Un pacifiste libéral du XVIIIe siècle : L’abbé de Saint-Pierre. Par Léonce de Lavergne

cover léonce de lavergnePartisan de la paix et de la liberté, en un siècle de guerres constantes et d’absolutisme, l’oeuvre vaste et pénétrante de l’abbé de Saint-Pierre a été l’objet d’un ouvrage par Gustave de Molinari (L’abbé de Saint-Pierre, sa vie et ses œuvres, Guillaumin, 1857), qui le présente comme l’un des précurseurs du libéralisme économique en France. Quoique négligé dans la plupart des histoires de la pensée économique, l’abbé de Saint-Pierre est étudié dans un chapitre à part des Économistes français du XVIIIe siècle par Léonce de Lavergne, que nous reproduisons ici. B.M.


L’abbé de Saint-Pierre

 

L’abbé de Saint-Pierre[1] naissait en 1658, au moment où allait s’ouvrir le règne personnel de Louis XIV ; il est mort en 1743, à l’âge de quatre-vingt-cinq ans, au moment où commençait la brillante moitié du XVIIIème siècle. Il a ainsi marqué la transition entre deux époques. Sa réputation a été grande de son temps, et aujourd’hui encore son nom est resté le symbole de l’utopie généreuse et bienfaisante ; mais on ne lit plus ses ouvrages, ou, pour mieux dire, on ne les a jamais lus à cause de sa fatigante prolixité. Il porte la peine de son dédain pour l’art d’écrire ; son mauvais style lui a fait un double tort, car la postérité ne le connaît pas sous son vrai jour, et il passe pour plus chimérique qu’il ne l’était réellement.

Charles-Irénée Castel, abbé de Saint-Pierre, naquit au château de Saint-Pierre-Église, près de Cherbourg, à peu de distance d’un autre château qui a donné naissance de nos jours à un philosophe également ami de l’humanité, M. de Tocqueville. Son père, Charles Castel, marquis de Saint-Pierre, était bailli du Cotentin et gouverneur de Valognes, sa mère était sœur de Mme de Villars, mère du maréchal. Le second de cinq enfants, il fut d’abord destiné au métier des armes ; mais, la faiblesse de sa complexion lui ayant interdit cette carrière, il dut se tourner vers l’église. Il eut un moment dans sa jeunesse la velléité de se faire religieux, et il a raconté lui-même en termes assez piquants comment cette idée lui passa. « Segrais, homme d’esprit, me dit un jour que cette fantaisie de se faire religieux ou religieuse était la petite vérole de l’esprit, et que cette maladie prenait ordinairement entre quinze et dix-huit ans ; j’en fus attaqué à dix-sept. J’allai me présenter au père prieur des prémontrés réformés d’Ardenne, près de Caen ; mais, par bonheur pour ceux qui profiteront de mes ouvrages, il douta que j’eusse assez de santé pour chanter longtemps au chœur, et me renvoya consulter un vieux médecin qui me dit que j’étais d’une santé trop délicate. J’ai donc eu cette maladie ; mais ce n’a été qu’une petite vérole volante dont je n’ai point été marqué. »

Au collège des jésuites de Caen, il eut pour condisciple un étudiant pauvre, nommé Varignon, passionné pour les sciences. Il se lia avec lui d’une étroite amitié. Ils venaient l’un et l’autre d’entrer dans les ordres quand le père de l’abbé de Saint-Pierre mourut. L’abbé eut pour sa part de cadet une légitime de 1,800 livres de rente, qui équivaudraient de nos jours au double comme poids d’argent et probablement au triple pour le prix général des choses. Lorsqu’il se vit à la tête de cette petite fortune, il voulut partir pour Paris ; mais comment y entraîner Varignon, qui n’avait pas les mêmes ressources ? L’abbé, ne pouvant se séparer de son ami, détacha 300 livres de ses 1,800, et les lui fit accepter par contrat. « Quand vous voudrez vous en aller, lui dit-il, vous vous en irez ; je ne veux pas que vous soyez tenu de ne me point quitter. Vous disputerez avec moi, vous me ferez des objections, et j’y gagnerai beaucoup ; il est juste que vous soyez indemnisé pour un pareil service. »

Voilà donc les deux amis installés ensemble dans une petite maison en haut du faubourg Saint-Jacques. L’abbé de Saint-Pierre fréquentait les cours d’anatomie, de physique, de chimie, de médecine ; il lisait tous les ouvrages de métaphysique et de morale qui paraissaient. Il voyait souvent le père Malebranche, Nicole et surtout Fontenelle. Ce dernier a raconté dans son Éloge de Varignon comment il s’était lié avec les deux amis. « J’étais leur compatriote, dit-il, et j’allais les voir assez souvent, et quelquefois passer deux ou trois jours avec eux ; il y avait encore de la place pour un survenant, et même pour un second, sorti de la même province, aujourd’hui l’un des principaux membres de l’Académie des Belles-Lettres, et fameux par les histoires qui ont paru de lui (l’abbé de Vertot). Nous nous rassemblions avec un extrême plaisir. Jeunes, pleins de la première ardeur de savoir, fort unis, et, ce que nous ne comptions peut-être pas alors pour un assez grand bien, peu connus, nous parlions à nous quatre une bonne partie des différentes langues de l’empire des lettres, et tous les sujets de cette petite société se sont dispersés de là dans toutes les académies. »

Varignon se livrait tout entier à l’étude des mathématiques, il devint membre de l’Académie des Sciences ; quant à l’abbé de Saint-Pierre, Fontenelle le fit recevoir dans le salon de la marquise de Lambert, dont d’Argenson dit dans ses mémoires : « On n’était guère reçu à l’Académie française que l’on ne fût présenté chez elle et par elle. Il est certain qu’elle a bien fait la moitié de nos académiciens actuels. » Fontenelle passa naturellement le premier ; il entrait à l’Académie en 1691, et quatre ans après il y fit entrer l’abbé de Saint-Pierre, quoique celui-ci n’eût encore rien publié ; on le reçut sur la foi de son ami.

Son discours de réception ne lui coûta que quatre heures de travail. Fontenelle lui conseillait de l’écrire avec plus de soin, il s’y refusa. « Mon discours est médiocre, dit-il modestement, tant mieux, il m’en ressemblera davantage. » Une phrase pourtant est digne de remarque. On était alors au milieu d’une sanglante guerre contre l’Europe. En exprimant l’espoir que les alliés demanderaient bientôt la paix, l’abbé ajoutait : « Le calme rappellera leur raison égarée, et avec des yeux que l’envie ne troublera plus, ils verront enfin que cette grande puissance du roi dont ils ont été si longtemps alarmés a pour bornes insurmontables cette même sagesse et ces mêmes vertus qui l’ont formée. Heureux de n’avoir pu l’affaiblir, ils ne la regarderont plus que comme la tranquillité de l’Europe et comme l’unique asile contre l’oppression et les ambitieux. » On ne peut douter qu’il n’y eût là un conseil indirect donné à Louis XIV; on voit poindre dans ces quelques mots l’apôtre futur de la paix universelle qui n’ose pas encore se déclarer ouvertement.

Pendant quinze ans encore, l’abbé de Saint-Pierre garda le silence, il ne commença d’écrire pour le public qu’après cinquante ans ; mais ces quinze années ne furent pas perdues pour l’étude et la réflexion. Il assista avec douleur à la terrible guerre de la succession d’Espagne et aux désastres de nos armées. L’année même où il fut reçu à l’Académie, en 1695, il avait acheté la charge d’aumônier de Madame, belle-sœur de Louis XIV et mère du futur régent ; cette place donnait le droit de résider à Versailles. « En prenant une charge à la cour, écrivait-il à Mme de Lambert, je n’ai fait qu’acheter une petite loge pour voir de plus près les acteurs qui jouent sur le théâtre du monde des rôles très importants. Je vois jouer tout à mon aise les premiers rôles, et je les vois d’autant mieux que je n’en joue aucun, que je vais partout, et que l’on ne me remarque nulle part. Je vois ici notre gouvernement dans sa source, et j’entrevois déjà qu’il serait facile de le rendre beaucoup plus honorable pour le roi, beaucoup plus commode pour ses ministres et beaucoup plus utile pour les peuples. » Position fort semblable à celle que devait occuper Quesnay, cinquante ans après, à la cour de Louis XV.

« Ma charge me plaît, disait-il dans la même lettre, parce qu’elle n’est d’aucun assujettissement. » Madame ne devait pas en effet donner beaucoup de besogne à son aumônier ; c’était cette princesse Palatine, protestante d’origine, qui avait dû se convertir en quelques jours pour épouser le duc d’Orléans, et qui conservait à la cour de Louis XIV la rudesse des mœurs allemandes. L’abbé retrouvait auprès d’elle deux de ses frères, l’un avec le titre de premier écuyer, et l’autre, qui était jésuite, avec le titre de confesseur. Il obtint par le crédit de sa famille l’abbaye de Tiron, dans le diocèse de Chartres, qui avait appartenu sous Henri III au poète Desportes. Reçu et recherché partout, cousin germain du maréchal de Bellefond et du maréchal de Villars, il connut tous les hommes éminents de la fin du règne, Vauban, Fénelon, Catinat, les ducs de Saint-Simon, de Chevreuse, de Beauvilliers, ce groupe secret de réformateurs qui se réunissait autour du duc de Bourgogne ; le prince lui-même voulut le recevoir et l’entendre plusieurs fois.

Il eut l’honneur de travailler personnellement à la paix d’Utrecht, qui mit fin aux campagnes de Louis XIV. L’abbé de Polignac, un des plénipotentiaires français, l’avait pris pour secrétaire et l’emmena en Hollande avec lui. Il y passa un an entier au milieu des vicissitudes d’une négociation difficile. Il put y étudier de près cette république de marchands qui, presque sans territoire, occupait alors le premier rang en Europe, et comparer cette abondance paisible, cette liberté, cette puissance, avec le contraste affligeant que présentait la France aux abois. Au retour de ce voyage diplomatique, le cœur navré des malheurs de son pays, l’esprit rempli des grands exemples qu’il avait vus, il entreprit de réformer les abus par ses prédications. Pendant vingt-cinq ans, il ne cessa d’écrire, enfantant projet sur projet. La plupart ont passé dans leur temps et passent encore pour des rêves ; mais, s’il en est d’impraticables et même de ridicules, beaucoup se sont plus ou moins réalisés sans qu’on s’en doute, et d’autres sont en voie de s’accomplir à leur tour.

On s’est beaucoup moqué de l’abbé de Saint-Pierre, même de son vivant ; il supportait tout avec une patience inaltérable. « Je me trouve depuis vingt-cinq ans, écrivait-il sur la fin de sa vie, solliciteur de l’intérêt public, mais sans crédit, et par conséquent fort peu utile au public présent. Il est vrai que mes projets subsisteront, et que plusieurs entreront peu à peu dans les jeunes esprits qui auront part au gouvernement, et pourront être fort utiles au public futur. Cette considération pour l’avenir m’a toujours payé magnifiquement de mes peines présentes. » Afin de faire mieux comprendre sa pensée, il avait recours à un procédé fort utile dans l’improvisation, mais fastidieux chez un écrivain : il se répétait sans cesse. « Il y a, lui disait-on un jour, d’excellentes choses dans vos écrits, mais elles y sont trop répétées. » Il demanda qu’on lui en indiquât quelques-unes ; rien n’était plus facile. « Vous voyez bien que vous les avez retenues, répondit-il ; si je ne les avais dites qu’une fois, vous ne vous en souviendriez plus. »

Le principal de ses rêves, celui qui demeure indissolublement attaché à son nom, est son Projet de paix perpétuelle, publié pour la première fois en 1713, du vivant de Louis XIV, et l’année même de la paix d’Utrecht. Un pareil projet ne pouvait venir plus à propos que le lendemain de cette victoire inespérée de Denain, qui avait miraculeusement sauvé la France au moment où, épuisée de sang et d’argent, elle allait succomber sous l’Europe coalisée. Jamais les hasards et les fléaux de la guerre ne s’étaient montrés avec plus d’horreur. L’ouvrage original avait d’abord trois volumes ; mais l’auteur, voulant le rendre plus populaire, en fit lui-même un abrégé qu’il publia en 1728 sous ce titre : Abrégé du projet de paix perpétuelle, inventé par le roi Henri le Grand, approuvé par la reine Élisabeth, par le roi Jacques son successeur, par les républiques et par divers autres potentats, approprié à l’état présent des affaires générales de l’Europe, démontré infiniment avantageux pour tous les hommes nés et à naître en général, et en particulier pour tous les souverains et pour les maisons souveraines. L’enseigne était un peu longue ; mais le bon abbé n’avait voulu rien oublier de ce qui pouvait donner faveur à ses idées.

Pour échapper à l’accusation d’utopie, il avait eu soin de se mettre sous la protection du grand nom d’Henri IV. Il y revient dans la dédicace, qu’il adresse au jeune roi Louis XV. « Ce projet, dit-il, contient des moyens simples et efficaces pour pacifier l’Europe et pour rendre la paix désormais perpétuelle ; c’est l’admirable projet d’Henri le Grand, un des plus fameux et des plus estimables de vos aïeux. » Jusqu’à quel point pouvait-il en effet se rattacher au plan que Henri IV était sur le point d’exécuter quand il tomba sous le couteau d’un assassin ? D’après les Économies royales de Sully, le seul document que nous possédions sur le grand dessein, Henri IV voulait d’abord assurer la tranquillité de l’Europe en affaiblissant la maison d’Autriche, qui était alors la puissance prépondérante ; il voulait ensuite, pour asseoir la paix à venir, former une république chrétienne composée de quinze États indépendants qui se garantiraient mutuellement leurs limites. Ces États auraient compris six royaumes héréditaires, la France, l’Espagne, la Grande-Bretagne, la Suède, le Danemark et la Lombardie, cinq monarchies électives, le Saint-Siège, l’Empire, la Hongrie, la Bohême et la Pologne, trois républiques fédératives, la confédération italique, les Pays-Bas et les Suisses, enfin une république aristocratique, la seigneurie de Venise. On ne regardait pas alors la Moscovie comme appartenant à l’Europe, et la république chrétienne devait refouler les Turcs en Asie. Pour régler tous les différends entre les confédérés et les vider sans voies de fait, on aurait établi un conseil général composé de soixante membres, quatre nommés par chaque État, qui se seraient réunis dans quelque ville centrale, comme Metz ou Cologne, et qu’on aurait appelé le sénat de la république chrétienne.

Plusieurs historiens ont contesté que ce fût là réellement le plan d’Henri IV. Il avait, dit-on, un but plus personnel, il voulait conquérir quelques provinces sur la maison d’Autriche, et appeler les petits États à s’enrichir avec lui des dépouilles de cette maison ; le reste du projet appartiendrait à Sully, qui aurait prêté à son maître ses propres idées. Peu importe au fond pour ce que voulait l’abbé de Saint-Pierre ; il avait en sa faveur le témoignage de Sully, c’était assez pour ôter à son projet le caractère chimérique. Qui peut dire d’ailleurs où s’arrêtait exactement la pensée d’Henri IV ? Il pouvait céder à la tentation de s’approprier quelque bonne part dans les domaines de la maison d’Autriche ; ce nombre de quinze États, ni plus ni moins, pouvait n’être pas aussi arrêté dans son esprit que l’affirme Sully ; il pouvait avoir des doutes sur l’efficacité d’un sénat central pour résoudre à l’amiable toutes les difficultés ; mais l’idée d’une fédération chrétienne où devaient entrer monarchies et républiques, pays protestants et pays catholiques, et où l’équilibre des forces devait rendre à l’avenir les guerres plus rares, l’avait certainement gagné. Pacificateur de la France après tant d’années de guerres civiles, il ambitionnait d’y joindre le titre plus grand encore de pacificateur de l’Europe. Une telle politique convenait à son génie à la fois habile et généreux.

Ce n’était pas d’ailleurs sans motif que l’abbé de Saint-Pierre parlait de l’adhésion de la reine Élisabeth, de son successeur Jacques Ier, des républiques et des divers autres potentats. Il est certain que des négociations engagées par Henri IV avec la Grande-Bretagne et d’autres puissances avaient réussi ; une véritable coalition européenne était formée. Voltaire, qui ne croit pas au projet de la division en quinze États, affirme que « par ses alliances, par ses armes, par son économie, Henri IV allait changer le système de l’Europe et s’en rendre l’arbitre. »

Quoi qu’il en soit, l’abbé avait eu soin d’éviter dans son projet ce qui présentait le plus de difficultés dans le plan exposé par Sully. Pour constituer les quinze puissances énumérées dans les Économies royales, il aurait fallu commencer par une grande et terrible guerre, prélude contradictoire d’un plan de pacification universelle. L’Europe présentait, au commencement du XVIIIème siècle, un autre spectacle que cent ans auparavant ; la paix de Westphalie, qui termina la guerre de trente ans, avait remanié les circonscriptions territoriales et créé une sorte de droit public qui n’existait pas du temps d’Henri IV ; les traités survenus pendant le règne de Louis XIV avaient plutôt confirmé que modifié la constitution donnée à l’Europe par cette paix célèbre. L’abbé acceptait donc l’état territorial existant, et se bornait à dire dans l’article premier de son projet :

« Il y aura désormais entre les souverains qui auront signé les articles suivants une alliance perpétuelle. Pour faciliter la formation de cette alliance, les alliés sont convenus de prendre pour point fondamental la possession actuelle et l’exécution des derniers traités ; afin de rendre la grande alliance plus forte et plus solide en la rendant plus nombreuse et plus puissante, les alliés sont convenus que tous les souverains chrétiens seront invités d’y entrer par la signature de ce pacte fondamental. »

Les États auxquels devait s’adresser cette invitation étaient au nombre de dix-neuf, en y comprenant cette fois la Russie et en excluant toujours les Turcs ; des royaumes nouveaux, ceux du Portugal, de Prusse, de Sardaigne, étaient nés depuis Henri IV, d’autres au contraire, comme la Hongrie et la Bohême, avaient disparu.

Voici maintenant les quatre autres articles dont devait se composer le traité :

« Article 2. Chaque allié contribuera, à proportion des revenus actuels et des charges de son État, à la sûreté et aux dépenses communes de la grande alliance. Cette contribution sera réglée par les plénipotentiaires des grands alliés dans le lieu de leur assemblée perpétuelle, à la pluralité des voix pour la provision et aux trois quarts des voix pour la définitive. »

« Article 3. Les grands alliés, pour terminer entre eux leurs différends présents et à venir, ont renoncé et renoncent pour jamais, pour eux et leurs successeurs, à la voie des armes, et sont convenus de prendre toujours dorénavant la voie de conciliation par la médiation du reste des grands alliés dans le lieu ordinaire de rassemblée générale. »

« Article 4. Si quelqu’un d’entre les grands alliés refuse d’exécuter les jugements et les règlements de la grande alliance, négocie des traités contraires, fait des préparatifs de guerre, la grande alliance armera et agira contre lui offensivement jusqu’à ce qu’il ait exécuté lesdits jugements ou règlements, ou donné sûreté de réparer les torts causés par ses hostilités et de rembourser les frais de la guerre suivant l’estimation qui en sera faite par les commissaires de l’alliance. »

« Article 5. Les alliés sont convenus que les plénipotentiaires, à la pluralité des voix, régleront dans leur assemblée perpétuelle tous les articles qui seront jugés nécessaires pour procurer à la grande alliance plus de sûreté, de solidité, et tous les autres avantages possibles ; mais l’on ne pourra rien changer aux articles fondamentaux que du consentement de tous les alliés. »

Un pareil traité était et est encore impossible ; les gouvernements et les peuples répugneront toujours à prendre des engagements dont ils ne peuvent prévoir la portée. Comment empêcher les révolutions et les guerres quand elles ont la force pour elles ? Quel chaos d’ailleurs que ce congrès permanent de plénipotentiaires ! quel foyer d’intrigues et de corruptions ! quelles luttes intestines pour la majorité ! Qui peut garantir que les petits n’y seraient pas opprimés, et que les forts ne s’y passeraient pas leurs fantaisies sous une forme légale et régulière ?

Heureusement le traité d’alliance n’est ici que l’accessoire, l’essentiel est la conservation de la paix. Or, si l’institution d’un tribunal arbitral permanent et d’une police internationale organisée présente des difficultés qui paraissent insurmontables, le monde marche à la paix par d’autres voies. Un texte peut être facilement violé ; ce qui se prête moins aux caprices de l’ambition, c’est l’immensité des intérêts que la paix développe. Le progrès incessant des transactions et des communications entre les peuples par les chemins de fer, les bateaux à vapeur, les télégraphes, ont plus fait pour la pacification universelle que tous les traités du monde. Une puissance que l’abbé de Saint-Pierre ne pouvait pas prévoir, l’opinion, remplace peu à peu l’autorité arbitraire des gouvernements. Les nations comprennent tous les jours davantage que la guerre la plus heureuse ne vaut pas pour leur grandeur et leur prospérité la féconde expansion de la paix. Déjà une des premières puissances de l’Europe, l’Angleterre, sans prendre d’engagements avec personne, sans enchaîner sa liberté d’action, professe ouvertement une politique pacifique, parce que la forme de son gouvernement donne une grande place à l’opinion publique dans la direction de ses affaires. Si les autres États n’en sont pas encore là, ils y viendront quand ils seront plus libres.

Même dans les rapports entre les gouvernements, l’idée d’une sorte de confédération qui rende les guerres plus difficiles se retrouve au fond de toutes les grandes transactions diplomatiques. La paix de Westphalie avait été une première tentative de pacification ; le traité de Vienne en a été une autre. Tout récemment encore, après la sanglante et inutile guerre de Crimée, le congrès de Paris a consigné dans ses délibérations cette phrase significative : « Les plénipotentiaires n’hésitent pas à exprimer au nom de leurs gouvernements le vœu que les États entre lesquels s’élèverait un dissentiment sérieux, avant d’en appeler aux armes, aient recours, autant que les circonstances l’admettront, aux bons offices d’une puissance amie. » Enfin n’avons-nous pas vu, quand une lutte a paru se préparer entre la France et l’Allemagne à propos du Luxembourg, un tribunal arbitral de toutes les puissances de l’Europe se constituer spontanément et venir à bout d’empêcher cette collision formidable ?

Nous nous rapprochons, comme on voit, des idées de l’innocent rêveur, la chimère prend insensiblement un corps. Il ne s’est écoulé que cent cinquante ans depuis que l’abbé de Saint-Pierre écrivait ; c’est bien peu pour faire triompher un projet si contraire à toutes les habitudes du passé. La guerre était autrefois l’état normal des peuples ; on compte aujourd’hui plus d’années de paix que d’années de guerre. L’abbé a pu croire lui-même avant de mourir que son vœu allait recevoir un commencement d’exécution, car il s’écoula de la paix d’Utrecht à la guerre pour la succession d’Autriche un intervalle de vingt-cinq ans de paix à peu près complète. La paix ne fut ensuite troublée jusqu’à la fin du règne de Louis XV que par la guerre de sept ans, et sous Louis XVI, la France n’eut à soutenir que la campagne d’Amérique. Ensuite sont venues les grandes luttes de la Révolution et de l’Empire ; mais, si nous avons eu depuis 1792 vingt-cinq ans de guerre acharnée, nous avons eu quarante ans de paix, et ces quarante ans ont changé le monde.

Quand on reproche à l’abbé de Saint-Pierre d’avoir accepté les gouvernements établis, quelle que fût leur origine, on ne réfléchit pas que, pour être sincère, tout projet de paix doit prendre pour point de départ l’état existant. Si l’on attend que tout le monde soit d’accord sur la constitution intérieure et sur la configuration extérieure des États, on attendra toujours. Le changement perpétuel est la loi des choses humaines ; les peuples réunis veulent se séparer, les peuples séparés veulent se réunir, les républiques se transforment en monarchies, et les monarchies en républiques. Ce qui importe, c’est que ces transformations s’accomplissent sans violence, par le seul travail du temps, par l’influence croissante des idées, des intérêts et des mœurs, ou tout au moins que la force n’y joue qu’un rôle secondaire et subordonné. Dès qu’un parti ou une nation quelconque emploie la force pour imposer aux autres ses volontés, le principe est violé, quel que soit le but. Le tort de l’abbé de Saint-Pierre n’est pas d’avoir accepté pour point de départ la constitution de l’Europe, c’est d’avoir voulu la rendre permanente. La paix, pour être durable, doit se concilier avec le changement.

Il envoya son Projet de paix perpétuelle à Leibnitz, qui exerçait alors en Europe une sorte de magistrature intellectuelle. Le philosophe allemand lui répondit sur un ton moitié flatteur, moitié ironique. « Il n’y a, lui écrivait-il, que la volonté qui manque aux hommes pour se délivrer d’une infinité de maux. Pour faire cesser la guerre, il faudrait qu’un autre Henri IV, avec quelques grands princes de son temps, goûtât votre projet. Le mal est qu’il est difficile de le faire entendre aux grands princes. Un particulier n’ose s’y émanciper, et j’ai même peur que de petits souverains n’osassent le proposer aux grands. Un ministre le pourrait peut-être faire à l’article de la mort. Cependant il peut être toujours bon d’en informer le public ; quelqu’un en pourra être touché quand on y pensera le moins. » La lettre finissait par ce trait : « Je vous souhaite, monsieur, autant de vie qu’il en faut pour goûter le fruit de vos travaux. » En même temps Leibnitz écrivait à un de ses amis : « Je me souviens de la devise d’un cimetière avec ce mot : Pax perpetua, car les morts ne se battent point ; mais les vivants sont d’une autre humeur, et les plus puissants ne respectent guère les tribunaux. »

Soixante-quinze ans après, un autre philosophe allemand, Kant, publiait à son tour un Essai sur la paix perpétuelle ; il y posait des principes fort analogues à ceux de l’abbé. L’utopie placide l’avait emporté dans son esprit sur le scepticisme dédaigneux de Leibnitz. De nos jours, les philosophes politiques condamnent tous la folie de la guerre. Nous ne sommes plus au temps où Voltaire écrivait : « Il est aussi difficile d’empêcher les hommes de se battre entre eux que d’empêcher les loups de manger les moutons. » Les hommes ne sont pas des loups, quoi qu’en ait pu dire Hobbes, et, s’il y a des loups parmi eux, les moutons commencent à n’être plus d’humeur à se laisser manger.

Tant que vécut l’abbé de Saint-Pierre, il ne cessa de proposer les cinq articles à tous les souverains et à tous les ministres de l’Europe. Le cardinal de Fleury ayant dit un jour, lors de la rupture entre les Espagnols et les Anglais, que les deux gouvernements auraient bien dû prendre quelque dose de l’élixir de paix perpétuelle, l’abbé lui écrivit aussitôt sur le ton d’une amicale familiarité : « Je suis fort aise, monseigneur, que vous m’ayez ordonné d’appliquer mon remède universel pour guérir la fièvre de nos voisins ; vous m’avez ainsi autorisé à vous demander quel homme il y a en Europe qui puisse plus utilement que vous faire l’application de ce remède. Je ne suis que l’apothicaire de l’Europe, vous en êtes le médecin. » Le cardinal ayant répondu sur le même ton qu’il faudrait commencer par envoyer une troupe de missionnaires pour préparer le cœur et l’esprit des princes, l’abbé répondit à son tour que le premier ministre du roi de France était en pareil cas le meilleur missionnaire. Cette correspondance entre deux vieillards, car ils avaient alors tous deux plus de quatre-vingts ans, est curieuse et caractéristique. Au fond, ils étaient d’accord ; Fleury fit tout ce qu’il put pour éviter la guerre, il ne s’y laissa engager que malgré lui, et l’expérience prouva qu’il avait raison de la redouter.

Le second des grands écrits de l’abbé de Saint-Pierre, le Discours sur la Polysynodie, parut en 1718. Cette fois il devient difficile de lui appliquer l’épithète de rêverie, car c’était tout simplement la théorie du système de gouvernement que le régent venait d’établir. Après la mort de Louis XIV, il y eut un moment où tout le monde parut sentir la nécessité d’échapper au despotisme ; les uns demandaient la convocation des états généraux, les autres cherchaient à concilier avec l’autorité souveraine des formes administratives moins absolues. Après avoir songé un moment à imiter les institutions politiques de l’Angleterre, le régent avait adopté le second parti : il avait institué, sous l’autorité suprême du conseil de régence, six conseils de gouvernement, pour les affaires ecclésiastiques, les affaires étrangères, la guerre, les finances, la marine et le dedans ou l’intérieur. Le préambule de l’édit invoquait le souvenir du duc de Bourgogne, père du jeune roi, et en effet ce prince avait eu, d’après Saint-Simon, l’idée première de ce projet. [2] Les conseils avaient pour présidents les personnages les plus illustres du temps : président du conseil de conscience ou des affaires ecclésiastiques, le cardinal de Noailles, archevêque de Paris ; des affaires étrangères, le maréchal d’Uxelles ; de la guerre, le maréchal de Villars ; de la marine, le maréchal d’Estrées ; des finances, le maréchal de Villeroy et après lui le duc de Noailles ; de l’intérieur, le duc d’Antin. Un septième conseil fut institué plus tard pour le commerce.

La courte expérience de l’administration des conseils n’a jamais été sérieusement jugée. Elle a eu contre elle un double parti-pris ; les partisans du pouvoir absolu l’ont considérée comme une dégradation de l’autorité royale, et les ennemis systématiques de l’ancienne monarchie n’ont voulu y voir qu’une tentative de domination oligarchique. En y regardant de plus près, on trouverait probablement qu’elle mérite un jugement moins sévère ; ce travail se fera quelque jour, pièces en main. Ce que nous savons de quelques-uns de ces conseils ne leur est pas trop défavorable. Ce n’était pas sans doute un gouvernement représentatif, le seul qui donne aux nations de véritables garanties ; mais c’était un gouvernement délibératif, qui valait toujours mieux que le commandement absolu d’un seul. Le conseil de conscience, présidé par le cardinal de Noailles, tint tête aux jésuites et à la cour de Rome avec une énergie qui les fit reculer. Le conseil des finances, inspiré par l’habileté supérieure de deux simples banquiers, les frères Paris, porta vigoureusement la main sur le chaos financier laissé par Louis XIV, révisa la dette publique, fit rendre gorge aux traitants par des mesures trop violentes sans doute, mais qu’autorisait la rudesse du temps, et résista tant qu’il put aux extravagances du système de Law. On a dit de ces conseils qu’ils étaient devenus bien vite une pétaudière ; une pareille critique peut s’adresser à tous les corps délibérants.

Ce qui permet de les mieux juger, c’est l’influence qui les renversa. À partir du moment où ils cessèrent d’exister, toutes les idées de réforme politique que le régent avait apportées à son avènement furent abandonnées. Il ne resta plus que le pouvoir absolu tel que l’avait exercé Louis XIV, et ce pouvoir tomba aux mains de deux hommes qu’il suffit de nommer, Dubois et Law, en attendant Mme de Pompadour et Mme Du Barry. L’autorité des conseils était déjà fort ébranlée quand parut le Discours sur la Polysynodie. L’abbé de Saint-Pierre en adoptait le principe en leur donnant un nom tiré du grec, polysynodie, pluralité des conseils. Il attaquait avec force l’autorité arbitraire des ministres, qu’il appelait des vizirs, et il partageait malheureusement la répugnance que beaucoup d’esprits éminents montraient pour la réunion des états généraux. « Quelle nouvelle lumière, disait-il, peut-on attendre dans la politique d’une multitude de gens qui, pour la plupart, n’en ont étudié aucune partie, et parmi lesquels, comme parmi le peuple, dominent ceux qui ont le plus d’éloquence naturelle sans aucune solidité ? Les partis s’y prennent suivant l’avis du plus grand nombre, qui dans les assemblées populaires se compose des plus ignorants. » Telles sont les objections qu’on a faites de tous temps aux gouvernements libres. Assurément c’était une erreur, mais ce n’était pas une utopie, car cette opinion ne l’a que trop emporté. L’utopie consistait à croire que le despotisme fût conciliable avec un bon gouvernement. L’abbé de Saint-Pierre n’est pas le seul qui l’ait professée, on la retrouve plus tard chez tous les économistes de l’école de Quesnay, sans en excepter Turgot. Voltaire était du même avis : on connaît ces vers de la Henriade sur les états de Blois :

De mille députés l’éloquence stérile

Y fit de nos abus un détail inutile,

Car de tant de conseils l’effet le plus commun

Est de voir tous nos maux sans en soulager un.

Le plan de l’abbé ne différait essentiellement de celui du régent que sur un point ; mais ce point était important. Dans le système de Saint-Simon, la noblesse seule devait former les conseils ; au grand déplaisir de l’altier duc et pair, le régent y avait introduit des magistrats en même temps que des grands seigneurs, afin de balancer l’influence de la noblesse par celle de la robe, qui représentait les traditions judiciaires et administratives.

L’abbé proposait de faire un pas de plus et de soumettre les membres des conseils à l’élection. Il lui paraissait évident que, si les conseils n’étaient remplis que des créatures des ministres, il n’y aurait point de liberté réelle. Ce principe nouveau de l’élection souleva de vives répugnances qui achevèrent de compromettre les conseils. Le régent lui-même se sentit blessé de cette critique indirecte ; il ordonna la suppression de tous les exemplaires de la Polysynodie, et fit arrêter l’imprimeur.

L’abbé de Saint-Pierre avait poussé encore plus loin l’audace et la franchise, il avait osé refuser à Louis XIV le titre de grand. « On pourra bien, disait-il, lui donner le surnom de Louis le Puissant, Louis le Redoutable, car nul de ses prédécesseurs n’a été si puissant et ne s’est fait tant redouter ; mais les moins habiles ne lui donneront jamais le surnom de Louis le Grand tout court, et ne confondront jamais la puissance avec la véritable grandeur. Cette grande puissance, à moins qu’elle n’ait été employée à procurer de grands bienfaits aux hommes en général et aux sujets en particulier, ne fera jamais un grand homme. » Ces paroles hardies firent d’autant plus d’effet qu’elles répondaient aux sentiments secrets de beaucoup de contemporains. Les défenseurs de l’autorité monarchique s’en indignèrent ; du fond de Saint-Cyr, Mme de Maintenon, qui vivait encore, excita ses amis à venger la mémoire du demi-dieu qu’on osait insulter ainsi trois ans après sa mort.

L’orage éclata dans le sein de l’Académie française, habituée depuis soixante ans à épuiser toutes les formules de la louange en l’honneur de Louis. Le cardinal de Polignac se chargea de dénoncer à l’Académie le blasphémateur et de proposer son exclusion. Les amis de l’abbé l’invitèrent à faire amende honorable, il refusa ; il se contenta d’écrire à l’abbé, depuis cardinal de Fleury, précepteur du jeune roi, alors chancelier de l’Académie, pour demander à être entendu, et il écrivit en même temps au régent qu’il n’avait pu en conscience parler autrement. C’était aggraver son tort et rendre sa condamnation inévitable ; elle fut prononcée. L’Académie refusa de l’entendre. Au scrutin secret, il ne se trouva qu’une voix pour l’absoudre, c’était celle de Fontenelle.

L’abbé de Saint-Pierre reçut le coup avec dignité. Voici la lettre qu’il écrivit à Sacy le lendemain de son exclusion :

« Palais-Royal, 6 mai 1718.

Je vous supplie, monsieur, de marquer de ma part à la compagnie que je ressens fort la perte que je fais d’être privé désormais de l’honneur et du plaisir d’assister aux assemblées. Vous savez, monsieur, par les démarches que j’ai faites, combien je désirais d’éviter cette perte ; mais je vous supplie de témoigner en même temps à mes anciens confrères que je ressens encore plus la peine que mon imprudence leur a fait souffrir.

Je vous supplie encore, monsieur, de les prier de ma part de me pardonner le déplaisir que je leur ai causé, et que je leur ai pardonné le grand tort qu’ils m’ont fait, et que, si j’étais jamais en pouvoir de rendre service à ceux même qui ont paru le plus animés et qui ont le plus penché à la sévérité, j’en saisirais les occasions avec joie. Je n’ai point de meilleure preuve de la sincérité de mes sentiments que la confiance avec laquelle je m’adresserais à eux, si j’avais besoin de leur secours. La raison et la religion m’inspirent ces sentiments, et je crois que vous me connaissez assez pour en pouvoir répondre. J’ai prié mes amis de parler dans le même sens aux autres personnes que l’on m’a dit que j’ai offensées. Je m’en vais à la campagne de peur que l’on ne me fasse parler contre mes véritables sentiments. J’ai besoin de calme et de repos. »

Il faut lire dans Saint-Simon le vivant récit qu’il fait de cette affaire, en l’appelant « une fort plate chose qui fit alors un furieux bruit ». Si Saint-Simon n’aimait pas l’abbé de Saint-Pierre, « grand faiseur de livres, de projets et de réformations pour le gouvernement », il aimait encore moins les ministres du feu roi. « Personne, dit-il, ne se scandalisait d’un ouvrage qui pouvait manquer de prudence, mais qui n’exposait que des vérités dont tout ce qui vivait avait été témoin. » Ce fut le maréchal de Villeroy qui « se signala avec un vacarme épouvantable, et ameuta de gré ou de force toute la vieille cour. » Le régent ne voulut pas tenir tête à ce tumulte, et c’est ainsi que l’abbé de Saint-Pierre fut chassé de l’Académie « malgré l’Académie, qui n’osa résister jusqu’au bout ». L’Académie obtint seulement que l’abbé ne serait pas remplacé de son vivant, ce qui fut exécuté « malgré les cris de ses persécuteurs ». On peut croire que toute cette colère n’était pas seulement dirigée contre l’inoffensif auteur de la Polysynodie ; elle avait encore pour but de ruiner l’institution des conseils, qui rencontrait une opposition croissante soit dans la cour, soit dans le parlement, soit même dans le public, peu habitué à cette division des pouvoirs. L’exclusion académique de l’abbé de Saint-Pierre est du commencement de mai 1718 ; les conseils furent supprimés le 24 septembre suivant. La chute fut décidée par une lettre que Dubois écrivit de Londres au régent. « Je n’examine pas, y disait-il, la théorie des conseils ; elle fut, vous le savez, l’objet idolâtré des esprits creux de la vieille cour. Humiliés de leur nullité dans les fins du dernier règne, ils engendrèrent ce système sur les rêveries de M. de Cambrai. Mais je songe à vous, je songe à votre intérêt. Le roi deviendra majeur ; ne doutez pas qu’on ne l’engage à faire revivre la manière de gouverner du feu roi, si commode, si absolue, et que les nouveaux établissements ont fait regretter. Vous aurez l’affront de voir détruire votre ouvrage. Supprimez donc les conseils, si vous voulez être toujours nécessaire, et hâtez-vous de remplacer des grands seigneurs qui deviendraient vos rivaux par de simples secrétaires d’État qui, sans crédit, sans famille, resteront vos créatures. » [3]

Ainsi succomba cette tentative qui aurait pu épargner à la France le règne de Louis XV. L’abbé de Saint Pierre céda de bonne grâce. Continuant à méditer sur le même sujet, il publia quelques années après un nouveau système qu’il considérait comme le perfectionnement du premier. Cette fois il s’agissait de trois ministères se partageant toutes les attributions du gouvernement, un ministère du dedans, un ministère du dehors et un ministère des finances. Chaque ministère devait être divisé en bureaux composés de conseillers d’état et de maîtres des requêtes, ce qui rétablissait la Polysynodie sous une forme plus hiérarchique. L’abbé avait imaginé en outre une académie politique destinée à mettre à l’étude toutes les questions d’utilité publique et à recruter les membres des conseils. Cette académie devait se composer de quarante membres ; pour la former, on devait établir trois compagnies d’étudiants politiques de trente membres chacune, l’une prise dans la magistrature, la seconde dans la noblesse, la troisième dans le clergé, et, lorsqu’il s’agirait de remplir une place vacante à l’académie, ces trois compagnies devaient présenter au roi trois candidats : c’est ce qu’il appelait la méthode du scrutin perfectionné. Par ce système, il espérait porter au gouvernement les plus vertueux et les plus habiles sans aucun mélange d’intrigue et de faveur. Il voyait dans le scrutin un excellent anthropomètre, et le mode de gouvernement qui devait en sortir, il l’appelait l’aristomonarchie, c’est-à-dire le gouvernement d’un seul ayant pour instruments les meilleurs citoyens. Cette forme du scrutin perfectionné devait dans sa pensée s’appliquer à la nomination de tous les emplois.

Tout cela était sans doute fort ingénu ; on n’en doit pas moins savoir gré au rêveur obstiné qui, sous un despotisme écrasant, cherchait à obtenir une ombre d’élection et de liberté. Ces plans, si chimériques qu’ils fussent dans les détails, pouvaient être facilement améliorés. Le temps en a conservé une partie : c’est la division du conseil d’état en comités spéciaux répondant à chaque ministère, et sous le premier comme sous le second empire, quand on a voulu établir en France une monarchie administrative, le principe de la Polysynodie a retrouvé faveur, parce qu’il concilie, en apparence du moins, la délibération avec l’action. Rien ne prouve que la méthode du scrutin perfectionné ne doive pas aussi renaître quelque jour ; on a déjà essayé plusieurs fois de faire élire dans chaque corps les supérieurs par les inférieurs, ce mode de nomination n’a peut-être pas dit son dernier mot. Quant à l’académie politique, elle existe aujourd’hui sous le nom d’Académie des Sciences morales et politiques, non pas exactement telle que la voulait l’abbé, mais telle qu’elle peut être, et la première idée de cette institution remonte certainement au Projet pour perfectionner le gouvernement des États.

Parmi les autres projets de l’abbé de Saint-Pierre, le plus important est son mémoire pour l’établissement d’une taille tarifée. On sait par les écrits de Vauban et de Boisguilbert quels avaient été sous Louis XIV les funestes effets de la taille arbitraire. La cause principale de la ruine des taillables était l’inégale répartition entre généralité et généralité, entre élection et élection, entre paroisse et paroisse, et surtout entre famille et famille. Il ne pouvait être question à cette époque de supprimer le privilège de la noblesse et du clergé en matière de taille ; mais ce privilège n’était que le moindre des abus qui rendaient l’impôt si destructeur, et tout le travail des bons administrateurs a consisté avant 1789 à corriger l’inégalité entre les taillables d’après les principes posés par l’auteur de la taille tarifée. Dès que son projet eut été rendu public, plusieurs intendants en firent l’essai. L’abbé de Saint-Pierre a cité lui-même, à la suite d’une seconde édition de son mémoire, M. Chauvelin, intendant de Picardie, qui, sur 1,400 paroisses dont se composait sa généralité, en tarifa d’un seul coup plus de 600, et les intendants des généralités de Caen, d’Alençon, de Soissons et de Paris, qui avaient fait la même opération en 1736 et 1737. Cet exemple fut suivi ; on voit par les procès-verbaux des assemblées provinciales de 1788 que la taille tarifée avait été successivement mise en pratique dans la plus grande partie du royaume.

Un autre projet qui ne peut être classé parmi les chimères avait pour but de rendre les chemins plus praticables en hiver. « Lorsque je propose, disait l’abbé de Saint-Pierre, d’augmenter le subside nécessaire pour réparer les chemins, je ne fais autre chose que de proposer au gouvernement de dépenser 100 pistoles par an pour en recueillir plus de 800. Ce qui augmente le prix des marchandises, ce sont les frais de transport. Or, si les chemins étaient aussi commodes en temps de pluie qu’en temps sec, si par des zigzags et des tournants on avait rendu plus faciles les montées et les descentes, si par des pavés on avait remédié aux trous et aux ornières qui se font dans les terres grasses ou marécageuses, chaque cheval porterait en hiver autant qu’en été, c’est-à-dire environ un quart de plus et ferait un quart plus de chemin dans le même espace de temps. De même, s’il y avait plus de ponts, on abrégerait fort le chemin. » Il calculait ce que l’élection de Valognes, où il était né, perdait tous les ans par le défaut de bons chemins. En étendant ce calcul à toute la France, il estimait qu’une avance annuelle de 5 millions de livres ferait gagner au royaume entier 44 millions par an. L’argent étant alors à 29 livres le marc, il faut doubler ces chiffres pour avoir la valeur actuelle. C’était sans doute bien peu qu’un subside annuel de 10 millions pour toute la France, mais c’était beaucoup que de commencer. Le projet pour l’amélioration des chemins fut en partie exécuté dans la seconde moitié du siècle. La France possédait en 1789 8,000 lieues de chemins, la plupart ouverts depuis 1750.

On peut en dire autant du Mémoire sur l’utilité des dénombrements. Rien n’était encore organisé à cette époque pour connaître l’état et le mouvement de la population, la mesure exacte du territoire, l’étendue et le produit des cultures, la quantité des importations et des exportations. On en était réduit aux conjectures. « Notre politique, disait l’abbé, est encore dans l’enfance, puisque nous en sommes à dire que nos ministres, chacun dans leur département, devraient avoir soin de procurer au public des renseignements exacts de tout ce qui entre dans la science du gouvernement. L’académie politique devrait être chargée de ce soin. Il faut que plusieurs de ces dénombrements soient imprimés au moins tous les cinq ans, afin que, tombant entre les mains des politiques spéculatifs, ils puissent en faire des combinaisons utiles au bien public. Il serait facile à un intendant de savoir combien, année commune, il croît de différents blés dans chaque paroisse de son intendance, et cela par les dîmes, et combien d’habitants. Nous voyons que le parlement d’Angleterre demande souvent les dénombrements de telles ou telles marchandises qui entrent ou qui sortent du royaume en telles ou telles années, et c’est sur ces fondements solides qu’ils font les règlements utiles au commerce de la nation. » Ces considérations portèrent encore leurs fruits. On peut juger du progrès qu’avaient fait en 1789 toutes les parties de la statistique par les tableaux annexés au Voyage d’Arthur Young, et qui sont presque tous empruntés à des documents officiels.

Dans son Mémoire pour diminuer le nombre des procès, publié en 1724, il demandait l’établissement d’une législation uniforme pour toute la France et dans les termes les plus propres à rendre possible l’exécution de ce grand travail. Il voulait non une refonte immédiate et générale, mais des ordonnances rendues de temps en temps, tantôt sur une matière, tantôt sur une autre, et confiait la rédaction de ces lois nouvelles à un bureau ou conseil permanent charger de perfectionner le droit français. Cet écrit est bon à lire même aujourd’hui ; il est conçu dans l’esprit le plus sage et le plus pratique. L’auteur y entre dans des détails intéressants sur la diversité des coutumes. Il se déclare contre la vénalité des charges, réclame l’augmentation du nombre des parlements et des présidiaux, c’est-à-dire une organisation judiciaire fort semblable à celle que nous avons aujourd’hui, et pose avec sagacité les principes d’une législation commune. « Les Normands, les Bretons, les Gascons, les Provençaux, ne sont-ils pas présentement et depuis plusieurs siècles également Français ? Ne sont-ils pas présentement une même nation ? » Parmi les applications du nouveau droit, il indique la suppression du droit d’aînesse.

Dans son Projet pour rendre les titres plus utiles au service du roi et de l’État, il ne demandait pas précisément la suppression de la noblesse, mais il se prononçait fort nettement contre les titres héréditaires. Il en voulait surtout au titre de duc, qui, selon lui, devait être personnel et à vie et porté par les seuls maréchaux. « Les généraux d’armée, disait-il, tels que sont parmi nous les maréchaux, devraient être les vrais ducs de France ; ç’a été une très mauvaise politique de créer des ducs sans emploi, sans fonction de général d’armée ; ç’a été une très grande imprudence de créer des ducs héréditaires, et c’est le comble de l’injustice et de la malhabileté de donner des préséances et des distinctions honorables à la cour à des personnes qui n’ont aucun mérite distingué envers la nation, et de refuser ces distinctions à des maréchaux de France illustres, tels qu’étaient il y a quatre-vingt-dix ans le maréchal de Gassion et le maréchal de Fabert, et de notre temps le maréchal de Catinat et le maréchal de Vauban, qui n’ont jamais été ducs. » On comprend sans peine que Saint-Simon, s’il connaissait cette thèse, ait traité l’auteur avec mépris. L’abbé proposait en outre de laisser éteindre l’ordre du Saint-Esprit, qu’il appelait un établissement puéril d’Henri III, et il n’admettait, outre le titre de duc, que trente titres de comte et soixante de vicomte à distribuer entre les lieutenants-généraux. Dans l’organisation de sa noblesse militaire, Napoléon semble s’être rapproché des vues exprimées dans cette ébauche, qu’il ne connaissait probablement pas.

Les grandes capitales sont-elles favorables ou nuisibles à la prospérité d’un État ? Cette question, encore débattue de nos jours, a occupé l’abbé de Saint-Pierre, et il l’a résolue en faveur des grandes capitales. Suivant lui, le progrès de la raison et des connaissances utiles doit être plus grand dans une puissante capitale que dans un pays où la population est plus disséminée, parce qu’il se forme au centre un foyer de lumière plus éclatant. Une ville où se trouvent réunis à leur plus haut degré de perfectionnement tous les arts de la civilisation devient un modèle que chacun s’efforce d’imiter. Le commerce prend plus d’activité, le crédit peut s’établir et se répandre. « Une pareille capitale deviendra la capitale de l’Europe et la ville des nations ; la plupart des étrangers souhaiteront d’en devenir habitants, et remporteront de la nation l’idée de prééminence. » De tous ses projets, c’est celui qui a reçu la plus complète exécution ; mais on peut douter que, s’il revenait au monde, il se félicitât beaucoup de son succès, en présence des résultats moraux, économiques et politiques obtenus depuis cent cinquante ans par l’application de sa théorie.

Il écrivait aussi sur les finances, et ce qu’il en dit montre qu’il connaissait à fond cette matière. Son Discours contre l’augmentation des monnaies attaque l’usage désastreux de changer le titre et la valeur des monnaies. Il y démontre parfaitement que ce genre d’expédient, si facile en apparence, est au contraire des plus onéreux. « Nos voisins les Anglais et les Hollandais se sont trouvés aussi souvent que nous dans un très pressant besoin de trouver un subside grand et prompt, et cependant ils n’ont jamais voulu prendre ce moyen, qui se présente si facilement à l’esprit des plus ignorants. On ne peut pas dire que ce secours ne leur ait pas été proposé par des esprits superficiels qui l’avaient vu souvent pratiquer en France ; ce secours fut même proposé au roi Guillaume en 1691, mais il fut si solidement réfuté comme désavantageux à la nation par le fameux Locke, que personne n’osa depuis le proposer au parlement d’Angleterre. » Tout le monde avait pu voir pendant le règne de Law les variations des monnaies poussées à la dernière limite, et en 1726, sous le ministère du cardinal de Fleury, la valeur de la livre tournois fut arrêtée définitivement. Elle n’a point changé depuis.

Pour les emprunts publics, il conseillait la forme des annuités, usitée en Angleterre, c’est-à-dire qu’en contractant un emprunt l’État s’engageait à payer à ses créanciers une somme fixe par an comprenant à la fois l’intérêt et l’amortissement, de manière à se libérer dans un temps donné. Dans son Projet pour rendre les rentes sur l’État d’un commerce plus facile et plus fréquent, il proposait toutes les facilités usitées de nos jours soit pour donner faveur aux rentes sur l’État, soit pour activer la circulation en remplaçant la monnaie. « Le bureau des comptes en banque d’Amsterdam, disait-il, est un dépôt public où chaque dépositeur a sa feuille dans le registre de la banque pour y faire mention de ce qu’il en diminue par les transports qu’il fait ou de ce qu’il y ajoute par les transports que lui font les autres ; je souhaiterais fort de voir un établissement semblable à Paris, pour épargner le transport des sacs d’argent, pour éviter la garde dangereuse et inquiétante de l’argent, pour éviter la numération perpétuelle de l’argent. » Cet exemple de la Hollande revenait souvent sous sa plume. Dans son Projet pour renfermer les mendiants, où il traçait l’esquisse de nos dépôts de mendicité, il l’invoquait encore.

C’est une question fort délicate que celle de ses opinions religieuses. Voltaire, qui ne se gênait pas pour prêter aux autres ses propres idées, a publié dans le Dictionnaire philosophique un soi-disant credo qu’il prétend avoir copié sur un des manuscrits inédits de l’abbé. Ce credo est rédigé dans un style leste qui trahit sa véritable origine. Voltaire le termine par ces mots : « Nous rapportons historiquement ce symbole de l’abbé de Saint-Pierre sans l’approuver : nous ne le regardons que comme une singularité curieuse, et nous nous en tenons avec la foi la plus respectueuse au véritable symbole de l’Église. » À plusieurs reprises, Voltaire revient à la charge pour affirmer que l’abbé professait un pur théisme. C’est possible et même probable ; mais dans aucun de ses écrits il n’a fait lui-même une pareille profession de foi. Tout ce qu’on peut dire, c’est que, sans attaquer précisément le dogme, il s’en montre fort peu préoccupé. Ce qu’il appelle l’essentiel de la religion est pour lui tout entier dans ce passage du sermon sur la montagne : « Faites aux autres ce que vous voudriez qu’ils vous fissent, voilà la loi et les prophètes. » Il a soin de faire remarquer que Jésus-Christ ne dit pas : « Voilà une partie de la loi, » mais : « Voilà la loi. » Toutes les fois qu’il parle du christianisme, il le ramène à cette formule souveraine.

Dans l’opuscule intitulé Projet pour rendre les sermons plus utiles, il insiste beaucoup afin que les prédicateurs fassent moins de théologie et s’attachent surtout à prêcher la morale de l’Évangile. C’est là qu’il se servit pour la première fois du mot bienfaisance, que d’anciens écrivains avaient employé, mais qui était tombé en désuétude. « J’ai cherché, dit-il, un terme qui nous rappelât précisément l’idée de faire du bien aux autres, et je n’en ai point trouvé de plus propre pour me faire entendre que le terme de bienfaisance ; s’en servira qui voudra. » Ses contemporains lui ont attribué l’invention du mot, il était en effet digne de l’inventer. Voici ce qu’en dit Voltaire dans un de ses Discours sur l’homme :

Certain législateur, dont la plume féconde

Fit tant de vains projets pour le bien du monde,

Et qui depuis trente ans écrit pour des ingrats,

Vient de créer un mot qui manque à Vaugelas :

Ce mot est bienfaisance ; il me plaît, il rassemble,

Si le cœur en est cru, bien des vertus ensemble.

Il professait la foi la plus vive dans l’immortalité de l’âme. Il y voyait le plus puissant des encouragements au bien et la plus utile des vérités. Il voulait que les hommes ne perdissent jamais de vue la perspective du bonheur éternel. En conséquence, il avait pris pour devise ces mots, qu’il répétait à la fin de ses ouvrages et même de ses lettres : Paradis aux bienfaisants. Il aurait voulu généraliser cette devise et la faire adopter à tout instant dans la vie commune. « Nous disons adieu quand nous nous quittons ; cela est bien, mais cette formule est devenue trop courte et ne nous fait pas souvenir du paradis, qui est proche. Celle-ci serait meilleure : paradis aux bienfaisants. Elle paraîtrait un peu bizarre d’abord, mais on s’y ferait. Il serait encore à souhaiter que dans les actes publics ou privés on ne parlât jamais de la vie sans dire la première vie. »

Il prêchait le travail et la sobriété, ajoutant que l’un et l’autre font le bonheur et la santé. Il développe surtout cette idée dans un curieux écrit ayant pour titre Agathon, archevêque très vertueux, très sage et très heureux. Agathon, c’est évidemment l’abbé devenu archevêque, on ne sait trop pourquoi, car il ne recherchait pas les grandeurs. Il n’affecte aucune austérité, passe la moitié de l’année à la campagne, boit avec tempérance du bon vin, s’entoure d’amis vertueux, et pratique surtout la vertu par excellence, la bienfaisance. « Bref, content de sa situation, Agathon ne songe qu’à jouir tranquillement de tous les agréments qu’il en peut tirer sans faire du mal à personne et en faisant du bien à tous ceux qu’il peut ; grâce à la douceur de son humeur, à l’étendue et à la justesse de son esprit et surtout à son penchant naturel à faire plaisir à tout le monde, il passe la vie aussi heureusement que personne, et il acquiert tous les jours par sa bienfaisance de nouveaux mérites pour obtenir le paradis. C’est que la grande vertu, guidée par une raison sublime, produit toujours un grand bonheur. » Voilà l’idéal de l’abbé, on peut dire qu’il l’a     réalisé.

Les ordres monastiques étaient nombreux et puissants ; on ne comptait en France pas moins de 100,000 religieux et de 100,000 religieuses sur une population de 18 millions. L’abbé jugeait avec raison que c’était trop, et il eut le courage de le dire. Dans son Projet pour rendre les établissements religieux plus parfaits, il demandait qu’on ne conservât qu’un petit nombre d’ordres occupés uniquement d’œuvres utiles, comme l’éducation de la jeunesse et le soulagement des malades. En même temps il voulait que la loi ne reconnût que les vœux de cinq ans pour les filles et de dix ans pour les hommes au-dessous de quarante ans, après quarante ans il admettait les vœux perpétuels. Cette nouvelle proposition de réforme a eu le même sort que les autres, elle s’est réalisée peu à peu dans le cours du siècle, et en 1789 le nombre des religieux et religieuses avait diminué des trois quarts, bien que la population se fût accrue de cinquante pour cent. Les foudres ecclésiastiques respectèrent le réformateur, il n’eut pas à se repentir comme prêtre de sa hardiesse comme philosophe.

C’était alors le temps des luttes violentes entre les jansénistes et les molinistes à propos de la bulle Unigenitus. Vivement affligé de ces débats, il demanda par exception que le gouvernement maintint la paix publique en imposant silence aux deux partis. « Quel bien produisent ces disputes, disait-il ? Aucun. En admettant même que des erreurs se glissent dans l’interprétation des dogmes, ces erreurs sont de peu de conséquence dans la pratique. Le mal que produisent les querelles religieuses n’est au contraire que trop réel. Les deux partis se traitent réciproquement de fanatiques et d’hérétiques. Ils mettent tout en œuvre pour persécuter leurs ennemis, et, sous le spécieux prétexte de zèle pour la vérité de la foi, ils parviennent souvent à troubler la tranquillité de la société chrétienne. » Le gouvernement suivit son conseil, il imposa la loi du silence aux disputes théologiques, notamment par une déclaration royale du 8 octobre 1754. De nos jours, le résultat désiré a été plus sûrement obtenu par la liberté.

Le plus hardi peut être de ses écrits a pour titre : Observations politiques sur le célibat des prêtres. Il y invoquait une singulière autorité, celle du czar Pierre. « Une des choses, dit-il, qui étonnèrent le plus le czar lorsqu’il était en France, ce fut d’apprendre d’un côté que le célibat des prêtres n’était point regardé dans la communion romaine comme un point essentiel à la religion, et de l’autre que les souverains de cette communion ne laissaient pas de permettre depuis plus de huit cents ans que l’on exigeât ce vœu de tous ceux que l’on ordonnait prêtres. L’étonnement du czar me fit penser à cette matière, et je trouvai qu’il était bien fondé. Ainsi je vais en parler non en controversiste, mais seulement en simple politique chrétien et en simple citoyen d’une société chrétienne. » Après avoir établi que le célibat des prêtres était de pure discipline ecclésiastique, et que l’Église pouvait en changer, il s’attachait à démontrer avec une bonhomie parfaite que ce célibat avait de grands inconvénients, soit dans l’intérêt général de la société, soit dans l’intérêt de la religion elle-même, et il proposait de l’abolir par un concordat entre la France et le Saint-Siège.

Ce qui peut le plus faire douter de sa foi est son Discours sur le mahométisme. Il y prouve que la religion de Mahomet s’est propagée par des causes tout à fait humaines, à l’encontre de ceux qui seraient tentés de voir un prodige dans la promptitude de ses progrès. Voltaire a prétendu que cette thèse ne s’appliquait pas seulement à l’islamisme, on ne peut s’empêcher de partager un peu cette opinion. Qui pouvait voir en France un miracle dans l’établissement de la religion musulmane ? L’abbé parle beaucoup de la puissance de l’imagination dans les pays chauds, et la Judée est trop voisine de l’Arabie pour qu’on ne puisse pas soupçonner une arrière-pensée. Un autre de ses écrits, Explication physique d’une apparition, est consacré à expliquer par des moyens naturels ce qui pouvait passer pour un miracle.

Dans son Projet pour perfectionner l’éducation, il se prononce pour l’éducation publique. « Au collège, dit-il, les pareils s’entre-corrigent et s’entre-polissent journellement et nécessairement les uns les autres, à peu près comme les cailloux raboteux se polissent et s’arrondissent dans la mer par leur frottement journalier. Il poussait si loin son goût pour ce mode d’éducation, qu’il voulait l’appliquer même au dauphin. Il est vrai qu’il apportait dans la pratique quelque adoucissement. « On fera, disait-il, un collège exprès pour le dauphin près du château, et on ne lui donnera pour condisciples que les enfants de la noblesse la plus choisie. » Un siècle a suffi pour que cette idée fût mise en pratique plus largement encore, on a vu des fils de roi faire leurs études dans des collèges qui n’étaient pas seulement ceux de la noblesse. À d’autres égards, il avait devancé ce qu’on appelle aujourd’hui l’éducation professionnelle ; il voulait diminuer l’étude des langues anciennes pour ceux qui n’auraient pas besoin de la connaissance du grec et du latin, et augmenter au contraire l’étude des sciences utiles et des langues modernes. L’éducation des filles était alors fort négligée, malgré l’admirable traité de Fénelon sur ce sujet. Il n’existait véritablement en France qu’un établissement qui eût cette destination, la maison de Saint-Cyr. L’abbé demandait qu’une partie des monastères de femmes se transformât en collèges pour les filles. Ces collèges devaient prendre pour modèle la maison de Saint-Cyr, « laquelle deviendrait en peu d’années chef d’ordre et d’un grand ordre très utile à la société chrétienne. » Encore un vœu de rempli par l’institution des maisons religieuses consacrées à l’éducation des filles.

Une seule chaire de physique avait été fondée au collège de France ; le professeur ne faisait pas d’expériences, et enseignait en latin. L’infatigable abbé voulait que l’on comblât cette lacune ; il demanda qu’il y eût à la Bibliothèque du roi une salle destinée à tenir quatre conférences de physique par semaine avec « une table au milieu pour y faire des expériences et des démonstrations ; les plus proches des sièges autour de la table seront destinés aux étrangers et aux personnes de considération ; les autres sièges seront plus élevés, en sorte que ceux qui y seront placés puissent voir facilement sur la table ; il y aura un poêle en hiver. » Voilà bien nos cours modernes avec leurs salles en amphithéâtre, la prévoyance de l’abbé de Saint-Pierre allait jusqu’à ne pas oublier de les chauffer. Lui-même cultivait les sciences naturelles ; il y voyait un moyen d’élever les âmes et de fortifier les idées religieuses. Dans son Projet pour perfectionner la médecine, il proposait la création d’une académie spéciale de médecine « en divisant les maladies entre les académiciens. » Il conseillait que « les malades d’un grand hôpital fussent distribués dans les salles par genres de maladies. » Il voulait que les prêtres de campagne eussent quelques connaissances médicales « pour soulager les corps aussi bien que les âmes. » Il demandait enfin que dans chaque hôpital il y eût un lieu destiné aux dissections. « C’est ainsi, disait-il, que l’on ferait servir les morts à faire durer les vivants, c’est ainsi que l’on tirerait des cadavres inutiles une grande utilité. »

Une longue étude serait nécessaire pour rendre compte de ses œuvres historiques. Il avait refait à sa manière les Vies des hommes illustres de Plutarque ; il y exprimait sur les principaux personnages de l’antiquité des jugements quelquefois justes, quelquefois absurdes, mais toujours originaux et hardis. Le plus curieux en ce genre est son livre intitulé Observations politiques sur le gouvernement des rois de France. Il y passe en revue toute notre histoire nationale depuis les Gaulois jusqu’à Louis XIV. Il manque complétement de ce qu’on appelle aujourd’hui la couleur locale et le sens historique ; mais la plupart de ses observations critiques, si étranges qu’elles paraissent dans la forme, sont justes au fond. Il parle avec la plus grande sévérité de la fureur des croisades, et ne ménage pas les termes contre le fanatisme et les fanatiques du Moyen âge ; il qualifie les guerres de religion de « maladie d’État, d’autant plus difficile à prévenir et à guérir que c’est une maladie populaire fondée sur l’ignorance, et par conséquent sur la superstition. » Les rois les plus puissants et les plus célèbres ne trouvent pas grâce devant lui quand ils ont manqué aux lois de la morale et de la justice. C’est l’histoire philosophique qui commence ; Voltaire lui-même n’ira pas toujours aussi loin.

Il ne prétendait pas moins au titre de réformateur en littérature qu’en politique. Avant son exclusion de l’Académie française, il avait proposé plusieurs modifications au règlement intérieur de cette compagnie. Le travail du Dictionnaire lui paraissait ingrat et inutile ; il demandait que l’Académie publiât un journal de jugements littéraires sur le modèle des Observations critiques sur le Cid. Plus tard il proposa d’entreprendre une série de biographies des hommes illustres, et l’Académie finit par adopter en partie cette idée en créant par ses concours ce genre des éloges dont Thomas devait donner l’exemple et le précepte. L’éloge du maréchal de Saxe ouvrit en 1758 ces concours, qui se sont prolongés jusqu’à nous. Il ne s’arrêta pas en si beau chemin, et voulut encore que l’Académie réformât l’orthographe. L’Académie ayant résisté, il publia lui-même un Projet pour perfectionner l’orthographe des langues de l’Europe. Les caractères écrits devaient, selon lui, exprimer si exactement la prononciation qu’il ne pût y avoir aucune équivoque. Il essaya même de faire imprimer ses ouvrages avec la nouvelle orthographe de son invention, ce qui acheva de les rendre illisibles. Cette réforme radicale ne réussit pas, l’orthographe étymologique conserva ses droits ; mais la tentative ne fut pas tout à fait perdue. Voltaire la reprit à quelques égards, et il en reste aujourd’hui des traces sensibles.

Dans un temps où les mœurs de la régence avaient mis à la mode la littérature licencieuse, il recommandait aux écrivains de rester fidèles à la plus pure morale. Il estimait beaucoup le Télémaque à cause des leçons de vertu que ce livre renferme, et sans doute aussi à cause des règlements imaginaires de Salente ; il rêvait sur ce modèle un genre nouveau, le roman moral. Le célèbre Richardson répondit à son appel par ses romans de Paméla et de Grandisson, qui ont fait verser tant de larmes vertueuses ; l’abbé put avoir la satisfaction de lire Paméla avant de mourir. Il ne se contentait pas de perfectionner le roman, il voulait encore faire du théâtre la véritable école des mœurs. Ne reculant jamais devant une conséquence de ses idées, il allait jusqu’à se montrer peu respectueux envers Corneille, Racine et Molière, dont il voulait perfectionner les œuvres pour les rendre plus morales et plus utiles. Il annonçait hardiment que dans l’avenir les écrits qui ne joindraient pas l’utilité de l’instruction aux charmes du style seraient oubliés.

Il avait fini par se persuader que l’emploi de ses méthodes de gouvernement amènerait l’âge d’or. « Les poètes, disait-il, ont peint l’âge d’or du temps de Saturne et de Rhée, c’est-à-dire qu’ils ont imaginé des siècles où les hommes, vivant dans la justice, dans l’innocence, dans la concorde et dans l’abondance, étaient parfaitement heureux ; mais ils ont feint follement que cet âge a été le premier. Ils ont feint que l’âge d’argent a succédé à l’âge d’or, c’est-à-dire que dans le second âge du monde les hommes vivaient avec moins de justice, moins de concorde, moins d’abondance, et étaient par conséquent beaucoup moins heureux. Ils ont dit de même que l’âge d’airain, beaucoup moins heureux, avait succédé à l’âge d’argent. À l’égard du dernier âge, ils l’ont appelé l’âge de fer, c’est-à-dire le temps où régnaient l’injustice, la discorde, la violence et la pauvreté ; mais l’histoire, la philosophie et l’expérience nous apprennent tout le contraire : elles nous apprennent que les hommes ont commencé par ignorer les arts et par être par conséquent dans la pauvreté et dans la disette. À cet âge de fer a succédé parmi les nations l’âge d’airain, c’est-à-dire une police moins grossière. À cet âge d’airain a succédé l’âge d’argent, c’est l’âge où nous vivons en Europe. Nous touchons pour ainsi dire au commencement de l’âge d’or, nous n’avons besoin pour y entrer que de quelques règnes sages. » On voit naître ici la doctrine moderne du progrès social et de la perfectibilité humaine. Le saint-simonisme n’a fait plus tard que reproduire la même idée dans les mêmes termes.

Il est impossible d’indiquer, même en résumé, toutes les nouveautés qui sortaient de sa tête féconde. Sur la fin de sa vie, sa manie s’étendait à tout. On a dit de lui qu’il avait fait des projets pour utiliser les prédicateurs et les médecins, les traitants et les moines, les journaux et les marrons d’Inde. On aurait pu dire plus. Convaincu que le défaut d’exercice était la cause d’une foule de maladies, il avait inventé pour les hommes condamnés à une vie sédentaire un fauteuil mécanique appelé trémoussoir, qui les secouait vigoureusement ; le trémoussoir a été abandonné, et on a eu peut-être tort.

Toujours occupé de son plan d’académie politique, il était parvenu à le réaliser par le fameux Club de l’entresol. Ce club à l’anglaise se réunissait dans un entre-sol de la place Vendôme, chez un abbé Alary, sous-précepteur du dauphin et membre de l’Académie française. Les séances se tenaient le samedi de chaque semaine, de cinq heures à huit heures du soir. On y trouvait les gazettes de Hollande et d’Angleterre, on y causait de politique et d’administration, on y lisait des mémoires et on les discutait. L’abbé de Saint-Pierre remplissait les séances de ses lectures. Les autres membres étaient d’Argenson, le duc de Noirmoutiers, MM. de Coigny, de Matignon, de Plélo, l’abbé de Pomponne, et, parmi les étrangers, Bolingbrocke. Le club de l’entre-sol dura dix ans ; il finit par faire trop de bruit pour être toléré, et, sur un mot du cardinal de Fleury, il se dispersa en 1731. L’abbé essaya un moment de le défendre par son Mémoire sur les avantages des conférences politiques, où il proposait pour règle fondamentale de ne jamais parler en mal du gouvernement présent ; cette précaution arrivait trop tard.

Il aimait beaucoup le séjour des champs, où il pouvait se livrer en paix à ses rêveries. Dans ses dernières années, il passait une partie de ses étés au château de Chenonceaux, où il se rencontrait quelquefois avec Jean-Jacques Rousseau. Il a dédié quelques-uns de ses écrits à la propriétaire de cette charmante résidence, Mme Dupin, femme du fermier-général, en souvenir des promenades philosophiques qu’il avait faites avec elle sur les bords du Cher. Il recherchait la société des femmes, et leur plaisait, comme La Fontaine, par une naïveté gracieuse et enjouée. On cite de lui des mots charmants. Un jour Mme Geoffrin venait d’avoir avec lui un long entretien, elle lui exprima le plaisir qu’elle y avait trouvé. « Je ne suis, répondit le modeste philosophe, qu’un mauvais instrument dont vous avez bien joué. » Une autre femme d’esprit venait de soutenir devant lui une thèse brillante et frivole : « Quel dommage, s’écria-t-il, qu’elle ne dise pas ce que je pense ! » Outre le mot bienfaisance, on lui prête l’invention du mot gloriole, qui peint parfaitement le sentiment puéril et vain qu’il voulait combattre, et, ce qui vaut mieux encore, on lui attribue cette devise dont il avait fait la règle de sa vie : donner et pardonner. Aussi doux qu’opiniâtre, aussi patient que convaincu, il vivait sans humeur et sans colère, les yeux fixés sur un avenir qu’il ne devait pas voir, mais dont il ne doutait pas.

Ses opinions avouées contre le célibat des prêtres ont jeté des doutes sur la sévérité de ses mœurs. Il s’était chargé par charité de plusieurs enfants abandonnés ; on en a conclu que ces enfants lui appartenaient par un lien qu’il ne pouvait avouer. C’est Rousseau qui, dans l’Émile, lui a joué ce mauvais tour sans le nommer, mais en le désignant assez clairement pour qu’on ne puisse s’y méprendre. On peut invoquer contre cette supposition son propre témoignage, car on sait combien il était véridique. « J’ai observé, disait-il, très exactement tous les préceptes du Décalogue, surtout le dernier : je n’ai jamais pris ni le bœuf, ni l’âne, ni la femme, ni la servante de mon prochain. » En fait d’enfant naturel, le témoignage de Rousseau doit être suspect.

Quelques jours avant sa mort, Voltaire vint le voir et lui demanda comment il considérait le suprême passage. — « Comme un voyage à la campagne », répondit-il. Il s’éteignit doucement. On le priait d’adresser quelques paroles à ceux qui l’entouraient, il répondit qu’un mourant avait bien peu de chose à dire quand il ne parlait ni par faiblesse ni par vanité. D’Argenson raconte ainsi ses derniers moments : « L’abbé de Saint-Pierre en mourant a fait ses devoirs de chrétien, ayant sa famille et ses valets autour de lui, mais voici un trait singulier : ayant fini ce devoir, il fit appeler le curé, et lui dit qu’il ne croyait pas un mot de tout cela, que depuis longtemps il n’avait trahi la vérité qu’en cette occasion, que c’était une vile complaisance pour sa famille et pour sa maison. » Cette dernière confession n’ayant dû avoir d’autre témoin que le curé, rien ne prouve la vérité de cette histoire.

Quatorze ans après sa mort, sa famille fit imprimer un manuscrit qu’il avait laissé sous le nom d’Annales politiques. C’est le plus étendu, le meilleur de ses ouvrages, et comme le résumé de tous les autres. Il y avait rangé par ordre chronologique ses observations sur les principaux personnages de son temps. Naturellement il y parle beaucoup de Louis XIV, dont le règne remplit la plus grande partie de cette période. Les Annales commencent par un portrait de ce prince au moment où il allait régner par lui-même. « C’était grand dommage pour l’État que la reine-mère eût pris si peu de soins d’engager insensiblement le roi à fortifier son esprit par l’application aux affaires du gouvernement. On ne lui inspira aucun goût pour la lecture, pas même pour l’histoire, qui est presque le seul moyen d’instruire les rois de leurs fautes et de leurs devoirs, en leur montrant les fautes et les malheurs des souverains leurs pareils. Il y avait des esprits plus pénétrants, plus vifs, plus étendus que celui du roi, il n’y en avait point qui eussent plus de justesse ; mais, faute de goût pour la lecture, il ne pouvait profiter que dans la conversation des lumières des autres. Il écoutait volontiers des faits, qu’il comprenait facilement, il les racontait même avec grâce ; mais pour les raisonnements, surtout ceux qui supposent d’autres raisonnements précédents, ils étaient au-dessus des forces de son esprit. Telle est la portée d’un esprit médiocre. »

Le reste du livre n’est que le développement de ce premier jugement. L’abbé montre toujours Louis XIV cherchant à s’agrandir par la guerre et à étonner le monde par son faste, mais négligeant la richesse intérieure et ruinant ses sujets par l’immensité de ses dépenses. Il en veut surtout à Louvois, qu’il présente comme le mauvais génie de son maître. Voici comment il s’exprime sur la guerre de Flandre, la première et la plus heureuse des campagnes du roi : « Le ministre de la guerre lui fit croire qu’il était beau de se faire justice à lui-même et de prendre plusieurs villes de Flandre, comme s’il pouvait être glorieux de violer ses propres promesses. Les panégyristes ne vantaient que ses forces, sans songer que la supériorité des forces n’est louable que pour l’usage que l’on en fait avec justice, soit pour le bonheur de ses sujets, soit pour le bonheur de ses voisins et des autres nations. Or ses sujets, par leurs subsides, achetèrent ses conquêtes dix fois plus qu’elles ne valaient, et il ruina ses voisins et les disposa tous, par ses hostilités, à se liguer un jour contre lui comme contre l’ennemi commun de l’Europe. Le roi prit beaucoup de villes dans cette malheureuse campagne ; je dis malheureuse, parce qu’il commença à prendre goût au succès d’une guerre injuste ; ce fut un appât tel qu’en éprouvent les jeunes joueurs qui sont assez malheureux pour gagner d’abord et qui, se livrant dans la suite à la passion du jeu, se ruinent, eux et leurs familles. »

Quand arrive la mort du roi, il récapitule, en peu de mots, ce que son ambition a coûté à la France. Il reproduit en entier le fameux mémoire que Desmarets, ministre des finances pendant les dernières années du règne, adressa au régent en 1716, et qui contient l’effrayant tableau des extrémités financières où avait été réduit Louis XIV. Il exprime des jugements analogues sur les gouvernements étrangers. À propos de la lutte des Pays-Bas contre l’Espagne, il présente le calcul suivant : « Jean Gourville, homme de finances, dit dans ses Mémoires avoir su de Castel Rodrigue, gouverneur des Pays-Bas, que dans le conseil d’Espagne on a vérifié, en 1663, que l’Espagne depuis Charles-Quint, en moins de cent cinquante ans, a dépensé plus de 1,873 millions de livres à 28 livres le marc (ce qui ferait le double en monnaie d’aujourd’hui) pour conserver les Pays-Bas, sans compter les revenus du pays, qui y ont été consommés sans qu’il en soit rien passé en Espagne. Si l’on ajoute les revenus du pays et ce qu’il en a coûté depuis 1663 jusqu’en 1715, on trouvera que l’Espagne aurait gagné plus de 1,900 millions (4 milliards) à abandonner les Pays-Bas à une république ou à un prince particulier. »

Une comparaison entre Richelieu et Mazarin lui fournit l’occasion de s’élever contre la cupidité des hommes puissants. « Ni l’un ni l’autre, dit-il, ne songeaient que l’histoire conserve les noms des ministres dans un beaucoup plus grand éclat quand ils ont négligé les intérêts de leur famille pour avoir plus d’attention à augmenter le bonheur de leur patrie. » Par le jugement qu’il porte sur la révolution d’Angleterre, on voit qu’il connaissait assez bien ce pays. Il se montre fort sévère pour Cromwell, qu’il appelle un « scélérat célèbre. » Il désapprouve tous ceux qui prennent les armes contre un gouvernement établi et n’épargne même pas Turenne et Coudé. Il ne condamne pas moins la guerre civile que la guerre étrangère.

Les Annales perdent beaucoup de leur intérêt pendant la période de la régence ; on voit que l’auteur est gêné par son attachement à la maison du duc d’Orléans. Il juge très bien la gigantesque opération de Law. On reconnaît l’auteur évincé de la Polysynodie, dans ce qu’il dit de l’adresse de Dubois à dominer le régent : « Il y a même des gens qui croient, et avec vraisemblance, que, si son maître l’eût voulu contredire un jour dans le gouvernement, il se fût bientôt emparé de l’esprit du jeune roi par les craintes frivoles dont il aurait infecté son esprit, et aurait ensuite fait chasser M. le duc d’Orléans lui-même. » Ce dernier trait montre par quels moyens le vieil esprit de cour était parvenu à neutraliser les tendances du régent vers la liberté politique.

Il voit avec plaisir la chute du duc de Bourbon et l’exil de sa maîtresse, Mme de Prie, « qui ne perdait pas de temps pour s’enrichir. » En revanche, le cardinal de Fleury le satisfait presque complétement par son administration économe et pacifique. Il lui trouve beaucoup d’esprit, des intentions droites pour le bien public et un grand désintéressement pour lui et pour sa famille. À propos de l’ordonnance de 1731 sur les donations, suivie en 1735 d’une autre sur les testaments, il voit avec joie commencer l’exécution du beau projet de rendre le droit français uniforme dans toutes les provinces. « C’est environ, dit-il, la vingt-quatrième partie de tout l’ouvrage, de sorte que, par le temps qu’elles ont été à se former, on peut juger que la première ébauche du droit français sera finie dans quarante ou cinquante ans. » Le chancelier d’Aguesseau présidait la commission chargée de ce travail.

Le 13 février 1738, il écrit sur son journal ces mots touchants : « J’ai atteint aujourd’hui la quatre-vingtième année de mon âge et avec de la santé ; si la vie est une loterie pour le bonheur, il m’est échu un des meilleurs lots que je ne changerais pas contre un autre, et il me reste une grande espérance du bonheur éternel. »

Voltaire, dans le Siècle de Louis XIV, traite fort mal les Annales politiques. « Cette satire, dit-il, n’est pas assez bien écrite pour faire pardonner son injustice. » À tout moment, il cite, dans les notes, des jugements de l’abbé, en y répondant avec aigreur. Il y a un peu de rivalité d’auteur dans cette critique. À coup sûr, pour la vivacité, l’élégance, la variété, l’agrément, le Siècle de Louis XIV l’emporte de beaucoup sur les Annales ; mais, pour la vérité historique, l’œuvre modeste de l’abbé de Saint-Pierre a l’avantage. Voltaire flatte trop la mémoire de Louis XIV, il sacrifie trop au goût naturel de la nation pour la guerre, il se laisse trop séduire par cette magnificence qui coûtait si cher. Il reproche surtout à l’abbé de ne pas rendre justice à l’éclat des arts et des lettres, et, à cet égard, il a quelque raison. À propos de l’établissement de l’Académie des beaux-arts par Colbert, l’abbé avait laissé échapper une phrase malheureuse, que Voltaire ne manque pas de reproduire en la qualifiant de grossière : « Ces choses, avait-il dit, prouvent le nombre des fainéants ; c’est présentement ce qu’est la nation italienne, où les arts sont portés à un si haut point de perfection ; ils sont gueux, fainéants, paresseux, vains, occupés de niaiseries. » Ces mots auraient eu besoin d’explication, car il y a beaux-arts et beaux-arts, et si les uns élèvent les esprits et les âmes, les autres les abaissent et les amollissent ; mais l’auteur des Annales avait eu le tort de ne pas faire la distinction.

Vers le même temps, les amis et parents de l’abbé de Saint-Pierre, voulant populariser sa mémoire, demandèrent à Jean-Jacques Rousseau de faire un extrait de ses écrits en y mettant le charme et la clarté qui leur manquaient. Rousseau raconte lui-même le fait dans ses Confessions. « L’idée m’en avait été suggérée par l’abbé de Mably, non pas immédiatement, mais par l’entremise de Mme Dupin, qui avait une sorte d’intérêt à me la faire adopter. Elle était une des trois ou quatre jolies femmes de Paris dont le vieux abbé de Saint-Pierre avait été l’enfant gâté, et si elle n’avait pas eu décidément la préférence, elle l’avait partagée au moins avec Mme d’Aiguillon. L’entreprise n’était pas légère ; il ne s’agissait de rien moins que de lire, de méditer, d’extraire vingt-trois volumes diffus, confus, pleins de longueurs, de redites, de petites vues courtes ou fausses, parmi lesquelles il en fallait pêcher quelques-unes grandes, belles et qui donnaient le courage de supporter ce pénible travail. Je l’aurais souvent abandonné, si j’eusse honnêtement pu m’en dédire ; mais, en recevant les manuscrits de l’abbé, qui me furent donnés par son neveu, le comte de Saint-Pierre, à la sollicitation de Saint-Lambert, je m’étais en quelque sorte engagé d’en faire usage. Je fis mon essai sur la Paix perpétuelle, le plus considérable et le plus travaillé des ouvrages qui composaient ce recueil. Je passai de là à la Polysynodie ; mais je m’en tins là, sans vouloir continuer cette entreprise, que je n’aurais pas dû commencer. »

Rien n’était en effet plus différent que ces deux esprits, et nul n’était moins propre à comprendre et à faire comprendre le bon et simple abbé que l’auteur inquiet, éloquent et apprêté du Contrat Social. Il suffit de lire l’Analyse du Projet de paix perpétuelle pour sentir à chaque ligne cette différence. Rousseau cherche comme toujours des effets de style. Il commence par une sorte de dithyrambe en l’honneur du projet : c’est avec une émotion « délicieuse » qu’il prend la plume, et il espère que « toute âme honnête » la partagera. Après ce brillant début, il expose assez exactement la théorie de la confédération européenne, et finit par exprimer son propre jugement. Cette seconde partie est la négation de la première. Passe encore pour avoir dit ironiquement que les rois et les ministres ne peuvent pas souscrire à la paix, « les rois parce qu’il n’est pas un seul parmi eux qui pût supporter sans indignation la seule idée de se voir forcé d’être juste, les ministres parce qu’ils ont besoin de la guerre pour se rendre nécessaires et pour perdre l’État plutôt que leur place » : il y a assez de vérité dans ces exagérations pour les justifier ; mais, après avoir rappelé qu’Henri IV voulait obtenir par les armes ce que l’abbé de Saint-Pierre « prétendait faire avec un livre », il conclut que ce projet qui fait naître « une émotion si délicieuse » est après tout d’un succès peu désirable, « parce qu’il ferait peut-être plus de mal tout d’un coup qu’il n’en préviendrait pour des siècles. »

Rousseau commence également par avoir l’air d’approuver la Polysynodie, puis il s’attache à démontrer que la pluralité des conseils est incompatible avec la monarchie, où la seule introduction du scrutin « ferait un renversement épouvantable. » Non content de déclarer l’institution impraticable, il s’attaque au principe même après l’avoir vanté, et conclut en disant : « L’aristocratie est la pire des souverainetés, c’est ce qui rendrait peut-être la Polysynodie le pire des ministères. » Avec une pareille disposition d’esprit, Rousseau pouvait difficilement aborder l’examen des autres visions de l’abbé, comme le projet de taille tarifée et le projet pour l’amélioration des chemins. Ces détails répugnaient à son génie quinteux et hautain. Il avait pour les idées d’autrui une aversion systématique et n’aimait que ses propres paradoxes. Il est revenu plus tard dans ses Confessions sur l’abbé de Saint-Pierre ; il en parle toujours avec la même admiration affectée et le même dédain réel : « Cet homme rare, l’honneur de son siècle et de son espèce, et le seul peut-être depuis l’existence du genre humain qui n’eût d’autre passion que celle de la raison, ne fit cependant que marcher d’erreur en erreur dans tous ses systèmes, pour avoir voulu rendre les hommes semblables à lui, au lieu de les prendre tels qu’ils sont et continueront d’être. Il n’a travaillé que pour des êtres imaginaires. » Et Rousseau lui-même, pour qui travaillait-il ? Lequel des deux méritait le plus l’épithète de chimérique ? Les déclamations de l’un n’ont fait que des ruines, tandis que les rêves de l’autre se transforment tous les jours en réalités bienfaisantes.

Une justice plus éclatante devait être rendue à l’abbé de Saint-Pierre. Il avait été interdit à Maupertuis, son successeur à l’Académie française, de faire son éloge suivant la règle académique. Trente-deux ans après sa mort, cette omission fut réparée. On était alors au commencement du règne réparateur de Louis XVI, Turgot était ministre. En prononçant l’éloge du bon abbé dans la séance où fut reçu Malesherbes, d’Alembert fit allusion à ce rapprochement. « Quelle circonstance plus favorable pourrions-nous saisir pour célébrer un sage vertueux et patriote que ce jour à jamais mémorable où la nation semble avoir choisi l’Académie française pour offrir à un autre sage plus patriote encore une couronne civique ? Jour heureux où nous pouvons tous nous écrier, comme ce philosophe qui venait d’entendre applaudir Aristide par les Athéniens : Je rends grâces au ciel de voir enfin aujourd’hui la vertu courageuse et modeste recevoir sa récompense ! » De cet éloge ont été tirés la plupart des renseignements biographiques que nous possédons sur l’abbé de Saint-Pierre. D’Alembert a tracé de l’homme un portrait agréable et fin ; mais on voit qu’il ne prend pas le penseur fort au sérieux. Le temps n’avait pas encore suffisamment dégagé des singularités de style et d’orthographe les idées justes et utiles que l’expérience devait consacrer.

D’Alembert lui-même était trop le disciple de Voltaire et de Rousseau pour bien juger l’auteur de la Paix perpétuelle. L’école philosophique a toujours hésité envers la mémoire de l’abbé de Saint-Pierre, elle a voulu tantôt le comprendre parmi les siens et tantôt l’exclure. Le fait est qu’il a été beaucoup plus le précurseur des économistes que des philosophes, Il cherchait à réformer la société dans ses détails et non dans son ensemble. Il acceptait, il respectait la religion et la monarchie, au moins dans leurs formes extérieures, et toute subversion radicale l’aurait l’effrayé ; il y aurait vu des tempêtes inutiles. Spiritualiste convaincu, il répugnait profondément aux tendances matérialistes ; moraliste indulgent, mais sincère, la corruption des mœurs le désolait. Même en fait de style, il a eu tort sans doute de négliger la forme qui fait seule les œuvres durables ; mais ses détracteurs n’y songeaient-ils pas un peu trop ? Enfant du XVIIIème siècle, il ne pouvait aimer ni le ton railleur de Voltaire, ni l’éloquence emphatique de Rousseau ; on écrivait de son temps plus simplement, plus naturellement, avec un plus grand souci de l’idée et non du mot. Il n’était pas de ceux qui sacrifient la vérité pour une épigramme ou pour une antithèse, et il aimait mieux faire du bien aux hommes que briller à leurs dépens.

[1] L’abbé de Saint-Pierre, sa vie et ses œuvres, par M. Molinari, 1 vol. in-8° ; Guillaumin. —Étude sur la vie et les écrits de l’abbé de Saint Pierre, par M. Goumy, 1 vol. in-8°; Hachette.

[2] Voyez un mémoire attribué à Saint-Simon et publié pour la première fois par M. Mesnard d’après un manuscrit de la Bibliothèque : Projets de gouvernement résolus par monseigneur le duc de Bourgogne, dauphin, après y avoir bien mûrement pensé.

[3] Lemontey, Histoire de la Régence, t. Ier, p. 193.

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