Pourquoi les libéraux français n’ont-ils pas aimé les États-Unis ?

Pourquoi les libéraux français n’ont-ils pas aimé les États-Unis ?

par Benoît Malbranque

(Extrait du Dictionnaire de la tradition libérale française, volume 1, en préparation.)

 

 

Amérique, Américains [États-Unis]. Traditionnellement vantés comme des modèles de libéralisme, l’Amérique et les Américains ont surtout été traités élogieusement par les libéraux qui n’en avaient qu’une connaissance de seconde main. Ceux qui, à différentes époques, ont voyagé aux États-Unis — Volney en 1795-1798, Beaumont et Tocqueville en 1831-1832, Molinari en 1876 — sont revenus désabusés. Malgré des occasions innombrables et faciles, Dupont (de Nemours) reste le seul à s’y être installé durablement.

[Vocabulaire] On peut regretter que l’histoire et la langue aient entériné une corruption dans le vocabulaire, et qu’on ne puisse décemment publier cet article à la lettre E, en parlant des Étasuniens et de leur pays, à l’instar des Italiens qui disent proprement statunitensi et non americani : et cela d’autant plus que ce détournement a autorisé les glissements les plus pernicieux et les plus coupables, comme cette fameuse doctrine Monroe qui prétendit réserver subrepticement l’Amérique (le continent) aux Américains (les Étasuniens). (Michel Chevalier, L’expédition du Mexique, 1862, p. 82 ; Édouard Laboulaye, Histoire politique des États-Unis, vol. I, 1855, p. 62) Quoique validé en partie par l’usage, ce vocabulaire a toujours créé des confusions déplorables, culminant lors de la guerre de Sécession et les années qui la suivirent : ainsi, après avoir raconté les plaintes, les errements et quelques-unes des innovations constitutionnelles des « Américains du Sud » (des États confédérés) dans son grand cours d’histoire politique des États-Unis, Édouard Laboulaye se mobilisait pour recueillir des fonds pour l’Amérique du Sud proprement dite, rudement touchée par des tremblements de terre, devant un auditoire peut-être perplexe. (Histoire politique des États-Unis, vol. 2, 1867, p. 62 ; Conférence du 24 février 1868 à la salle Herz). Devant l’importance historique du terme Amérique — lequel, quoique délaissé par Volney, Molinari et bien d’autres, trône en tête du chef-d’œuvre de Tocqueville — je me résigne à cet usage. L’emploi aveugle des termes couramment employés par les Américains pour qualifier certaines parties de leur population historique, dont il sera longuement question dans cet article, s’avère plus difficile. À l’évidence, « Indiens » fait de la peine à employer, et Volney a eu raison de le proscrire, le qualifiant de « bizarre », avec de bonnes raisons (Tableau du climat et du sol des États-Unis d’Amérique, 1803, t. II, p. 422) : je le réserverai pour l’article qui sera relatif au peuple qui habite au nord du Gange. Autochtone, indigène, aborigène, conviennent davantage : il resterait à choisir. J’opte ici pour « indigènes », déjà employé dans le même sens dans l’article Algérie. Le terme de « natif d’Amérique » (native American), aujourd’hui le plus courant de l’autre côté de l’Atlantique pour qualifier les indigènes, n’a pas de base solide, et n’est le fruit que d’une mode que j’espère passagère. Il y a un siècle seulement, native American, aux États-Unis même, avait un sens tout à fait contraire, comparativement plus valable : dans la controverse agitée par les opposants à l’immigration, il signifiait l’homme né aux États-Unis, par opposition à l’immigrant né ailleurs, en Europe ou en Asie. On retrouve la trace de ce vocabulaire dans un livre assez représentatif de ce courant de pensée, alors assez puissant : Un-American Immigration: Its Present Effects and Future Perils (1894) par Rena M. Atchison. La population issue d’Europe est européenne ; la dire « caucasienne » ou « blanche » n’est pas opter pour la simplicité ni pour la rigueur. Les qualificatifs de race ou de couleur n’ont jamais été dans l’esprit du libéralisme, et toutes les teintes sont dans la nature. (Voir Race-Racisme.) Mais comme l’histoire des États-Unis, l’esclavage et le racisme se présentent sur notre chemin, il convient d’adopter un terme pour qualifier cette collection d’hommes « rebut de la société, parce qu’ils ont les cheveux crépus et la peau noire », comme l’écrit le même Volney (Les ruines, ou méditation sur les révolutions des empires, 1799, p. 32-33). Le terme « Afro-Américain » (African American) est une hérésie dont l’imprécision doit blesser les Maghrébins, notamment, qui d’un mot se voient exclus du continent africain où ils sont nés et où ils ont vécus depuis plus longtemps que les Américains même sur le leur. Nègre ne saurait convenir, quoique les Espagnols se contentent de Negro, n’ayant pas d’autre mot pour Noir ; d’ailleurs ce terme est d’avance retiré des services informatiques modernes, pour peu qu’ils soient américains : car ayant honte de leur histoire, ils nous imposent de goûter comme eux leur propre amertume, et nous sommes forcés de subir la manifestation de leur repentance. (Mais peut-être est-ce dans l’ordre ; qu’un criminel ait la conscience tranquille et passe de belles nuits, nous ne le concevrions pas.) Dans les écrits des plus fervents abolitionnistes, Nègres et Noirs s’emploient indistinctement, sans peur de faire offense. Mais cette peur me tient avec raison, et je garde Noirs.

[Objectif de cet article.] On pourrait citer l’opinion des libéraux français sur toutes les choses américaines, dans la confrontation permanente qu’ils ont entretenue avec cette nation étrangère et avec ses institutions. Mais d’abord, ne composant ici qu’un article, et non un ouvrage historique complet sur ce thème, des bornes plus étroites s’imposent à moi ; de plus, une discussion approfondie sur les banques libres aux États-Unis, par exemple, aura davantage sa place à l’article Banques, que partout ailleurs. L’Amérique présente, d’ailleurs, un sujet suffisamment vaste, plus essentiel et même plus neuf, à expliquer correctement ; c’est celui-ci : Pourquoi les défenseurs français de la liberté n’ont pas aimé les États-Unis.

Cette problématique apparaît à l’horizon lorsque l’on distingue, comme cela a été trop peu fait, les libéraux français d’après le degré de leur connaissance des réalités américaines. Or ceux qui se sont enthousiasmés pour l’Amérique et l’ont posé comme modèle ont rarement eu autre chose que des connaissances livresques, et d’un autre côté, ceux qui ont investigué le prétendu modèle sur place, non seulement s’en sont désabusé, mais ont ensuite conçu le projet d’en désabuser les autres, au travers de leurs écrits. Quatre grandes autorités du libéralisme français (voir à ce titre l’article Autorité), à trois moments radicalement différents de l’histoire américaine, ont vécu une expérience somme toute assez similaire, et fourniront l’armature principale de cet article : l’idéologue Volney (1795-1798), Gustave de Beaumont et Alexis de Tocqueville (1831-1832), et enfin Gustave de Molinari (1876). Ces quatre figures présentent différentes sensibilités du libéralisme, et en sont de bons porte-voix : tandis que Molinari est un économiste professionnel, volontiers radical, Beaumont et Tocqueville sont plus modérés et partagent un certain dédain pour l’économie : lors de leur séjour ils n’ont guère rencontré d’industriels ou de manufacturiers ni prêté attention au développement industriel alors en cours (Préface d’André Jardin aux Lettres d’Amérique de Beaumont, 1973, p. 16). Volney a une formation et un tempérament scientifique, auquel Molinari ne prétend pas, lui qui, en agronomie par exemple, avoue son incompétence (Lettres sur les États-Unis et le Canada, 1876, p. 225). Mais tous les quatre sont des observateurs sûrs : Volney a déjà publié un remarquable ouvrage sur l’Égypte et la Syrie (1787), et tracera bientôt tout un manuel du voyageur, détaillant les questions à poser et l’organisation idéale des réflexions politiques ; Molinari est un voyageur aguerri, éternellement sur les routes, et qui s’est déjà aventuré deux fois jusqu’en Russie ; enfin Tocqueville et Beaumont se disaient « les questionneurs les plus impitoyables du monde » (Lettre de Tocqueville à Félix Le Peletier d’Aunay, 7 juin 1831 ; Œuvres complètes, t. 17, vol. I, p. 86) et ils tenaient en Amérique leur esprit « dans une fermentation continuelle » (Tocqueville à Ernest de Chabrol, 7 octobre 1831 ; idem, p. 109) : les historiens ont plutôt eu à féliciter le soin mis à leur enquête.

Édouard Laboulaye est un grand spécialiste des États-Unis, mais lui-même n’a jamais fait le voyage ; Charles Comte a étudié toute la littérature de voyage sur l’Amérique, sans jamais franchir l’Atlantique : on peut aussi avoir recours, de manière critique, à leurs écrits.

[De quelle Amérique il est question.] Il est à peine nécessaire d’indiquer dans un ouvrage historique comme ce Dictionnaire, que je ne me fait pas ici le censeur d’une grande nation contemporaine, que je ne prétends pas juger, et que je n’ai pas davantage visité que les autres pays dont je traite. L’Amérique dont il est question ici est essentiellement une donnée historique, qui diffère sans doute en beaucoup de points de la réalité présente. 

En 1776, New York n’a pas 30 000 habitants, et Georges Washington conduit des opérations militaires sur les hauteurs de Harlem (Harlem Heights). Turgot et les physiocrates, qui suivent attentivement ces développements, reçoivent des informations vieilles de deux à trois mois, à cause de la durée de la traversée. (Œuvres de Turgot, vol. V, correspondance avec Dupont (de Nemours) ; Le Trosne, Réflexions politiques sur la guerre actuelle de l’Angleterre avec ses colonies et sur l’état de la Russie, janvier 1777.) La ville capitale, à laquelle Washington a donné son nom, se trouvait d’abord au centre même du pays, et non à l’exacte extrémité comme aujourd’hui ; peu à peu il allait falloir compter avec ces États nouveaux et vides, dont les noms devaient rester longtemps ignorés des Français, et que Laboulaye présentait comme les berceaux d’une prospérité future, à l’image d’une ville à naître au Puget-Sound (Seattle), « qui sera un jour », disait-il, « l’entrepôt du commerce de l’Europe et de l’Asie, et la rivale de New-York » (Histoire politique des États-Unis, etc., 1855, p. 61). À l’époque de Volney (1795-1798), le pays tout entier a cinq millions d’habitants : ils seront douze millions trente ans plus tard, à l’époque de Beaumont et de Tocqueville. Alors (1831), Brooklyn n’est encore qu’un petit village. « On va de New York à ce village, qui se nomme Brooklyn », raconte Beaumont, « sur un bateau à vapeur qui constamment va et vient, et fait le service de cette distance comme une voiture publique fait celui d’une route, à des heures réglées et moyennant un prix fixe » (Lettre à son père du 29 juin 1831 ; Lettres d’Amérique, 1973, p. 68). La découverte de ce pays aux bornes plus étroites — l’Amérique de Tocqueville ne compte que vingt-quatre États — est encore facilitée par les procédés rudimentaires de la douane et de l’administration, dont les voyageurs sont ravis. « De quelques parties du monde qu’on arrive dans les États-Unis, on peut entrer dans tous les ports et villes principales, y séjourner, et voyager autant de temps qu’on veut, dans toutes les parties du pays, sans que jamais aucun officier public s’informe qui vous êtes, et quels sont les motifs qui vous ont amené. » (François-André Michaux, Voyage à l’ouest des monts Alléghanys, dans les États de l’Ohio, du Kentucky, etc., 1808, p. 211) « On débarque dans ce pays, on y séjourne, on y voyage sans passeport », écrit Édouard de Montulé un peu plus de dix ans plus tard. « Arrivé sans autre bagage que celui dont vous êtes couvert, vous n’avez qu’à sauter à terre, et personne ne s’informe des motifs qui vous amènent ». (Voyage en Amérique, t. I, 1821, p. 19.) Cette politique séduisait les libéraux français et s’accordait parfaitement avec leur détestation des passeports, souvent manifestée dans leurs écrits (voir notamment Benjamin Constant, Œuvres complètes, t. III, p. 334 et 346 ; Charles Comte, Traité de législation, t. III, 1827, p. 44, et l’article Passeports de ce dictionnaire). Elle sera rappelée par Gustave de Beaumont en 1854 comme un signe de supériorité et de liberté dans son étude comparée de la Russie et des États-Unis (Revue des Deux-Mondes, janvier-mars 1854, p. 1169). Venu en 1876, Gustave de Molinari — un autre adversaire des passeports (voir Journal des économistes, juin 1888, p. 466) — ne put jouir des mêmes avantages, et il eut à subir l’inspection du médecin de la quarantaine sanitaire, avant de passer « une heure » à se mettre en règle avec la douane, car « la visite des bagages n’en finit pas ». (Lettres sur les États-Unis et le Canada, 1876, p. 23) Voyageant au même moment, son collègue du Journal des économistes, Charles Limousin, raconte que « la première impression qu’éprouve l’Européen, particulièrement le Français, en arrivant en Amérique, est une impression de répulsion », parce que la douane a des procédés extrêmes et qu’elle demande à tout arrivant, ne connût-il pas même la langue, de répéter en anglais une formule qui atteste qu’il fait une déclaration exacte. (Journal des économistes, février 1877, p. 251-252) Leur expérience américaine, bien que plus tardive, doit cependant être entendue comme historiquement datée : preuve en est cette étonnante visite au Capitole : « inutile de dire qu’il n’est pas nécessaire d’en demander la permission », marque Molinari. « Nulle part on n’aperçoit de gardiens ni de sentinelles, et toutes les portes sont ouvertes ». (Lettres sur les États-Unis, etc., 1876, p. 91) Ce qu’on offre ici, par conséquent, n’est rien d’autre qu’un récit historique. Quant à la vérité de l’aphorisme de Tocqueville, « que les nations, comme les hommes, indiquent presque toujours, dès leur jeune âge, les principaux traits de leur destinée » (Démocratie en Amérique I (1835), II, x ; O. C., t. I, vol. I, p. 425), je n’ai pas les moyens de la juger.

[Principales sources documentaires] Outre les innombrables récits de voyages publiés par des Français, dont les convictions étaient plus ou moins libérales, nous disposons avec Volney, Tocqueville et Beaumont (la société « Tocmont » — Œuvres complètes de Tocqueville, t. 8, vol. III, p. 506), et enfin Molinari, de trois ensembles documentaires de première importance pour guider notre compréhension du jugement de l’Amérique par les libéraux français. En 1803 Volney a publié son Tableau du climat et du sol des États-Unis d’Amérique, mais cette présentation ne couvrait qu’une partie assez réduite du plan initial, et il faut ajouter à cette première ressource un récit de voyage manuscrit, conservé dans le château familial, et une série de lettres, notamment celles adressées à Jefferson. Le cas « Tocmont » est assez similaire : tandis que sous le titre De la Démocratie en Amérique Tocqueville a fourni en deux parties (1835, 1840) le classique qui a immortalisé son nom, Beaumont a publié sur la réalité américaine, le préjugé racial, l’esclavage et le sort des Indiens un livre assez complet, sous la forme d’un roman : Marie ou l’esclavage aux États-Unis : tableau de mœurs américaines (1835). Cette forme du roman n’est pas problématique, dans le cas de Marie, car, explique Beaumont, « à part un très petit nombre d’exceptions qui sont ordinairement indiquées, les faits énoncés dans le récit sont vrais, et les impressions rendues sont celles que j’ai éprouvées moi-même. » (1835, t. I, p. vii) Le recueil de leur correspondance forme un supplément indispensable ; il existe en outre, pour le seul Tocqueville, des carnets de voyage très précieux, et les brouillons de rédaction de la Démocratie en Amérique, qui apportent des éclairages complémentaires dont on appréciera à l’occasion la valeur. Gustave de Molinari a raconté les étapes de son périple américain de trois mois dans des livraisons successives du Journal des Débats, réunies ensuite en volume sous le titre de Lettres sur les États-Unis et le Canada (1876). Il n’a pas conservé personnellement de papiers ni de correspondance, soit par décision à la fin de sa vie, soit plutôt parce qu’il avait une tendance presque maladive à changer de lieu de résidence et que livres et papiers finirent par l’embarrasser. La quelque centaine de lettres sur lesquelles j’ai pu mettre la main dans des fonds d’archives à travers l’Europe ne fournissent que des indications sommaires. Il a correspondu notamment avec Mme Raffalovich, une émigrée russe (il avait beaucoup d’amis russes), et il lui écrivit un jour ces mots : « Plaignez, je vous prie, un homme qui a été en Amérique ! Un de nos bons amis de là-bas me télégraphie son arrivée pour ce soir avec prière d’aller le prendre à la gare. Impossible de me dérober à ce devoir d’hospitalité, mais c’est égal ! Il n’est pas toujours agréable d’avoir été en Amérique ! Votre dévoué et très contrarié admirateur, — G. de Molinari ». (Institut de France, Ms 3690, f°90.) Il serait difficile d’en tirer une conclusion particulière, surtout connaissant l’esprit facétieux de Molinari. Heureusement, son livre publié en 1876 nous fournit les éclairages nécessaires.

[La désillusion : une expérience personnelle et collective] Avant de s’assembler collectivement pour produire devant l’histoire le jugement collectif du libéralisme français sur l’Amérique, la désillusion américaine est pour chacun des auteurs traités une expérience individuelle, qu’il convient dès l’abord de rappeler. 

Dans ses écrits antérieurs à son voyage, Volney a laissé diverses traces de l’enthousiasme assez grand (dans la mesure où lui-même était de nature caustique et flegmatique) qu’il éprouvait pour les États-Unis (voir par exemple ses Leçons d’histoire en 1795 ; Œuvres, 1825, vol. 7, p. 34.) Quelques mois plus tard il s’embarquait au Havre avec des convictions claires, partant « chez un peuple libre, voir si un ami sincère de cette liberté profanée trouverait pour sa vieillesse un asile de paix dont l’Europe ne lui offrait plus l’espérance. » (Tableau du climat et du sol des États-Unis d’Amérique, 1803, p. i-ii) Malgré un accueil chaleureux et l’amitié personnelle de Thomas Jefferson, le voyage fut une amère déception. « Aux États-Unis, il n’avait trouvé que peu d’endroits où il aurait aimé vivre, peu de gens qu’il aurait aimé fréquenter », raconte l’une des autorités sur cette question, Gilbert Chinard (Volney et l’Amérique d’après des documents inédits et sa correspondance avec Jefferson, 1923, p. 102).

L’expérience de Gustave de Beaumont, racontée en filigrane dans Marie, fut très exactement semblable. Élevé dans les idées du dix-huitième siècle, et confronté au chamboulement révolutionnaire de 1830, le jeune Beaumont, voyant sa carrière arrêtée, se rappelait à temps l’espoir américain. « Me faudrait-il vivre éternellement dans une société où j’étais sûr de ne point trouver l’existence que j’avais rêvée ! Alors s’offrit à mon esprit l’idée de passer en Amérique. Je savais peu de choses de ce pays ; mais chaque jour j’entendais vanter la sagesse de ses institutions, son amour pour la liberté, les prodiges de son industrie, la grandeur de son avenir. C’était de l’Occident, disait-on, que désormais viendrait la lumière, et puis je pensais comme vous : ‘‘On trouve en Amérique deux choses qui ne se rencontrent point ailleurs : une société neuve, quoique civilisée, et une nature vierge…’’ Je regardai ce projet nouveau comme une inspiration divine envoyée au secours de mon infortune. » (Marie ou De l’esclavage aux États-Unis. Tableau de mœurs américains, 1835, t. I, p. 50-51) Dès lors que les arrangements furent pris, il s’embarqua, enthousiaste et heureux « de venir contempler le développement d’un grand peuple, ses institutions, ses mœurs, sa merveilleuse prospérité » (Idem, t. I, p. 93) Cependant le premier aperçu de cet société sera défavorable. « Au milieu d’idées et de sentiments tous nouveaux pour moi, ma première impres­sion fut une répugnance… Je portais un regard avide et impatient sur cette société dont on parle tant en Europe, et que l’on connaît si peu ! Je crus voir au premier coup d’œil que je n’y trou­verais rien de ce que j’y cherchais. » (Idem, t. I, p. 60-61) Confronté à la haine raciale et à la froide injustice envers les indigènes, il ne devait plus qu’approfondir l’abîme de sa déception. « Depuis ce moment, je l’avoue, la société américaine perdit son prestige à mes yeux ; la nature elle-même, qui d’abord m’avait paru si brillante, me sembla décolo­rée ; les plus beaux jours, comme les plus beaux sites, furent sans charmes pour moi » (Idem, t. I, p. 179) Ce fut, d’après le récit de Marie — présenté par l’auteur comme authentiquement biographique — une très amère désillusion. « Vous me croyez injuste envers l’Amérique, et c’est vous, mon ami, qui l’êtes envers moi… Ah ! vous ne savez pas combien furent sincères mes admirations pour ce pays, et je ne pourrais vous raconter tout ce que le désenchantement me coûta de lar­mes et de regrets. » (Idem, t. I, p. 223) 

Le cas d’Alexis de Tocqueville est bien connu. Lui aussi fut, dans sa jeunesse, un admirateur de l’Amérique : il en fait l’aveu dans une lettre à son ami messin Charles Stöffels (26 août 1830 ; Œuvres complètes, t. XVII, vol. I, p. 64). Le projet de voyage, d’ailleurs, avait initialement été le sien. (Beaumont, « Notice sur Alexis de Tocqueville », 1861, dans son édition des Œuvres de Tocqueville, vol. I, p. 16.) Il déchanta de même. 

Enfin, Gustave de Molinari a raconté lui-même les débuts de sa passion américaine, en la rapportant principalement à la lecture des Lettres sur l’Amérique du Nord (1836) de Michel Chevalier. « Ce fut, en quelque sorte, pour nous, la révélation d’un monde nouveau. Cette civilisation si merveilleusement improvisée, ce peuple énergique et fier, grandissant à vue d’œil, au grand air de la liberté, cette démocratie, qui laissait à chacun pleine liberté d’administrer ses affaires à sa guise, sans intervenir entre les citoyens autrement que pour protéger leurs personnes et leurs propriétés, tout cela nous étonna au plus haut degré. Quoi ! nous disions-nous, il y a un peuple au monde qui vit sans Université et sans cultes salariés, sans corps des ponts-et-chaussées, sans recrutement, sans centralisation, sans prohibitions et sans primes à la sortie, sans offices privilégiés, sans industries réglementées, sans manufactures nationales de tabac, de tapis et de porcelaines, sans écoles modèles et sans haras de l’État, et ce peuple n’en est pas encore réduit à marcher à quatre pattes ? Est-ce que cela se peut concevoir ? » (La Patrie, 25 août 1850 ; Œuvres complètes, vol. 7, p. 246) Un quart de siècle plus tard, son récit de voyage se concluait sur une appréciation beaucoup plus ambivalente. « S’il y a beaucoup à admirer et même à emprunter aux États-Unis », disait-il alors, « il y a aussi quelque chose à laisser. » (Lettres sur les États-Unis, etc., 1876, p. 361) La vulgarité des manières et plus encore la réalité du racisme paraît avoir refroidi son enthousiasme. Ainsi, en Amérique, « les nègres ont leurs cimetières particuliers, aussi bien que les catholiques, qui refusent, aux États-Unis comme en Europe, de dormir du sommeil éternel à côté des membres des autres cultes. J’ai quitté l’intolérance dans l’ancien monde, je la retrouve dans le nouveau. » (Lettres sur les États-Unis et le Canada, 1876, p. 85)

Telles sont les expériences particulières des quelques auteurs structurants qui fournissent le cadre principal de cet article. Des exceptions, des dissonances, il en existe évidemment, au XVIIIe siècle notamment. Jacques-Pierre Brissot (de Warville) par exemple est revenu aussi américanophile qu’il était parti. Toutefois son Nouveau voyage dans les États-Unis de l’Amérique septentrionale, fait en 1788 (1791) contenait de vraies critiques à l’endroit des Américains : elles ont dû disparaître dans la traduction anglaise publiée à New York l’année suivante (B. W. Oliver, Brissot, 2016, p. 45). Vers la même époque, François-Jean de Chastellux, qui avait vanté l’Amérique dans De la félicité publique (1772, vol. II, p. 97), publia le récit de ses pérégrinations américaines en 1786, dans un livre qui, bien que critique, n’est pas une longue satire de l’Amérique. « Chastellux n’est pas totalement ébloui par le mirage américain », écrit sa biographe. « Il est plutôt ambivalent dans son jugement : on pourrait dire nuancé. » (I. de Rode, Chastellux, 2022, p. 397)

Pour la grande majorité des partisans français de la liberté, toutefois, l’expérience américaine rejoindrait celle des quatre auteurs cardinaux étudiés ici. Évoluant dans les mêmes milieux, partageant les mêmes idéaux, tous étaient forcés de vivre une expérience similaire. Dans les salons et les réunions publiques, leurs déceptions faisaient l’objet de commentaires souvent semblables, à l’image de ce récit de Juste Oliver en juin 1830, sur le banquier Henri Ternaux, « qui, parti pour les États-Unis avec les idées les plus libérales, venait d’en arriver tout désenchanté… déclarant l’Amérique le pays le moins libre de la terre, parce que, dès que l’on veut y vivre à sa guise, on est remarqué, on est en dehors de l’ordre, où l’on vous fait bien vite rentrer… M. Ternaux se promenant un jour avec une femme blanche à laquelle il donnait le bras, fut salué par une femme de couleur. Il lui rendit son salut. Sa compagne lui dit qu’elle voyait bien qu’il était ignorant des usages, mais que s’il continuait à saluer ainsi les femmes de couleur elle serait obligé de quitter son bras. » (Paris en 1830. Journal, 1951, p. 116-117.)

[Retour sur la construction historique de l’idéal américain] Pour bien saisir la portée et la signification de cette désillusion individuelle et collective, remontons quelque peu dans le temps, et étudions les écrits des auteurs libéraux français qui n’eurent pas de connaissance directe des États-Unis : c’est le moyen de comprendre comment le mythe américain s’est construit. 

Les mythes naissent de l’ignorance et ne se dissipent que lentement à la lumière. Qu’un pays situé à l’autre bout de la terre, et qu’on ne peut rejoindre que par un trajet par bateau de plusieurs semaines, en vienne à être représenté de manière peu fidèle, cela ne doit pas nous surprendre. Ceux qui font l’effort du voyage n’ont pas toujours le temps et les compétences pour bien juger le pays, et ceux qui ne se reposent que sur des récits extérieurs peuvent aisément être trompés. Certains temps semblent, au surplus, assez propices à l’enthousiasme, et il y a en particulier dans la société française du XVIIIe siècle, en avance par la pensée, et en retard par les institutions, la tentation naturelle d’une nation modèle qui puisse faciliter et accompagner la transformation des idées en faits. « Le genre humain avait perdu ses titres », écrit Condorcet, « Montesquieu les a retrouvés et les lui a rendus. Mais il ne suffit pas qu’ils soient écrits dans les livres des philosophes et dans le cœur des hommes vertueux, il faut que l’homme ignorant ou faible puisse les lire dans l’exemple d’un grand peuple. L’Amérique nous a donné cet exemple. » (Influence de la révolution de l’Amérique sur les opinions et la législation de l’Europe, 1786, p. 13) À ce niveau, le mythe est un accoucheur des réalités. Dans des temps de despotisme, il fonctionne encore à un autre niveau : il permet de travailler des idées proscrites et d’évoquer un idéal refusé présentement chez soi. « Les hommes que la lecture des livres philosophiques avait disposés en secret à l’amour de la liberté », raconte ailleurs le même Condorcet, « se passionnaient pour celle d’un peuple étranger, en attendant qu’ils pussent s’occuper de recouvrer la leur, et saisissaient avec joie cette occasion d’avouer publiquement les sentiments que la prudence les avait obligés à tenir dans le silence. » (Éloge de Franklin, 1791, p. 64-65) À cause de ces deux objectifs simultanées, la prétention au réalisme disparaît : il est même douteux qu’on y vise. Ainsi, le modèle du quaker américain proposé par Voltaire dans ses Lettres philosophiques (1734) « est moins un phénomène historique digne d’examen, qu’une représentation symbolique de ce qu’il défend pour la France. » (D. Echeverria, Mirage in the West, 1957, p. 19) De même Diderot se félicite que l’Amérique offre « à tous les habitants de l’Europe un asile contre le fanatisme et la tyrannie » (Essai sur les règnes de Claude et de Néron, II, §74 ; Œuvres complètes, éd. Hermann DPV, vol. XXV (Idées, VII), p. 355) : il n’en cherche pas plus loin. 

Comme les religions, les mythes s’auto-entretiennent, et une explication fantastique sert de fondement à une autre ; parce que l’on consent à idéaliser l’Amérique sans la connaître, on est quitte pour quelques exagérations. Bien que les physiocrates aient aussi été capables de produire d’intéressantes critiques de l’Amérique, et bien qu’ils n’aient jamais abandonné la ferveur de leurs convictions humanistes, prises en défaut par l’esclavage des colonies, leur périodique, les Éphémérides du Citoyen, reproduisit fréquemment des représentations mythiques sur l’Amérique et leur donna du crédit. Sur la foi de Franklin, Dupont (de Nemours) écrit tranquillement « qu’il n’y a point d’artisan en Pennsylvanie, qui, en déjeunant, ne lise les papiers publics, et, pendant une heure après son diner, quelques bons ouvrages de philosophie et de politique. » (Éphémérides du Citoyen, 1771, t. XI, p. 75) La ville de New York (« la Nouvelle-Yorck ») n’est pas en reste. Nulle part ailleurs, écrit le même Dupont, « on ne trouve des femmes plus belles, même dans un âge avancé ; des hommes mieux faits et plus robustes, des génies plus élevés, des caractères plus doux, et des courages plus intrépides ». (Éphémérides du Citoyen, 1769, t. III, p. 76) Et quant au paradoxe que présente une nation libre qui possède des esclaves, on trouve aisément à le résoudre : la décision des Quakers de donner la liberté à leurs esclaves est présentée dans les Éphémérides comme les prémisses d’une abolition générale dans les colonies, qui ne saurait tarder. (Éphémérides du Citoyen, 1769, t. IX, p. 172) 

À la différence du mythe chinois, très en vogue au XVIIIe siècle, le mythe américain ne fonctionne alors que sur un mode confirmatif : par lui-même, il n’a rien à apprendre. Il est toutefois plus insidieux, dans la mesure où, aux récits venus de loin, s’ajoute la personnalisation de quelques hommes d’exception, que les libéraux peuvent fréquenter. Benjamin Franklin et Thomas Jefferson entretenaient des relations amicales et fréquentes avec Cabanis, Destutt de Tracy, Volney, Dupont (de Nemours), Condorcet, Chastellux, Morellet, et bien d’autres. Par leur supériorité naturelle, ils donnaient l’image d’une Amérique dirigée par des philosophes, comme une nouvelle république de Platon. À ces deux noms peuvent s’en ajouter quelques autres, comme celui de John Adams, qui, dès le lendemain de son arrivée à Paris, en 1778, rencontra Turgot, ministre disgracié. (Diary of John Adams, 9 avril 1778 ; éd. Harvard, vol. II, 1961, p. 297)

Les conditions étaient propices pour la constitution d’un idéal et pour sa diffusion. Cependant, certains points de crispation existaient, l’esclavage des Noirs en particulier. Dans leur premier enthousiasme, les libéraux français de cette époque sont convaincus qu’il disparaîtra bientôt. « L’esclavage des nègres subsiste encore, à la vérité, dans quelques-uns des États-Unis », écrit par exemple Condorcet, « mais tous les hommes éclairés en sentent la honte, comme le danger, et cette tache ne souillera plus longtemps la pureté des lois américaines. » (Influence de la révolution de l’Amérique sur l’Europe, 1786, p. 13) Mais comment doit-on exactement comprendre cette formule, et tant d’autres similaires ?

[Le double degré de la censure de l’Amérique] La critique, plus privée qu’officielle, que Dupont de Nemours et Mirabeau ont engagé à l’occasion de la déclaration des droits de la Virginie, du 1er juin 1776, ne possède qu’un seul niveau de lecture : il s’agit de comparer la théorie physiocratique, telle que l’un et l’autre l’entendent, avec la pratique américaine. Mais lorsque certains physiocrates présentent au public leurs opinions, le cadre change, car le public se dédouble : l’auteur cherche à populariser certaines idées en France, et à distribuer les éloges et les blâmes à une nation étrangère qui sans doute prête attention à ses observations. Dans la « Lettre au docteur Price sur les constitutions américaines » (22 mars 1778), de Turgot, la frontière entre le discours public et privé n’est pas parfaitement marquée, et la vérité de l’observation précédente n’est pas aussi frappante qu’elle peut l’être dans un autre écrit physiocratique, plus oublié : celui publié par Le Trosne en janvier 1777. Ce texte est curieusement construit, comme le titre nous l’indique, car ce sont des Réflexions politiques sur la guerre actuelle de l’Angleterre avec ses colonies et sur l’état de la Russie. La brochure a deux parties assez distinctes, la première consacrée à l’Amérique, la seconde à la Russie. Ce sera un thème assez fréquent au XIXe siècle que cette comparaison entre les deux puissances montantes, la Russie et les États-Unis, mais chez Le Trosne l’assemblage paraît contre-nature. La partie sur l’Amérique est, en apparence, un long panégyrique, avec quelques notes qui fournissent des conseils physiocratiques, par exemple sur la base de l’impôt. Toutefois, une large partie de ces éloges est construite sur une base anticipative : Le Trosne prédit que l’Amérique agira de tel et tel manière, comme pour l’y engager. « Tandis que l’Angleterre court à sa ruine, et nous instruit par ses fautes », écrit-il par exemple, « la république des États-Unis de l’Amérique offrira à l’univers l’exemple important d’une grande nation agricole, qui va probablement se gouverner par les lois de l’ordre social ; qui établira sa prospérité sur une riche culture, soutenue par un commerce libre, qui, fidèle aux lois de la nature, n’en arrêtera l’effet par aucune institution contraire à l’intérêt de la reproduction. Aussi juste dans sa politique extérieure, que sage dans son administration, elle ne sera ni jalouse, ni ambitieuse ; elle n’entretiendra une force militaire, que pour sa défense ; elle ne cherchera à s’étendre, que par des défrichements, et à s’agrandir, qu’au profit de l’humanité : elle ne fera d’autre conquête, que celle de soumettre des déserts à la culture, et de les forcer à nourrir des hommes. Si elle ne peut réussir à civiliser les faibles restes des nations sauvages, que nos liqueurs fortes ont presque détruites, elle vivra en paix avec ces hommes très susceptibles des sentiments d’attachement et de reconnaissance. Est-il à souhaiter pour elle que de proche en proche elle embrasse tout le continent septentrional ? Je n’oserais l’assurer. Un empire trop vaste devient trop difficile à maintenir ; une confédération trop étendue, et trop nombreuse, s’affaiblit, se dissout, et se sépare en autant de nations, qui deviennent jalouses et ennemies. Quelque chose qui arrive, elle occupera un espace immense, et fera de ces contrées, où il ne manque à la terre que des habitants, un des plus beaux pays de l’univers ; celui où se trouvera certainement la plus grande somme de bonheur ; celui où les hommes de toutes les contrées, chassés par la misère, par les entraves sans nombre mises aux travaux et à l’industrie, par l’intolérance, par les ravages de la guerre, par le désordre fiscal, trouveront un asile toujours ouvert. » (Réflexions politiques sur la guerre actuelle de l’Angleterre avec ses colonies et sur l’état de la Russie, janvier 1777, p. 8-9) Lorsque ce physiocrate nous débite de l’enthousiasme très fervent, on peut toujours se demander si derrière celui-ci ne se cache pas en vérité des conseils donnés à un peuple qui, paraît-il, n’apprécie que les louanges. Mais lorsqu’il ouvre plusieurs champs d’interprétation, en jouant sur les trois registres parallèles — l’Amérique peut devenir ceci et cela / elle va devenir ceci et cela / elle doit devenir ceci et cela — alors il demande à être lu de manière plus critique. Il y a même plus intriguant : c’est qu’à ces réflexions ambivalentes sur l’Amérique s’ajoutent des observations sur l’état de la Russie, qui autorisent de curieux rapprochements. Tandis que Le Trosne n’a pas flétri l’esclavage dans les quelques pages consacrées aux États-Unis, dès lors qu’il s’occupe de la Russie il parle un langage beaucoup plus clair, car « dans le nombre de ses habitants, il se trouve une si grande quantité de serfs. La liberté personnelle est la première prérogative de l’homme ; elle est le fondement de la liberté civile, et sans elle, il ne peut exciter aucun des rapports de la société. Les serfs ne sont pas des sujets ; ils ne tiennent ni à l’État, ni au souverain ; ils n’appartiennent qu’à leur maître ; ils forment un patrimoine privé ; il n’existe point pour eux de patrie ; car ce n’est pas le sol qui fait les citoyens, mais les liens civils, les droits et les sentiments. Ce sera donc procurer à la nation un véritable accroissement de force et de population, que ce lui incorporer un si grand nombre d’homme qui n’en font pas encore patrie, et de les appeler d’abord à la liberté personnelle, pour les élever ensuite, par l’instruction et l’éducation, à la dignité de citoyens. Ne doutons pas que ce ne soit le vœu de Catherine. Elle connaît certainement le droit inaliénable de l’homme à la liberté de sa personne, d’où suit la propriété des biens qu’il peut acquérir : elle sait que l’esclavage l’avilit et le dégrade ; et que cet état contre nature est aussi contraire à l’intérêt social qu’à la justice. » (Idem, p. 14) Très habilement, c’est toujours à l’article de la Russie que Le Trosne se risque à indiquer la marche à suivre, selon lui, pour affranchir les serfs ou esclaves : « Il faut commencer par adoucir le sort des serfs, et soulever leurs chaînes ; il faut modifier les droits qu’on exerce sur eux, leur assurer la propriété d’une partie des fruit de leur travail, les mettre sous la protection spéciale de la loi, comme la partie la plus faible, et celle qui a le plus besoin d’appui ; leur permettre d’aspirer à la liberté, dès qu’ils pourront l’acheter, et les engager, par cette perspective, au travail qui doit leur en procurer les moyens ; multiplier les affranchissements, par l’exemple du souverain et des grands ; diriger vers cet objet l’opinion publique ; fixer un prix modéré aux compositions ; faciliter aux affranchis l’acquisition de la propriété foncière, en encourageant les défrichements ; en un mot, employer plutôt des moyens doux et insensibles, que la voie de l’autorité. Tout cela sans doute demande un temps considérable ; mais le succès de ces moyens est assuré ; il n’est besoin que d’attention sur les détails, et de patience. » (Idem, p. 15) Cela concerne la Russie : est-ce une leçon pour l’Amérique ? Un esprit aussi brillant que Le Trosne a-t-il pu manquer ce rapprochement presque forcé ? Sans doute, au seuil de sa carrière (il est mort trois ans plus tard), il n’était pas assez novice et naïf pour ne pas s’apercevoir que ses principes généraux — tels que : « pour donner de grands produits, la terre veut être cultivée par des hommes libres et assurés de leur propriété » (Idem, p. 14) — touchaient aussi par ricochet à la question de l’esclavage américain. Preuve du moins que le discours public sur l’Amérique, à l’aube de la Révolution française, et même au-delà, n’est pas toujours d’une interprétation aussi facile qu’on le croit.

[La survivance du mythe au XIXe siècle] La principale raison de la survivance du mythe américain au cours de la première moitié du XIXe siècle tient dans son utilité pratique, celle d’un modèle : car des théoriciens sont toujours heureux de pouvoir prouver qu’ils ne se bercent pas d’illusions, et ne sont pas des hommes systématiques qui proposent des idées chimériques. (Voir l’article Abstractions). Dans les écrits de Jean-Baptiste Say, Destutt de Tracy, et bien d’autres, l’américanisme tient ce rôle, et par conséquent il revêt une forme « abstraite et idéologique », et ignore superbement la réalité. (D. Echeverria, Mirage in the West, 1957, p. 280) L’exemple américain se retrouve, inchangé, chez Bastiat (Œuvres complètes, t. II, p. 460 ; t. IV, p. 287 et 352 ; t. V, p. 455) ; il s’est maintenu pendant plusieurs générations et à vrai dire n’est pas mort.  

[Ce qui reste séduisant dans la réalité américaine] Bercés par le mirage américain, certains ont entrepris le voyage ; ce fut une amère expérience ; mais évidemment, jugés sur place, les États-Unis conservaient certains atouts et pouvaient encore donner de très nombreuses leçons. 

Dans la pensée de Tocqueville, le maintien ou le développement de libertés locales, d’un régime communal et de ce que l’on nomme la décentralisation, est crucial pour que la démocratie s’épanouisse sans perdre son appui dans les principes de liberté. « C’est dans la commune que réside la force des peuples libres », écrit-il. « Les institutions communales sont à la liberté ce que les écoles primaires sont à la science ; elles la mettent à la portée du peuple ; elles lui en font goûter l’usage paisible et l’habituent à s’en servir. Sans institutions communales une nation peut se donner un gouvernement libre, mais elle n’a pas l’esprit de la liberté. Des passions passagères, des intérêts d’un moment, le hasard des circonstances, peuvent lui donner les formes extérieures de l’indépendance ; mais le despotisme refoulé dans l’intérieur du corps social reparaît tôt ou tard à la surface. » (Démocratie en Amérique I (1835), partie I, chapitre v ; Œuvres complètes, t. I, vol. I, p. 59) Cela, les Américains l’ont compris et ils le pratiquent. Chaque État, et plus encore chaque comté, chaque township, est une petite république qui s’occupe de ses propres intérêts. « C’est la base la plus solide de la liberté américaine », soutient aussi Laboulaye. (Histoire politique des États-Unis, t. I, 1855, p. 257) À cette décentralisation s’ajoute l’institution du jury en matière civile, qui participe à former et à éclairer le citoyen. « On doit le considérer comme une école gratuite et toujours ouverte, où chaque juré vient s’instruire de ses droits, où il entre en communication journalière avec les membres les plus instruits et les plus éclairés des classes élevées, où les lois lui sont enseignées d’une manière pratique, et sont mises à la portée de son intelligence par les efforts des avocats, les avis du juge et les passions mêmes des parties. » (Démocratie en Amérique I (1835), II, viii ; O. C., t. I, vol. I, p. 286) « C’est surtout à l’aide du jury en matière civile », note encore Tocqueville, « que la magistrature américaine fait pénétrer ce que j’ai appelé l’esprit légiste jusque dans les derniers rangs de la société. Ainsi le jury, qui est le moyen le plus énergique de faire régner le peuple, est aussi le moyen le plus efficace de lui apprendre à régner. » (Idem, p. 288)

Menant consciencieusement leur enquête pénitentiaire, Tocqueville et Beaumont avaient été surpris par cette grande décentralisation du pouvoir. « Tous les bureaux comme tous les registres nous ont été ouverts, mais quant au gouvernement nous le cherchons encore. Il n’existe véritablement point. La législature règle tout ce qui est d’intérêt général ; les municipalités font le reste. » (Lettre à Ernest de Chabrol, 16 juillet 1831 ; O. C., t. XVII, vol. I, p. 99). Apparaissait alors l’image d’une autorité qui non seulement fonctionnait dans sa sphère — ce dont Laboulaye, en disciple de Benjamin Constant, se félicitait fréquemment (Histoire politique des États-Unis, t. I, 1855, p. 271 ; t. III, 1866, p. 3 et p. 28-29, etc.) — mais d’une société vivant de sa vie propre, dans un état assez proche de l’anarchie idéale. « Ce qui frappe le plus tout homme qui voyage dans ce pays, soit qu’il se mêle ou non de réfléchir, c’est le spectacle d’une société marchant toute seule, sans guide ni soutien, par le seul fait du concours des volontés individuelles. On a beau se tourmenter l’esprit pour chercher où est le gouvernement, on ne l’aperçoit nulle part, et la vérité est qu’il n’existe pour ainsi dire point. » (Lettre à Ernest de Chabrol, 7 octobre 1831 ; O. C., t. XVII, vol. I, p. 108) Cette réalité américaine ne pouvait que fasciner ces esprits libéraux français, tentés, par le mouvement même de leur tradition de pensée, à goûter les charmes de l’absence d’autorité (voir sur ce thème les articles Anarchisme, Liberté, Autorité, et Licence). Déjà en 1819, Jean-Baptiste Say l’avait remarqué et s’en prévalait pour soutenir son affirmation qu’à la rigueur une société n’a pas besoin de gouvernement. (Archives nationales, Fonds Say, Papiers. XVI. Cours d’économie politique donné à l’Athénée en 1819 ; New and unpublished material, etc, Institut Coppet, p. 67-68) Présents sur place un peu plus de dix ans plus tard, et quoique moins portés vers l’anarchie et la radicalité, Gustave de Beaumont et Alexis de Tocqueville n’en faisaient pas moins les mêmes constatations. « Toute l’habilité du gouvernement consiste ici à ne pas se faire sentir et moins l’administration fait de choses plus on est content », écrit le premier. « C’est une société qui va toute seule ; la seule chose qui pourrait l’empêcher de marcher serait de s’en mêler. » (Lettre à son frère Jules, 16 septembre 1831 ; Lettres d’Amérique, 1973, p. 145) Dans ses carnets d’Amérique, Tocqueville évoque avec plus de détails cette heureuse anarchie américaine, et la rattache à l’une des plus grandes vertus de l’autorité, à savoir « de travailler de toute sa force à se rendre inutile », pour reprendre les mots, plus tard, de Jules Simon (La liberté, 1859, t. I, p. 205). Tocqueville note en effet qu’une « des conséquences les plus heureuses de l’absence de gouvernement (lorsqu’un peuple est assez heureux pour pouvoir s’en passer, chose rare) est le développement de force individuelle qui ne manque jamais d’en être la suite. Chaque homme apprend à penser, à agir par lui-même sans compter sur l’appui d’une force étrangère qui, quelque vigilante qu’on la suppose, ne peut jamais répondre à tous les besoins sociaux. L’homme ainsi habitué à ne chercher son bien-être que dans ses propres efforts s’élève dans sa propre opinion comme dans celle des autres, son âme se fortifie et s’agrandit en même temps. M. Quincy donnait un exemple de cet état de choses lorsqu’il parlait de cet individu attaquant la ville qui a laissé dégrader la voie publique ; il en est ici de même pour tout le reste. Un homme conçoit-il la pensée d’une amélioration sociale quelconque, un collège, un hôpital, une route ; il ne lui vient pas à l’idée de s’adresser à l’autorité. Il publie son plan, s’offre à l’exécuter, appelle la force individuelle au secours de la sienne, combat corps à corps contre chaque obstacle. J’avoue qu’en définitive il réussit souvent moins bien que si l’autorité était à sa place, mais en somme le résultat général de toutes ces entreprises individuelles dépasse de beaucoup ce qu’aucune administration pourrait entreprendre, et de plus l’influence qu’un pareil état de choses a sur le caractère moral et public du peuple, compenserait et au-delà toutes les différences s’il en existait aucune. Mais il faut le répéter, il est peu de peuples qui puissent ainsi se passer de gouvernement. Un pareil état de choses n’a jamais pu subsister qu’aux deux extrémités de la civilisation. L’homme sauvage qui n’a que des besoins physiques à satisfaire ne compte aussi que sur lui-même. Pour que l’homme civilisé puisse en faire autant, il faut qu’il soit arrivé à cet état social où ses lumières lui permettent d’apercevoir clairement ce qui lui est utile et ses passions ne l’empêchent pas de l’exécuter. Le plus grand soin d’un bon gouvernement devrait être d’habituer peu à peu les peuples à se passer de lui. » (O. C., t. V, vol. I, p. 89-90) Cette leçon américaine est cruciale pour les auteurs libéraux français.

La politique étrangère des États-Unis est encore, pour les auteurs étudiés ici, un éternel objet de louanges. Si au milieu de sentiments vraiment amicaux et d’une similarité générale de vues, Volney et Jefferson ont pu se trouver en désaccord sur certaines réalités — l’esclavage et la religion, notamment — ils purent se féliciter de se rejoindre parfaitement dans l’idée qu’ils se faisaient de la politique étrangère. Cette politique des premiers présidents de la république américaine, « c’est la paix, c’est la neutralité, c’est la non-intervention », résume Laboulaye. (Histoire, etc., t. I, 1855, p. 12) « Peace, commerce, and honest friendship with all nations, entangling alliances with none » (paix, commerce et amitié avec toutes les nations, alliances empêtrantes avec aucune d’elles) promet Jefferson dans son discours d’installation, le 4 mars 1801. Et Volney, naturellement, n’a rien à redire. « Être indépendant et maître chez soi, et ne pas aller chez les autres, se mêler de leurs querelles ni même de leurs affaires, voilà quelle doit être la devise des Américains » (Lettre à Jefferson, 24 juin 1801 ; The Papers of Thomas Jefferson, vol. 34, 2007, p. 439) 

Les États-Unis, étudiés sur place, conservent aussi leur image de modèle de liberté économique, ce qui n’est pas sans importance pour des économistes de profession comme Gustave de Molinari. En 1876, malgré quelques errements et un tarif de douanes ultra-protectionniste, il constate avec bonheur la vérité de cette remarque de Laboulaye, que « la liberté industrielle, la liberté du travail, est plus considérable, mieux entendue aux États-Unis qu’en France » (Histoire politique des États-Unis, t. I, 1855, p. 14) Au cours de ses pérégrinations, cette liberté économique plus complète se dévoile devant ses yeux approbateurs. « La télégraphie est une industrie libre aux États-Unis, et l’idée d’en faire un monopole du gouvernement n’entrera jamais dans une tête américaine » note-t-il un jour avec plaisir. (Lettres sur les États-Unis, etc., 1876, p. 31) De même, en voyage, Molinari profite de l’extrême concurrence entre les différents modes de transport — car « nous ne sommes pas ici dans le pays des monopoles » — et fait état d’un service rapide et économique. (Idem, p. 47) On a même le droit de monter dans un train en marche : c’est alright ; la compagnie a prévenu du danger par un écriteau bien en vue, et le reste nous regarde. (Idem, p. 48)

La conséquence de cette liberté économique plus grande est un degré supérieur de bien-être, sur lequel tous les observateurs s’accordent. « La misère est un fardeau inconnu en Amérique », écrit Chastellux, « le logement, la nourriture sont des choses dont on ne manque jamais dans ce pays. » (Voyage dans l’Amérique septentrionale, 1786, t. II, p. 232) « Ici rien n’est plus aisé que de vivre en travaillant, et de bien vivre », note encore Michel Chevalier un demi-siècle plus tard. « Les objets de première nécessité, pain, viande, sucre, thé, café, chauffage, sont généralement à plus bas prix qu’en France, et les salaires y sont doubles ou triples. » (Lettres sur l’Amérique du Nord, 1836, t. I, p. 145.) Sans goût pour les statistiques ou pour la théorie économique, Tocqueville n’en fait pas moins la constatation qu’en Amérique « il n’y a point de prolétaires » : c’est une observation politique. (Démocratie en Amérique I (1835), II, vi ; O. C., t. I, vol. I, p. 249)

Le contact avec les Américains a été généralement décevant, mais une qualité, le bon-sens, surnageait. « Je crois que, dans nul pays du monde, il n’existe autant de raison universellement répandue que dans les États-Unis », dit Beaumont (Marie, etc., 1835, p. 228). C’est aussi, pour Tocqueville, une constatation importante, qui s’est imposée à lui lors de son voyage. (Lettre à Louis Bouchitté, 11 octobre 1831 ; O. C., t. XVII, vol. I, p. 119) Ce n’est pas tant que la bonne écriture ou les règles de l’arithmétique y soient plus généralement connues, mais, plus fondamentalement, « la masse de ceux qui ont l’entente des affaires publiques, la connaissance des lois et des précédents, le sentiment des intérêts bien entendus de la nation, et la faculté de les comprendre, y est plus grande qu’en aucun lieu du monde. » (Carnets d’Amérique ; O. C., t. V, vol. I, p. 278) À ce point que dans les brouillons de la Démocratie en Amérique, Tocqueville se risquait à une satire audacieuse, qu’il ne publia pas. « Je suis convaincu », disait-il, « qu’il y a moins d’habitudes des affaires publiques, et moins de notions pratiques du gouvernement de la société, et moins d’idées justes sur la liberté dans les membres de nos deux Chambres que dans un pareil nombre de paysans américains pris au hasard. » (Œuvres de Tocqueville, éd. Pléiade, vol. II, 1991, p. 1019)

Aux États-Unis, cette vertu était d’une certaine manière naturelle, car ce furent presque exclusivement les couches moyennes de la population européenne qui fournirent des recrues à l’émigration américaine. (Laboulaye, Histoire, t. I, 1855, p. 158 ; Beaumont, Marie, 1835, p. 230). Cependant l’éducation populaire servait encore, pour les nouvelles générations, à entretenir et à développer ce fonds admirable. Dupont de Nemours l’avait déjà dit : « Les États-Unis sont plus avancés, relativement à l’éducation, que la plupart des autres sociétés politiques » (Sur l’éducation nationale dans les États-Unis d’Amérique, 1812, p. 5.) Et Tocqueville se chargeait d’expliquer comment cette éducation était produite par la liberté seule ; ce qu’au reste il approuvait fort. « Le principe général, en matière d’instruction publique », expliquait-il à un correspondant, « c’est que chacun est libre d’instituer une école et de la diriger suivant son bon plaisir. C’est une industrie comme une autre dont les consommateurs sont les juges et dont l’État ne se mêle en aucune façon. Vous me demandez si cette liberté illimitée produit de mauvais effets. Je crois qu’elle n’en produit que de bons. » (Lettre à Louis Bouchitté, 11 octobre 1831 ; O. C., t. XVII, vol. I, p. 118)

L’autre source de sagesse pratique était religieuse, et en ce domaine les libéraux français trouvaient encore de quoi s’enthousiasmer. Le système selon lequel les croyants paient d’eux-mêmes les frais du culte, avait naturellement leur préférence, et ils étaient satisfaits d’en voir l’heureuse application en Amérique. Que ce soit par une souscription, hebdomadaire, mensuelle ou trimestrielle, ou par la location des bancs (pews), l’Amérique prouvait que la religion pouvaient fonctionner dans la liberté et que l’Église et l’État gagnaient à être tenus séparés. « La liberté suffit à tout », conclut Laboulaye, en présentant l’organisation des différentes confessions religieuses aux États-Unis. (« L’Église et l’État en Amérique », Revue des Deux-Mondes, septembre-octobre 1873, p. 736). L’état des esprits, jusque dans le camp catholique, pouvait aussi servir d’étai à leur propagande et à leurs efforts. « Tous les prêtres catholiques que j’ai vus dans ce pays-ci considèrent comme très avantageuse au catholicisme cette séparation complète de l’État et de l’Église. Je suis très tenté de penser comme eux », écrit Beaumont. (Lettre à son frère Achille, 11 août 1831 ; Lettres d’Amérique, p. 119) 

[Des qualités fortement dépendantes de conditions proprement exceptionnelles] Dès le dix-huitième siècle, les libéraux français avaient appris à juger l’expérience américaine en tenant compte de ses conditions exceptionnelles d’existence. Dans sa fameuse lettre au docteur Price sur les constitutions américaines (1778), Turgot n’oublie pas que « l’Amérique a le bonheur de ne pouvoir, d’ici à longtemps, avoir d’ennemi extérieur à craindre », et naturellement cela change la donne. (Œuvres de Turgot, vol. V, p. 494) De même, les abus dans lesquels on avait évité de tomber prouvaient surtout la vérité de cette vieille constatation, que « tout gouvernement est beaucoup plus difficile à réformer qu’à former ». (d’Argenson, Considérations sur le gouvernement ancien et présent de la France, 1764, p. 17)

Volney, et après lui Tocqueville, placent au cœur de leur appréciation des États-Unis cet « exceptionnalisme » (factuel et n’emportant aucun jugement de valeur). « Les États-Unis », écrit le premier, « ont dû leur prospérité publique, leur aisance civile et particulière, bien plus à leur position insulaire, à leur éloignement de tout voisin puissant, de tout théâtre de guerre, enfin à la facilité générale de leurs circonstances, qu’à la bonté essentielle de leurs lois ou à la sagesse de leur administration…. Ce qui s’y est fait de bon et d’utile, ce qui y a existé de liberté civile, de sûreté de personne et de propriété, a plutôt dépendu des habitudes populaires et individuelles, de la nécessité du travail, du haut prix de toute main-d’œuvre, que d’aucune habile mesure, d’aucune sage police du gouvernement » (Tableau du climat et du sol des États-Unis d’Amérique, 1803, t. I, p. x-xi) Pour Tocqueville, similairement, « les États-Unis doivent rendre grâce au ciel de ce qu’il les a placés jusqu’à présent de telle manière qu’ils n’ont besoin, ni d’armées permanentes, ni de force publique, ni de politique extérieure habile et soutenue. Si jamais une de ces trois nécessités se présente, on peut prédire, sans être prophète, qu’ils perdront leur liberté ou concentreront davantage le pouvoir. » (Lettre à Ernest de Chabrol, 16 juillet 1831 ; O. C., t. XVII, vol. I, p. 99) 

Qu’un pays isolé et non menacé puisse vivre sans armée proprement dite, est un truisme qui n’a presque pas besoin de démonstration, et tous les auteurs sont d’accord. (Benjamin Constant, De la possibilité d’une constitution républicaine dans un grand pays. Fragments. Livre VII, chapitre vii : O. C., t. IV, p. 600 ; Beaumont, Lettres d’Amérique, p. 40 ; Laboulaye, Histoire, t. I, 1855, p. 287 ; etc.) L’exceptionnalisme américain s’entend toutefois de manière plus large. De même que les villes européennes du Moyen-âge, à une époque où la sécurité était précaire, devaient naturellement prendre une forme entassée et peu hygiénique, derrière des murs d’enceinte et des fortifications (G. de Molinari, article « Villes » du Dictionnaire de l’économie politique, t. II, 1853, p. 835), de même les conditions propres à l’Amérique et à ce peuple sorti de la classe moyenne, établi seul sur un pays-continent, devaient produire une administration très peu centralisée, et l’égalité des conditions. « Il était impossible, dans l’origine, et il serait encore très difficile d’établir en Amérique une administration centralisée », écrit Tocqueville. « Les hommes sont dispersés sur un trop grand espace et séparés par trop d’obstacles naturels pour qu’un seul puisse entreprendre de diriger les détails de leur existence. L’Amérique est donc par excellence le pays du gouvernement provincial et communal. » (Démocratie en Amérique I (1835), II, x ; O. C., t. I, vol. I, p. 413) L’esclavage favorise d’ailleurs cette inutilité de l’autorité, en subsistant la discipline du maître à l’autorité de la loi. (Rapport de Tocqueville sur l’esclavage dans les colonies, déposé le 23 juillet 1839 ; O. C., t. III, vol. I, p. 49-50) 

[Que l’exceptionnalité n’est pas toujours une qualité] Malgré la bonté générale de ces observations, en faisant valoir la situation exceptionnelle de l’Amérique on ne porte pas un jugement de valeur, et en vérité plusieurs caractéristiques exceptionnelles de l’Amérique ont plutôt été source d’embarras et de troubles. Qu’un peuple rassemble primitivement un très large régiment de fanatiques religieux, avec renforts de détenus (convicts) et de prostituées, ce n’est pas, sans doute, une exception dont on doive se féliciter, et il en va de même des nouveaux États comme la Californie, dont la première population fut faite de coureurs d’aventures et autres vauriens — « ce n’était pas une élite », dit sobrement Laboulaye. (Histoire politique des États-Unis, t. III, 1866, p. 63)

Avoir tiré le langage que l’on parle d’une nation située de l’autre côté de l’Océan, langage qui est un amalgame complexe et historiquement déterminé de nombreuses influences continentales, et notamment française, germanique et latine, n’est pas non plus une exception souhaitable ; personne n’est responsable, sans doute, et le premier cadeau empoisonné vient des Grecs ; les Américains auraient dû s’en méfier comme les Troyens. Désormais ils voient leurs étymologies embrouillées ou brisées ; quand ils essayent de raisonner souvent ils ne savent pas ce qu’ils disent. Le détournement de liberalism, dans un pays qui a adopté liberty tout en conservant freedom, ne s’explique pas autrement ; éloignés des étymologies, les Américains sont sans ressources pour maintenir la pureté du langage. La justice française de l’ancien temps entretenait une confusion et un mélange volontaire sur les deux réalités du rapt (enlèvement) et du viol (acte sexuel) : le mot rape est un reste de cette ambivalence ancienne : il se rapporte au rapt par son étymologie, mais signifie proprement le viol ; s’en préoccupent-ils ? Dans la Constitution même, les Américains ont été embarrassés, raconte Laboulaye, par le mot de jeopardy, dont il fallait déterminer précisément le sens, et qui en vérité est une corruption du français « jeu parti », enjeu ou hasard. (Histoire politique des États-Unis, t. III, 1866, p. 544) 

[Que l’ambition des libéraux français n’est pas que la France copie servilement l’Amérique, même en ce qu’elle a de bon.] L’Amérique possède visiblement des atouts, et quelques-uns de ses succès matériels, tels que sa richesse et sa population croissante, donnent à penser : c’est un exemple dont il est bon de s’instruire ; ce serait folie, toutefois, de le copier servilement. Benjamin Constant l’a toujours dit. (De la possibilité d’une constitution républicaine dans un grand pays. Fragments. Livre III, chapitre vii : O. C., t. IV, p. 454 ; Commentaire sur l’ouvrage de Filangieri, 1822, p. 9) Cette même observation, que l’exemple américain n’est ni une preuve ni un mandat de réformes, sera maintenue comme un principe structurant dans la réflexion de Tocqueville et de Beaumont. Les conditions exceptionnelles de l’Amérique, historiques, économiques, culturelles, ne se retrouvent pas en Europe, et d’un côté comme de l’autre elles sont parfaitement distinctes : on ne pourrait en faire abstraction. De même, tandis que le peuple des États-Unis est « sérieux et grave », la nation française est « vive et légère » : grande et périlleuse différence. (Lettre de Beaumont à sa mère, 7 juin 1831 ; Lettres d’Amérique, p. 58). « Je vois réussir ici des institutions qui bouleverseraient infailliblement la France ; d’autres qui nous conviennent seraient évidemment malfaisantes en Amérique », écrit Tocqueville à son père, à la même époque, c’est-à-dire un mois à peine après leur arrivée. (Lettre du 3 juin 1831 ; O. C., t. XIV, p. 101) L’observateur avisé ne doit pas s’y tromper : l’étude de l’Amérique n’est et ne peut être qu’intéressante et instructive, sans davantage d’utilité. « La société américaine, ses progrès et sa prospérité », écrit Beaumont, « ne prouvent rien du tout et ne présentent rien à l’imitation des vieilles nations européennes. » (Lettre à son frère Jules, 16 septembre 1831 : Lettres d’Amérique, p. 145) Il est impératif, d’après eux, de se garantir de l’enthousiasme imitatif, qui en politique fait bien du mal, et d’en garantir lecteurs et auditeurs, empressés d’habitude de tirer cette conclusion maladroite. À de nombreuses reprises dans son grand cours, Édouard Laboulaye croit utile, lui aussi, de rappeler qu’il ne s’agit pas pour la France de copier platement l’Amérique, que ce n’est pas dans ce motif qu’il l’étudie et la fait étudier, et que ses intentions sont ailleurs. (Histoire politique des États-Unis, t. I, 1855, p. 25-26, et 244 ; t. III, 1866, p. 466).

[Le voyage. L’envers du décor] Ces observations faites, revenons au voyage. Pourquoi et comment a-t-il été une amère déception et a-t-il participé à la désillusion américaine, qui touche le libéralisme français au XIXe siècle, comme l’écrit Limousin en 1877 dans le Journal des économistes ? (n° de février 1877, p. 250) Cette désillusion est progressive, et suit des étapes successives, dont les journaux et carnets de ces auteurs, leur correspondance, puis dans une certaine mesure leurs ouvrages publiés, rendent compte. 

[Une première perte de repères. 1° Le repos dominical] Tout commence par une perte de repères. Volney a débarqué à Philadelphie le lundi 12 octobre 1795, Tocqueville et Beaumont, à New-York, le mardi 11 mai 1831. Après quelques jours d’acclimatation, une première expérience allait frapper leurs esprits : l’absolutisme en matière de repos dominical. « L’observation du dimanche en Amérique est encore ce qui frappe le plus vivement l’étranger », écrit Tocqueville. « Il y a notamment une grande ville américaine dans laquelle, à partir du samedi soir, le mouvement social est comme suspendu. Vous la parcourez à l’heure qui semble convier l’âge mûr aux affaires et la jeunesse aux plaisirs, et vous vous trouvez dans une profonde solitude. Non seulement personne ne travaille, mais personne ne paraît vivre. » (Démocratie en Amérique I (1835), Note E, de la partie I ; O. C., t. I, vol. I, p. 439 ) « On dirait, au silence qui se fait partout, une cité abandonnée par laquelle l’ennemi aurait passé la veille, et où il n’aurait laissé que des morts », note pareillement Beaumont (Marie, etc., 1835, vol. I, p. 356-357 ; voir aussi, dans la même veine, Chastellux, Voyages, etc., 1786, t. II, p. 298). Selon leurs sensibilités personnelles, cet usage les surprend ou les heurte. Tocqueville a perdu la foi, mais continue de voir la religion de manière sympathique ; Beaumont est un héritier des Lumières, sceptique, mais sans manifestation ostensible ; Molinari accepte l’idée d’un Dieu, et n’en veut pas savoir plus ; Volney est résolument athée. L’absolutisme en matière de repos dominical a quelque chose de comique, qui les égaie d’abord. Le Connecticut interdit de brasser de la bière le samedi de peur qu’elle ne travaille le dimanche. (Volney, Tableau, etc., 1803, t. II, p. 376 ; Jean-Baptiste Say, Olbie, 1800, p. 89) En 1876, présent lors d’une soirée organisée à Saragota (État de New-York), « rendez-vous favori de la société américaine », Molinari remarque encore qu’à minuit l’orchestre disparaît : « nous sommes au samedi, et l’on ne danse pas le dimanche. » (Lettres sur les États-Unis, etc., 1876, p. 154). Toutefois, lorsque la loi entre en jeu, produit des interdictions innombrables, et force les pratiques, le ton change. « Il y a une loi, dans le Massachusetts (Nouvelle-Angleterre) », raconte Beaumont, « d’après laquelle on peut arrêter les gens qui voyagent le dimanche, et les condamner, pour ce fait, à une amende. Celui qui a une cause urgente de déplacement doit demander une autorisation de voyager pendant le saint jour. Le conducteur de voiture publique, qui se met en route sans avoir obtenu cette permission, perd sa patente pour trois ans. » (Marie, etc., 1835, vol. I, p. 358) Ceci ne lui paraît pas raisonnable, pas plus qu’à Molinari, qui après avoir fait l’expérience de l’immobilité des transports en Amérique, continuera de critiquer « le bigotisme étroit et formaliste que les puritains ont importé d’Angleterre » dans ses chroniques du Journal des économistes (n° de février 1883, p. 351) Ce reste de « l’esprit intolérant des premiers colons » (Volney, Tableau, etc., 1803, t. II, p. 376), qui force à se renfermer chez soi le dimanche et à n’y lire tout au plus que la Bible (Lettre de Beaumont à son père, 16 mai 1831 ; Lettres d’Amérique, p. 43), ne convient guère à leur tempérament. Il est pourtant fortement enraciné dans la culture américaine. Dès l’époque coloniale, au milieu des conflits pour l’indépendance, les soulèvements du samedi sont proprement sans lendemain ; c’est ce qui arrive en mars 1770, après une première émeute le samedi : le dimanche on se tient tranquille ; mais on ressort le lundi, avec cannes et bâtons, pour attaquer la garde. (Laboulaye, Histoire, etc., t. II, 1866, p. 161) Encore aujourd’hui, si l’anniversaire de la déclaration d’indépendance, le 4 juillet (Fourth of July), tombe un dimanche, la fête nationale est remise au lundi, c’est-à-dire qu’on la célèbre le cinq. 

[Une première perte de repères. 2° La cuisine] Volney, Beaumont, Tocqueville, Molinari, sont d’abord et avant tout des intellectuels, c’est-à-dire qu’ils vivent d’idées, de faits et d’observations ; cela est vrai ; et Beaumont raconte que son camarade de voyage, notamment, ne laissait jamais son esprit en repos, comme les voyageurs le font d’habitude. (Beaumont, « Notice sur A. de Tocqueville », 1861, dans son édition des Œuvres de Tocqueville, vol. I, p. 22.) Mais enfin le corps a besoin de nourriture, d’aliments, et un homme peut bien trouver ces considérations basses et grossières, s’il s’en abstient, en peu de temps il est mort. Comme les petites maîtresses, qui, dit plaisamment Molinari (O. C., t. IX, p. 11-12), mangent à peine en public afin de se faire passer pour des créatures éthérées, l’intellectuel aussi finit bien par « délacer son corset » pour engloutir beefsteaks, côtelettes, etc. Les États-Unis devaient toutefois, sur ce point, décevoir nos quatre auteurs. Voyageur insatiable, Molinari est habitué aux mets les plus curieux, mais il goûte peu la cuisine américaine, qui a « des délicatesses un peu rudes » (Lettres sur les États-Unis, etc., p. 64) Excepté dans quelques maisons particulières, raconte Beaumont, on ne fait tout simplement pas de bonne cuisine en Amérique (Lettre à son frère Achille, 25 décembre 1831 ; Lettres d’Amérique, p. 204), et très vite il se lasse de « l’éternel bacon (viande de porc) ». (Beaumont, « Notice sur A. de Tocqueville », 1861, op. cit., vol. I, p. 33.) Toutefois c’est surtout Volney qui, en bon connaisseur de la médecine humaine (il avait d’abord fait des études de médecine, et conserva le goût de cette science toute sa vie), raille le régime alimentaire des Américains. « J’ose dire », écrit-il, « que si l’on proposait au concours le plan du régime le plus capable de gâter l’estomac, les dents et la santé, l’on ne pourrait en imaginer un plus convenable que celui des Anglo-Américains. Dès le matin à déjeuner, ils noient leur estomac d’une pinte d’eau chaude chargée de thé ou de café si léger, que ce n’est que de l’eau brune ; et ils avalent presque sans mâcher du pain chaud à peine cuit, des rôties imbibées de beurre, du fromage le plus gras, des tranches de bœuf ou de jambon salé, fumé, etc., toutes choses presque indissolubles. À dîner, ce sont des pâtes bouillies, sous le nom de pouding ; les plus graisseuses sont les plus friandes ; toutes les sauces, même pour le bœuf rôti, sont le beurre fondu ; les turneps et les pommes de terre sont noyés de saindoux, de lard, de beurre ou de graisse : sous le nom de pie, de pumkine, leurs pâtisseries ne sont que de vraies pâtes graisseuses, jamais cuites : pour faire passer ces masses glaireuses, on reprend le thé presque à l’issue du dîner, et on le charge tellement qu’il est amer au gosier : dans cet état, il attaque si efficacement les nerfs, qu’il procure, même à des Anglais, des insomnies plus opiniâtres que le café. Le souper amène encore quelques salaisons ou des huîtres, et comme le dit Chastellux, la journée entière se passe à entasser des indigestions l’une sur l’autre » (Tableau, etc., 1803, vol. I, p. 349-350)

[Une première perte de repères. 3° Les villes américaines] La première expérience des villes américaines est pour nos quatre voyageurs une surprise plutôt décevante. « Nous sommes arrivés à Philadelphie », écrit par exemple Beaumont. « Cette ville, qui contient environ 200 000 âmes, ne ressemble à aucune de celles que j’ai vues jusqu’à présent : elle est d’une régularité qu’on est tenté de trouver trop parfaite ; il n’y a pas une rue qui ne traverse la ville tout entière dans un sens ou dans un autre ; toutes sont alignées avec une précision géométrique ; tous les édifices sont propres, entretenus avec un soin extrême et ont toute la fraîcheur des constructions nouvelles. C’est une ville charmante, très favorable à ceux qui n’ont pas de voiture, attendu que chaque rue est bordée de larges trottoirs ; et son seul défaut, je le répète, est d’avoir une beauté monotone. » (Lettre à son père, 16 octobre 1831 ; Lettres d’Amérique, p. 163). Tocqueville fait état d’une appréciation similaire. « À Philadelphie toutes les rues sont tirées au cordeau et tellement semblables que, qui a vu l’une les a vues toutes. » (Lettre à un correspondant non identifié ; O. C., t. XVII, vol. I, p. 142) C’est, dit-il aussi, « la seule ville du monde où l’on ait imaginé de distinguer les rues par des chiffres et non par des noms. Le système des rues est si régulier qu’en partant de la Delaware où se trouve la rue n° 1, on remonte de numéro en numéro jusqu’à la Skuykill. J’habite dans la rue n° 3. Ne trouvez-vous pas qu’il n’y a qu’un peuple chez lequel l’imagination est glacée qui puisse inventer un pareil système. Les Européens ne manquent jamais de joindre une idée à chaque objet extérieur : c’est un saint, un homme célèbre, un événement ; mais ces gens-ci ne connaissent que l’arithmétique. » (Lettre à sa belle-sœur Alexandrine, 18 octobre 1831 ; O. C., t. XIV, p. 141) Près d’un demi-siècle plus tard, naturellement, rien n’a changé. « Qui a vu une rue et une maison les a vues toutes », répète Molinari de Philadelphie. « Les rues, absolument droites, vont les unes du nord au sud, les autres de l’est à l’ouest… Ce damier, qu’égaient pourtant çà et là, dans les rues principales, des allées d’arbres, peut sembler monotone ». (Lettres sur les États-Unis, etc., 1876, p. 37-38)

Ceux qui désireraient des noms qui présentent des idées nouvelles se trouvent mal servis, et l’histoire américaine n’a pas pensé à eux. En 1620, les premiers pères fondateurs, après avoir exploré la côte, s’établissent au lieu que les indigènes nomment Patuxet et fondent la cité de New-Plymouth, en souvenir des terres qu’ils ont quittées. En 1688, les protestants de La Rochelle, qui viennent de voir leurs églises rasées à la suite de la révocation de l’édit de Nantes, émigrent en Amérique et fondent la Nouvelle-Rochelle (actuel État de New-York, sous le nom de « New-Rochelle », avec l’accent de rigueur). New-York s’est d’abord appelée la Nouvelle-Angoulême et la Nouvelle-Amsterdam (Nieuw-Amsterdam). Le Maine, le Maryland, et bien d’autres, masquent à peine leurs origines européennes. « Il y a plus de soixante endroits divers du nom de Washington aux États-Unis », raconte Volney, un peu désabusé. « Il y a aussi une douzaine de Charleston ; en général la nomenclature géographique de ce pays est pleine de répétitions de ses propres noms ou de noms d’Europe, par la raison que chaque colon, anglais, irlandais ou écossais, donne à son nouveau séjour le nom de son lieu natal : et l’on peut dire, sous plus d’un rapport, que les États-Unis sont une seconde édition de l’Angleterre ; mais cette copie est tirée sur un bien plus grand format que l’original. » (Tableau, etc., 1803, vol. I, p. 394) En s’aventurant plus profondément dans les terres américaines, Beaumont constate aussi avec surprise l’abondance de grands noms européens, données à des cités minuscules, perdues au milieu des forêts. « C’est une étrange chose », rapporte-t-il, « au milieu de cet empire à peine ébranlé de la nature sauvage, de s’entendre étourdir du nom magnifique des villes qui rappellent la plus antique comme la plus brillante civilisation. Ici, Thèbes ; là, Rome ; plus loin, Athènes. Pourquoi ce vol fait à tous les peuples du monde de leurs gloires et de leurs souvenirs ? Est-ce un parallèle ou un contraste ? La ville aux cent portes est une bourgade ; la cité reine du monde, un défrichement ; le berceau de Sophocle et de Périclès, un comptoir. » (Marie, etc., 1835, vol. II, p. 45) Aujourd’hui encore Paris, dans l’État de Virginie, ne compte que 49 habitants ; sans doute en sourient-ils eux-mêmes. Les éditeurs américains du roman de Beaumont, toutefois, n’ont pas goûté ces remarques impertinentes, et en l’an de grâce 1958 ils ont discrètement supprimé le passage qu’on vient de lire : car ce n’était pas assez pour eux d’avertir dans la préface que les développements de l’auteur sont « biaisés » ; il fallait bien plutôt les censurer pour protéger la dignité américaine, et c’est ce qu’ils font à plusieurs reprises : qu’ils me pardonnent de les avoir démasqué. (Marie, or slavery in the United States, 1958, réédité à l’identique en 1999.) C’est de l’orgueil, aussi, que Volney aperçoit dans certaines dénominations, comme le Capitole (Washington DC), ou pire encore, le Tibre (Tiber creek — « le ruisseau du Tibre » : c’est impayable), donné au petit filet d’eau qui en baignait encore le pied lorsqu’il visita le pays. (Relation manuscrite, p. 82 ; J. Gaulmier, L’idéologue Volney, 1951, p. 365 ; du même, Volney, 1959, p. 206).

[Une première perte de repères. 4° L’orgueil américain.] Ce même orgueil a impressionné, étonné ou irrité chacun de ces auteurs, l’un après l’autre. Pour Volney, le premier, l’expérience en fut amère. Son entreprise de description factuelle et scientifique des conditions naturelles, sociales et politiques des États-Unis, menée de manière impartiale et critique, se heurte d’emblée à la susceptibilité américaine. De tous les sujets qu’il ambitionnait de couvrir initialement, le climat est, on le sait, le seul qu’il ait livré à la publicité. Dans son ouvrage, Volney expose les caractéristiques principales du climat sur le continent américain, et naturellement avantages et inconvénients sont en balance. L’extrême variabilité du froid au chaud, et du chaud au froid, est notamment signalée par lui comme une cause d’infériorité relative. Cependant les Américains, dit-il, « qui se tiennent presque offensés de ce reproche, défendent déjà leur climat comme une propriété ». (Tableau, etc., 1803, t. I, p. 354) Sans doute le climat, sur une terre habitable, est-il une donnée, et n’est-il pas raisonnable d’en faire un mérite national, quelqu’en soit la bonté véritable. Sans doute aussi, l’homme des sables, à l’Européen qui le croise dans une caravane, n’en vante-t-il pas moins lui aussi « son » désert. Mais les intelligences moyennes et hautes, dans quelque proportion qu’elles soient à la population générale, se distinguent surtout par leur appréciation des faits, et c’est ce qu’au jugement de Volney, puis de nos autres voyageurs, on ne trouvait pas en Amérique. Comme Beaumont et Tocqueville (voir Beaumont, « Notice sur A. de Tocqueville », op. cit., p. 28), Édouard Laboulaye — peu enclin à blâmer les Américains à l’excès — a signalé la tendance plus « meurtrière » du climat américain, remarquant que « le froid, en Amérique, est infiniment plus rigoureux qu’en Europe sous la même latitude, et par exemple, Québec, au Canada, qui a les étés de Paris, a un hiver de six mois aussi rude qu’à Saint-Pétersbourg ; tandis que New-York, sous la latitude de Naples, a les étés de Rome et les hivers de Copenhague. » (Histoire politique des États-Unis, t. I, 1855, p. 155) Une appréciation aussi désintéressée avait peu de chance de trouver de la résonance aux États-Unis. Pour le traducteur américain du Tableau, l’excessive variabilité du climat américain est un mal illusoire, dont ne souffrent que ceux qui ont, comme Volney, un corps « faible et efféminé » (weak and effeminate). (A view of the soil and climate of the United States of America, 1804, p. 138) Thomas Jefferson lui-même, dans sa correspondance avec Volney, montre qu’il fut blessé par les remarques dépréciatives de son ami sur la bonté du climat américain, et comme l’auteur l’avait assez anticipé il entreprit lui aussi de défendre son climat comme une propriété. « Notre ciel est toujours clair, tandis que celui de l’Europe est toujours nuageux », soutient-il notamment. (Lettre à Volney du 8 février 1805 ; The Papers of Thomas Jefferson, vol. 45, p. 473-474) Après avoir franchement dit sa préférence pour le climat américain, il termine en soulignant que sans doute l’habitude, en ceci, joue un grand rôle : c’est un bon politique.

Cet essai par Volney de la méthode scientifique, au milieu d’un peuple qui se place si haut dans l’échelle comparative, n’avait pas été très heureux. D’autres voyageurs allait encore butter contre l’orgueil américain, dans leur quête intellectuelle. Tocqueville et Beaumont avaient débarqué aux États-Unis en 1831 pour découvrir d’eux-mêmes la vraie situation américaine : ils étaient en quête de faits, non de louanges. Collecter les premiers, et écarter les seconds, allait s’avérer une tâche redoutable. Il fallait user de l’hyperbole et même du mensonge, pour ne pas brusquer la susceptibilité des Américains, tout en restant un juge impartial et tranquille, qui avance l’esprit clair ; de même, en écoutant les réponses faites aux questions posées, on devait distinguer les vérités factuelles au milieu d’un langage toujours glorificateur, et les retenir sans se préoccuper du reste. L’épreuve était difficile. « Pour être bien avec eux », note Beaumont, « il faut les louer beaucoup. Je le fais de tout mon cœur, sans que cela tire à conséquence quant à ma manière de voir. Cet orgueil national les conduit à faire tous leurs efforts pour fasciner nos yeux et pour nous présenter seulement le beau côté des choses. Mais j’espère que nous parviendrons à savoir la vérité. » (Lettre à son père, 16 mai 1831 ; Lettres d’Amérique, p. 44) Au fil du voyage, l’exaspération allait devenir dominante. Beaumont ne peut pas faire une plaisanterie sans resté incompris, tant l’orgueil interdit aux Américains de croire à une critique méritée. (Note de voyage de Beaumont, citée dans sa « Notice sur A. de Tocqueville », op. cit., p. 31) C’est cette exaspération, venue après la surprise, qui transparaîtra seule dans les ouvrages subséquents des deux auteurs. « Il n’y a rien de plus gênant dans l’habitude de la vie que ce patriotisme irritable des Américains », écrit ainsi Tocqueville. « L’étranger consentirait bien à louer beaucoup dans leur pays ; mais il voudrait qu’on lui permît de blâmer quelque chose, et c’est ce qu’on lui refuse absolument.  L’Amérique est donc un pays de liberté, où, pour ne blesser personne, l’étranger ne doit parler librement ni des particuliers, ni de l’État, ni des gouvernés, ni des gouvernants, ni des entreprises publiques, ni des entreprises privées ; de rien enfin de ce qu’on y rencontre, sinon peut-être du climat et du sol ; encore trouve-t-on des Américains prêts à défendre l’un et l’autre, comme s’ils avaient concouru à les former. » (Démocratie en Amérique I (1835), II, vi ; O. C., t. I, vol. I, p. 247) Dans Marie, Beaumont parle d’« un orgueil national poussé jusqu’au délire », et il précise sa pensée, écrivant qu’« un Américain, si forte que soit la louange donnée à son pays, n’en est jamais pleinement satisfait ; à ses yeux, toute approbation mesurée est une critique, tout éloge restreint est une injure ; pour être juste envers lui, il faut manquer à la vérité. » (Marie, etc., 1835, t. I, p. 70) 

Enfin nous retrouvons Gustave de Molinari. En 1876, celui-ci n’en est pas à son premier voyage : il a sillonné la plupart des pays de l’Europe, a participé à des congrès internationaux, s’est mêlé avec des hommes de toutes les nations et de toutes les races — il en a vu d’autres, comme on dit. Confronté à l’orgueil américain, Molinari fait état, toutefois, d’une réalité distincte, éminemment nouvelle. « La vanité nationale a certainement jeté des pousses vigoureuses chez tous les peuples civilisés », rapporte-t-il. « L’orgueil méprisant de l’Anglais est proverbial ; le Français est fier de ses institutions que ‘‘le monde lui envie’’, ce qui ne l’empêche pas de les renverser en moyenne tous les quinze ans ; l’Allemand n’a pas dégonflé depuis Sedan ; le Belge lui-même répète avec complaisance que la Belgique est petite par son étendue, mais grande par le génie et les vertus de ses habitants, et le cri favori du Flamand c’est : ‘‘Vivan ons ! Vivent nous !’’ L’Italien est persuadé qu’il ne peut manquer de reconquérir avant peu ses frontières naturelles, — les frontières de l’Empire romain ; le Russe n’ose pas encore se dire le premier des peuples, mais il le sera, et l’avenir du monde appartient indubitablement à la race slave. Le Chinois ne dissimule pas son dédain pour les barbares aux cheveux rouges, et le sauvage australien, qui se nourrit de vers et de grenouilles crues, manifeste hautement son dégoût pour la civilisation et la cuisine européennes. Mais toutes ces vanités et ces orgueils amoncelés ne formeraient qu’une simple motte de terre en comparaison du mont Blanc de l’orgueil américain. » (Lettres sur les États-Unis, etc., 1876, p. 159-160) 

Ce caractère de l’Américain, qui a exaspéré les voyageurs libéraux français, était trop enraciné, trop véridique, pour que Laboulaye l’ait prétendu fallacieux. En plusieurs occasions de son grand cours, il explique lui aussi que les Américains sont « peu avares d’éloges » à propos de leurs pays, et qu’ils sont « assez disposés à grossir les choses ». (Histoire, etc., t. II, 1866, p. 128 et p. 286) Si l’orgueil national est de tout temps et de tout lieu, celui des Américains a participé à la dissipation du mythe, et à ce titre il conserve, pour l’histoire que ce Dictionnaire a charge de raconter, une importance toute particulière.

[Une première perte de repères. 5° Où sont les grands hommes ?] Lorsque Laboulaye parlait des Américains comme étant peu avares d’éloges, il le faisait à l’occasion d’un surnom un peu exagéré qu’ils avaient donné à Benjamin Franklin, l’appelant le « Démosthène de l’Amérique ». Car il était évident pour eux que l’Amérique était une terre propice aux grands hommes. Ce point, toutefois, n’allait pas de soi pour les