L’abbé de Saint-Pierre, lecteur de Sully

Le duc de Sully

À l’image de Boisguilbert, qui affirme s’inspirer directement de Sully et qui use du nom du grand ministre d’Henri IV comme une caution intellectuelle pour ses idées économiques, l’abbé de Saint-Pierre est également un grand lecteur des Mémoires de Sully. Dans son fameux Projet de paix perpétuelle (1713, 1717), il soutient, citations à l’appui, que Sully et Henri IV avaient eu en leur temps le même projet que lui : former une alliance des États européens qui se garantiraient les uns les autres la possession tranquille de leur territoire respectif, alliance qui mettrait fin, par l’emploi de l’arbitrage et de la conciliation, à toute guerre offensive entre ces pays.


L’abbé de Saint-Pierre, lecteur de Sully

(Projet de traité pour rendre la paix perpétuelle entre les souverains chrétiens, pour maintenir toujours le commerce libre entre les nations, pour affermir beaucoup davantage les maisons souveraines sur le trône, etc., 1717, p.399-405)

 

Extrait des Mémoires Du Duc de Sully
sur le grand projet de Henri le Grand pour établir en Europe
une Police générale, un Arbitrage permanent,
une protection réciproque entre les souverains Chrétiens.

 

AVERTISSEMENT.

Lorsque je composai le projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe, imprimé en deux volumes in-12. en 1713, je n’avais connaissance que des deux premiers volumes des Mémoires de Sully. J’ai depuis découvert qu’il y en avait deux autres dont feu M. de Perefixe, Archevêque de Paris Précepteur du Roi, avait tiré tout ce qu’il a dit de ce même projet dans la vie de Henri le Grand.

J’achetai donc les IV Tomes et j’ai fait les Extraits suivants des deux derniers Tomes afin de montrer que quoique la méditation et le bon sens m’aient conduit au même plan de Police Européenne que Henri IV, il en est cependant le premier inventeur, et que nous devons aux soins du fameux Maximilien de Béthune, Duc de Sully, la connaissance de ce merveilleux Plan, qui ce me semble n’avait besoin que d’être un peu approfondi, éclairci et approprié à l’état présent de l’Europe, pour être approuvé de tout le monde, et agréé de tous les Souverains.

Comme plusieurs personnes ont pu douter de ma fidélité dans mes citations, j’ai cru que je devais leur montrer les termes mêmes dont le Duc de Sully parle de ce Plan de Traité dans ses deux derniers Volumes. Plusieurs de mes amis ont cru même que j’avais besoin de mettre ces Extraits au long, soit pour montrer que je n’ai rien proposé d’important et d’essentiel dont je n’aie pour garant le bisaïeul même du Régent, soit pour faire voir qu’en ressuscitant son beau Projet je n’ai travaillé que pour rendre sa mémoire précieuse en faire un objet de bénédiction parmi toutes les Nations d’Europe, jusque dans les derniers siècles du monde.

Extraits des Mémoires de Sully
Tome 3. in fol. Édition de Paris chez Courbé. 1662.

Page 39.

Et quant aux autres affaires qui furent encore occurrentes en ladite année 1606, nous vous dirons que nous étant [un jour que nous étions tous deux de loisir] rendus attentifs à revisiter les papiers des petites armoires vertes de votre Cabinet de derrière, où vous mettiez les minutes de vos Lettres les plus importantes, nous nous en trouvâmes une qui parlait des hauts et magnifiques desseins du feu Roi, datée du 14 Mai et adressée au Roi.

Je dirai donc, Sire, qu’il faut bien que la première notion de ce magnifique bâtiment et glorieux dessein fût infusé du Ciel dans votre esprit, d’autant qu’elle surpasse toute humaine cogitation tant sublime puisse-t-elle être.

Page 41.

Vous êtes résolu de commencer par proposer votre dessein aux États qui ont le plus de disposition à l’agréer comme sont les Provinces Unies des Pays Bas, les Vénitiens et les Ligues de Suisse et leurs Alliés, ensuite de ménager prudemment les trois Rois du Nord ; cela fait de faire association avec tous les Électeurs, Princes, États et Villes Impériales, de faire après les mêmes propositions à la Pologne, Bohême, Hongrie et Transylvanie, leur faisant à tous bien comprendre la généreuse résolution que vous avez prise de ne donner jamais plus d’étendue à votre Royaume que celle qu’il a maintenant nonobstant quelconques plus grandes et légitimes prétentions que vous puissiez avoir.

Page 45. et 46.

J’ai mis ès mains de votre Majesté sept états ou mémoires.

Le premier, sur les moyens de convenir des frontières.

Le second, sur les moyens de faire subsister les trois principales Religions pacifiquement entre elles sans s’entreharceler continuellement.

Le troisième, contenant les moyens de faire comprendre à ceux de la Maison Autriche que nonobstant la translation de quelques-uns de leurs États en d’autres Dominations la leur recevrait plutôt amélioration et plus ferme subsistance que non pas diminution ni affaiblissement.

Page 48.

Et le cinquième d’établir des ordres convenables pour les propositions et résolutions des nouveaux Règlements, Lois et ordonnances pour les cotisations et contributions à fournir pour les conquêtes sur les Infidèles à départir aux associés, toutes lesquelles particularités seront terminées à la pluralité des voix des quinze Dominateurs de la République Chrétienne, sur quoi je mettrai fin à cette ennuyeuse Lettre priant le Créateur etc.

REMARQUES.

On peut voir par ces Extraits :

  1. La grande idée que le Duc de Sully, Premier Ministre, homme de grand sens, avait du merveilleux projet de son maître.
  2. Qu’il donnait égalité de voix à chaque Domination et souveraineté qui devait composer la société, l’association, la Ligue, la République Chrétienne, l’Union Européenne quoiqu’il dût y avoir inégalité de puissance entre ces Dominations, que la France n’avait qu’une voix non plus que Venise.
  3. Que tout s’y devait décider à la pluralité des voix tant pour les cotisations et contributions des membres de la Ligue que pour le partage des conquêtes et autres matières qui seraient mises en délibération.

Tome 3. Page 161.
Touchant les Magnifiques desseins du Roi.

Nous ajouterons deux minutes de Lettres par vous écrites au Roi où il est parlé de ses grands desseins, icelles ainsi cotées au dessus et datées de cette année 1607, etc.

Page 168. et 169.

Dieu tient les volontés et actions des hommes en sa main, et laisse cependant si grande quantité de peuples errer à l’aventure sur le sujet de la Religion, ce qui instruit suffisamment tous Potentats à laisser à Dieu le Régime des esprits pour les choses spirituelles et à se contenter des services corporels pour les choses civiles et temporelles, tellement qu’il n’y a qu’à faire déclarer par chacun des associés l’ordre qu’il désire être suivi en son État sur le fait de la Religion, lequel étant approuvé d’iceux ils demeureront cautions de l’Observation d’icelui tant à l’égard les uns des autres qu’à l’égard des souverains et de leurs peuples.

Page 171.

J’ai toujours eu opinion [dit le Duc de Sully à Henri IV] que les Rois de France ne doivent jamais aspirer à faire de conquêtes sur les Princes leurs voisins, d’autant qu’eux attirant la jalousie, l’envie et la haine de tous les autres, ils se verraient constitués en de telles dépenses, qu’ils seraient contraints de détruire leurs Peuples par surcharges et impositions, et enfin ne leur apporterait qu’un repentir de ne s’être pas contentés d’un si grand, splendide, fertile et populeux état que le leur, afin de le ménager avec l’amour et bienveillance de ses Peuples dont il y a moyen de si bien user qu’ils abonderont toujours en trésors, et richesses, et que vous dès maintenant emporterez la réputation du plus aimé, sage, heureux et Politique Prince qui soit en l’Univers.

REMARQUES.

Le premier fondement de la Police Européenne, c’est que chaque Souverain demeure éternellement propriétaire incommutable du Territoire dont il est en actuelle possession, et de là il s’ensuit qu’il faut que chacun se contente de son Territoire, et renonce entièrement à posséder jamais aucune partie du Territoire des autres : Car ce n’est que par toutes ces renonciations réciproques et réciproquement garanties que chaque Souverain peut acquérir enfin la propriété réciproque perpétuelle pour lui et pour sa postérité du trône de ses pères, et Henri IV, un des plus puissants et un de ceux qui avait le plus de prétentions légitimes sur le territoire des autres, trouve un grand avantage pour lui et pour sa postérité à solliciter l’établissement de cette Loi entre les chefs de nations et une police générale qui donne une force suffisante à cette Loi et qui assure aux souverains la propriété de leurs États patrimoniaux, comme la police particulière de chaque État assure à chaque chef de famille la propriété de ses biens ou acquis ou patrimoniaux.

Page 371 du Tome 3.

Ayant trouvé parmi vos papiers un manuscrit faisant ample mention des hauts et magnifiques desseins projetés par notre Grand Roi [Henri IV] et des formes, méthodes et moyens dont il voulait user pour les entamer, mener et conduire à leur perfection, nous avons estimé à propos de les transcrire et insérer ensuite de ces affaires de Cleves et Juliers qui devaient donner commencement à cette glorieuse et admirable entreprise.

Ce Discours fait mention de la mort de Henri IV.

Page 378 et 379, vers la fin.

Avant que de songer à exécuter les beaux projets qu’il avait pour le bon ordre, les bonnes lois et les établissements utiles au dedans de son Royaume, il voulut songer à l’affermir contre les efforts des puissances étrangères et surtout contre l’ambition de la maison d’Autriche, il voulait par la même raison affermir dans leurs bornes les États voisins et les accroître aux dépens de la maison d’Autriche.

REMARQUE.

Henri croyait qu’il ne pouvait affermir tous les autres États qu’en affaiblissant la maison d’Autriche, ce qu’il ne pouvait exécuter que par la guerre : mais lui seul ne pouvait pas y suffire, il fallait donc intéresser les autres puissances à former une ligue offensive, au lieu que s’il se fût contenté d’une Ligue défensive et de stipuler deux choses, l’une que les États ne pourraient ni diminuer ni s’accroître, l’autre que les Monarchies présentement séparées ne pourraient plus se réunir sur une seule tête, il n’eût pas trouvé de grandes difficultés, il n’eût eu qu’à proposer ouvertement son projet à tous les Potentats, ils se fussent tous trouvés trop heureux d’être affermis dans leurs possessions sans être obligés d’acheter par de grandes dépenses de guerre de nouvelles possessions qui à bien calculer ne valaient pas les dépenses nécessaires pour en faire la conquête, et cela prouve que les souverains d’Europe peuvent former une police générale solide sans tenter auparavant d’affaiblir la maison de France.

Page 380.

Henri écrivit à la Reine Elizabeth en 1601 qu’il eût infiniment désiré de la pouvoir entretenir de plusieurs affaires dignes de ses vertus et de la grandeur de son courage, elle vint à Douvres et le Roi à Calais dans le dessein de se voir mais le Cérémonial y mît obstacle, ils traitèrent par l’entremise de leurs plus confidents serviteurs et n’eut pas sitôt le magnanime et grand esprit de cette Reine entendu la proposition que le Roi lui fit faire de prendre conjointement avec leurs autres fidèles, et bien associés amis le dessein d’essayer d’établir une République très Chrétienne toujours pacifique en elle-même, composée de tous les Potentats de l’Europe et les raisons et fondements d’icelle, que non seulement elle ne l’approuvât mais ne l’admirât.

Page 382.

Jacques successeur d’Elizabeth aurait aisément entré tout d’un coup dans la Ligue Européenne générale mais non d’abord dans une Ligue partiale contre la maison d’Autriche qui l’eût obligé à commencer une guerre lui qui ne voulait que faire durer la paix et laisser les souverainetés telles qu’elles étaient en Europe.

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