler ou rançonner leurs villes, seraient bien aises de profiter des rapports favorables qui pourraient s’établir entre eux et nous ; le commerce et le temps achèveraient le reste. La civilisation gagnerait nécessairement du terrain peu à peu, il est vrai, mais utilement et moralement. Si on eût agi ainsi dès l’origine, on n’aurait pas aujourd’hui tant d’amers regrets, tant de pertes à déplorer, et peut-être tant de fautes à expier ! — J’aimerais mieux encore, je l’avoue, que jamais la France n’eût eu la malheureuse pensée de coloniser la régence, ni par la guerre, ni par la paix. Mais puisque les faits accomplis ne permettent pas de repousser les deux moyens, je crois que le système pacifique doit avoir la préférence : c’est le seul qui soit à la fois juste et praticable.

Voilà quelles sont nos idées sur l’état actuel des affaires d’Alger et sur le parti qu’il conviendrait de prendre. Serons-nous approuvés ou blâmés ?… Probablement l’un et l’autre à la fois. Mais cela nous inquiète peu, parce qu’en cela comme en tout le reste, nous avons exprimé une opinion sincère et désintéressée.

__________________

[1] Le résultat de notre système colonial depuis 1844 peut s’exprimer sous cette forme-ci : — L’avantage d’acheter plus chèrement une plus petite quantité de sucres de moins bonne qualité, versant un plus faible tribut au Trésor public, et fournissant une contre-valeur d’échange plus faible à l’exportation des produits de l’agriculture et de l’industrie du pays.

[2] Notez bien que la prospérité des États-Unis vient précisément de ce qu’ils ne sont plus colonies, et que l’Angleterre fait trois fois plus de commerce et de bénéfice avec eux, que lorsqu’ils étaient sa colonie.

[3] Ceci a été publié en 1835.

[4] Ce chiffre s’applique aux dépenses de 1834 ; aujourd’hui Alger nous coûte cent millions par an.

(Note de l’édit.)

[5] Ce chiffre est dépassé de beaucoup actuellement.

(Note de l’édit.)

[6] Il y a sans doute quelques honorables exceptions, mais c’est de l’ensemble qu’il faut s’occuper. Les exceptions n’y changent rien.

[7] C’est pour la bonne règle seulement que j’examine cet autre côté de l’argument, car, faute de bras, la production africaine sera horriblement chère et incertaine.

[8] Admirable pays pour s’établir que celui où il n’y a ni bois, ni pierre, ni charbon, ni céréales, ni foin, ni salubrité, ni sécurité, et où, pour toutes ces causes, les bras doivent nécessairement manquer !… Et notez bien que pour les bois, le charbon, les céréales, ce règlement, par le fait, assure aux étrangers la fourniture exclusive de la colonie d’Alger.

[9] Encore la perte est bien plus grande, car il s’en faut de bien que le colon gagne toute la différence qui existe entre le prix que nous lui payons les sucres, et le prix plus bas que nous les vendrait l’étranger. J’ai démontré vingt fois cette vérité dans toutes les applications du système protecteur.

[10] C’est précisément sous ce point de vue que nous avons relevé les immenses erreurs de M. Mathieu de Dombasle.

[11] Aujourd’hui c’est cent mille soldats qu’il faut dire.

(Note de l’éditeur).

[12] Ceci a été publié en 1836.

[13] Historique mot à mot.

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