Les premières propositions de réforme de Boisguilbert

Dans cette lettre, la première chronologiquement dont nous disposons, Boisguilbert se présente au contrôleur général comme un donneur d’avis ayant, contrairement aux autres, l’avantage de connaître les faits, doté qu’il est d’un bagage de connaissances pratiques « acquises par quinze années de forte application au commerce et au labourage ». Il explique ensuite dans les grandes lignes ses idées économiques : si le peuple est misérable, c’est qu’il souffre de l’incohérence de la fiscalité et des entraves à la liberté du commerce ;  il convient donc d’établir la liberté des chemins et de réformer l’assiette de l’impôt. Deux mémoires joints à cette lettre, et dont nous donnons le détail en note, doivent détailler le fondement de ces propositions de réforme. B.M.


Lettre de Boisguilbert à Pontchartrain, contrôleur général

Rouen, ce 3 mai 1691

Monseigneur,

Le zèle que j’ai pour le service du Roi et la grandeur de votre ministère ne me permet point d’étouffer les lumières que j’ai acquises par quinze années de forte application au commerce et au labourage, auxquels seul je suis redevable de toute ma fortune, mon père et ma père, encore vivants, et d’une famille considérable d’ici, ne m’ayant avancé de rien, quoiqu’ils eussent fait mon cadet conseiller au Parlement : ce qui n’a point empêché que sans rien faire ni de dérogeant à ma naissance, ni à la qualité d’honnête homme, je ne me sois fait lieutenant général de Rouen, qui passe pour la seconde charge de la province. Comme cela n’a pu être, Monseigneur, sans entrer dans un très grand détail de toute sorte de commerce, et, par conséquent, des finances du Roi, qui y sont inséparablement attachées, cela m’a fait remarquer que Sa Majesté peut tirer présentement un très grand secours de ses peuples, si, quittant la création des charges, dont on ne saurait plus trouver le débit au moins dans cette province, sur quoi je vous puis parler, Monseigneur, avec expérience, puisque pour ma part j’en ai levé de nouvelle création pour plus de cent mille livres, que j’ai revendues à divers particuliers, et n’ai cessé que depuis que j’ai vu que personne n’en voulait plus, dans la crainte que leur grand nombre et leur nouveauté ne leur attirassent le sort des anciennes. Ce moyen, Monseigneur, serait de proposer aux peuples le rachat de certains impôts dont Sa Majesté n’ayant jamais rien tiré ou très peu de chose, leur création n’a pas laissé de causer un tort surprenant. Car comme de cette sorte les désordres cesseraient, la cause étant ôtée, et que ce qui a ruiné la province, qui est diminuée de plus de la moitié depuis trente ans tant dans son commerce que dans les revenus de toute sorte de fonds d’héritage, ce n’est point ce qui se paie au Roi, mais seulement la cessation de la consommation par la ruine de la liberté des chemins, en sorte qu’on est obligé de jeter les denrées dans les cantons où elles croissent, pendant qu’à dix ou douze lieues de là elles valent un prix exorbitant ; les peuples se porteraient avec plaisir à donner deux pistoles, à une fois payer, quand, à même temps, cela leur en formerait trois de revenu annuel. Comme j’ose dire, Monseigneur, que cela arriverait incontestablement, puisque ce qu’il y a de moins de revenu dans la province qu’il n’y avait il y a trente ans, n’est tourné au profit de personne et n’est pas non plus anéanti, mais seulement suspendu par les causes que je viens de me donner l’honneur de vous représenter. Les deux mémoires que je prends la hardiesse de vous envoyer son, s’il vous plaît, une preuve de cette vérité. [1] Si vous voulez bien, Monseigneur, jeter les yeux dessus et souffrir, au cas que vous y trouviez quelque difficulté, que je me donne l’honneur de vous en aller éclairer ou en écrire à Monsieur l’Intendant, afin que j’en confère avec lui, j’ose même vous dire que j’en voudrais bien garantir le succès de tout ce que j’ai vaillant. […] [2] de l’argent comptant à Sa Majesté de l’augmentation des revenus des particuliers, et par conséquent de ceux du Roi qui y sont attachés, et du soulagement au peuple qui n’est point misérable par ce qu’il paie au Roi, mais par la ruine du commerce et la diminution du produit des fonds, qui met les propriétaires hors d’état de consommer et de faire gagner la vie au peuple.

Je vous demande très humblement pardon de ma liberté et la permission de me dire avec un très profond respect,

Monseigneur,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Boisguillebert,

Lieutenant général de Rouen

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[1] Ces deux mémoires sont : Mémoire pour faciliter et avancer la levée d’un grand nombre de charges qui sont aux parties casuelles ; Second mémoire (sur les aides).

[2] Le manuscrit est déchiré à cet endroit.

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