Pétition des producteurs agricoles, etc.

Ernest Martineau, « Pétition des producteurs agricoles, etc. » (Le Courrier de La Rochelle, 13 avril 1905).


PÉTITION des producteurs agricoles, industriels, commerçants et des producteurs et ouvriers de tout ordre et profession à MM. les membres de la Chambre des députés.

Messieurs,

Vous vous préoccupez, avant tout, du sort du producteur. Vous entendez le protéger en lui assurant des débouchés pour ses produits, de manière à ce qu’il puisse vendre et bien vendre.

Nous, soussignés, qui appartenons à la démocratie laborieuse de ce pays, agriculteurs, industriels, commerçants, désireux d’obtenir, dans l’état économique actuel, le placement le plus avantageux de nos produits, nous venons porter à votre connaissance un fait nouveau de la plus haute importance, qui nécessite la révision immédiate du régime économique de 1892.

Jusqu’à ce jour, vous avez, dans le but de nous protéger, réservé le marché national au travail national, au moyen de la barrière des tarifs du protectionnisme.

Dans ce système de protection, il existe autant de marchés distincts, réservés, que de nations.

Or, voici que le président de la Société protectionniste des Agriculteurs de France, M. le marquis de Vogüé, dans son discours d’ouverture des travaux de la Société, en mars dernier, a dit ceci :

« Des problèmes nouveaux, dont nos devanciers n’avaient pas à se préoccuper, se posent devant nous, qui nous commandent d’élargir le champ de nos investigations économiques.

L’obstacle des distances étant supprimé par le progrès, nous sommes en présence d’une évolution qui a confondu tous les marchés. »

Cette révolution économique, qui a confondu tous les marchés en un seul, a inspiré au roi d’Italie son projet d’un Institut agricole international ; frappé de l’importance de ce phénomène, le jeune et intelligent monarque a compris la nécessité d’une nouvelle orientation économique. Dans sa lettre à M. Giolitti, il a précisé le but de cette institution, à savoir le groupement des agriculteurs du monde entier, dont les intérêts sont désormais solidaires, en vue de s’entendre pour rechercher les moyens de vendre avantageusement leurs produits sur le marché international.

Confusion des marchés, marché international : voilà le fait nouveau que nous venons vous signaler.

La première conséquence à en tirer, celle qui apparaît immédiatement, qui crève les yeux, c’est qu’il y a urgence, dans l’intérêt des producteurs, à briser la barrière des tarifs de renchérissement du protectionnisme, à réviser ce régime suranné.

Créé en vue de protéger des marchés distincts, le marché national de chaque peuple, ce régime constitue aujourd’hui un anachronisme ; il a perdu toute raison d’être.

Puisqu’il n’existe plus de marché national, il n’y a plus de marché national à protéger.

À un régime nouveau, il faut un mode de protection nouveau ; le marché qu’il faut protéger à l’avenir, c’est le marché international.

M. de Vogüé a posé le problème, demandant aux agriculteurs de l’étudier soigneusement.

Ce problème, il y a un demi-siècle qu’il a été résolu en Angleterre ; chez nous, M. Méline en a donné la solution ; il l’a nettement exposée en discutant le projet de loi sur les ports francs.

L’objection principale que fait M. Méline à la création des ports francs, c’est que les industriels travaillant dans cette zone franche, n’ayant pas à payer les taxes que supportent les producteurs de la zone protégée, — car les taxes de protection renchérissent la production, — feraient une concurrence écrasante, désastreuse aux producteurs protégés, sur les marchés d’exportation.

L’objection est juste, c’est l’évidence même.

Les producteurs rivaux se battent à coups de bon marché ; dès lors, la victoire est assurée à ceux qui, produisant à des conditions avantageuses, peuvent vendre à des prix inabordables à leurs concurrents.

Voilà donc, démontrée par M. Méline lui-même, la nécessité de réviser, au plus tôt, le régime économique actuel, ce régime qui nous force à produire cher, qui renchérit tous les éléments qui entrent dans nos frais de production.

Sur le marché international, le seul existant, où nous avons désormais à lutter avec nos rivaux du monde entier, avec les producteurs des pays libres : Angleterre, Danemark, ports francs de Hambourg et autres, il nous faut, sous peine d’être écrasés, un régime nouveau qui nous assure la production au meilleur marché.

La barrière des tarifs, des taxes de renchérissement du protectionnisme n’est pas seulement inutile, elle nous est essentiellement nuisible.

Instrument apparent de salut pour nous protéger sur le marché national, elle devient, de l’aveu de M. Méline, sur le marché international, un instrument certain d’infériorité, d’écrasement et de ruine.

Les faits, d’ailleurs, prouvent la vérité des constatations de M. de Vogüé et de M. Méline.

La crise économique dont nous souffrons, par suite de la décadence de notre commerce extérieur, que M. Méline appelle une crise de surproduction, que d’autres protectionnistes attribuent à une mauvaise organisation de la vente : la mévente des cotons dans le Nord, la mévente des vins dans le midi, malaise partout dans le monde des affaires, ont leur cause principale dans la barrière de ces tarifs du Moyen-âge.

Donc, au nom de notre intérêt bien entendu, protégez-nous sur le marché international, en abattant la barrière des tarifs de renchérissement.

Ce faisant, vous mettrez notre législation économique d’accord avec le bon sens.

Il y a un demi-siècle, un homme pratique, un industriel, R. Cobden, disait à la Chambre des communes d’Angleterre, aux aristocrates terriens, protectionnistes de ce temps :

« Quand un homme se présente sur un marché, il est tour à tour vendeur et acheteur ; vendeur, il veut vendre cher ; acheteur, il veut acheter à bon marché ; la loi doit donc garantir à tout citoyen, dans un pays libre, la faculté de vendre le plus cher et d’acheter au meilleur marché. »

Le premier ministre que l’aristocratie avait choisi pour garder ses privilèges terriens, sir Robert Peel, répondit que c’était là un principe de sens commun.

Cobden répliqua en lui reprochant de pratiquer une politique contraire, de son aveu, au bon sens, au sens commun.

Cobden répéta si souvent cette vérité que l’opinion publique se convertit à son principe.

Depuis lors, le commerce extérieur de l’Angleterre a passé de 4 milliards en 1840, en régime protectionniste, à 15 milliards en 1878 et à plus de 22 milliards en 1904, alors que chez nous ce commerce n’est que de 8 milliards, et ses ports de commerce sont les premiers du monde.

Donc révisez, il n’est que temps, pour nous arrêter sur cette pente de la décadence et de la ruine ; nous réclamons, comme les producteurs anglais, un régime conforme au bon sens, à la pratique de tout homme libre.

L’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme dit que la liberté de chacun est limitée par la liberté égale des autres, et qu’elle a pour sauvegarde la loi.

Cette déclaration, c’est la loi des lois, elle s’impose au respect du législateur ; vous nous devez la justice.

Au nom de la justice, de même que dans notre intérêt, vous devez garantir la liberté de l’acheteur, son droit d’acheter au meilleur marché ; le protectionnisme, qui dépouille de ce droit l’acheteur, est une injustice, un régime de privilège.

Au nom du droit, comme pour la protection de notre intérêt bien entendu, puisqu’il y a un fait nouveau, que ce fait nouveau est avoué, la révision des tarifs du régime de 1892 s’impose.

— Cette pétition sera envoyée à la Chambre des députés dès qu’elle aura été signée par un assez grand nombre d’intéressés.

Ceux-ci pourront venir la signer dans nos bureaux ou nous envoyer par écrit leur adhésion.

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