Utilité de l’enseignement des notions de la science économique aux jeunes filles

L’économie politique est la science qui traite des prix, des salaires, des impôts, des échanges, et en somme des interactions humaines : elle est par conséquent utile à connaître pour tous les hommes, et aussi pour les femmes, auxquelles ces questions ne peuvent être indifférentes, ainsi que tâche de le démontrer Frédéric Passy dans cette conférence préliminaire d’un cours d’économie politique, en 1870.

 

 

 


UTILITÉ DE L’ENSEIGNEMENT DES NOTIONS DE LA SCIENCE ÉCONOMIQUE AUX JEUNES FILLES.

par Frédéric Passy

 

(Journal des économistes, mars 1870)

 

Discours de M. Frédéric Passy, à l’inauguration des cours de troisième année de l’Association de l’enseignement secondaire et supérieur des jeunes filles, présidée par M. Hippeau.

Mesdemoiselles, Mesdames… C’est une nouveauté que le cours dont je n’ai pas craint de me charger et que l’on n’a pas craint de me confier. C’est une nouveauté, non pas ici seulement, mais en France, qu’un pareil enseignement pour les femmes ; et il n’y a pas longtemps — il n’y a pas dix ans — que c’était une nouveauté pour les hommes. Il s’en faut, à cette heure encore, qu’il leur soit bien largement distribué.

Quelle est donc cette science, à notre avis si utile, et si insuffisamment enseignée, dont j’aurai, non pas assurément à épuiser devant vous le vaste programme, mais à vous exposer au moins les notions fondamentales ?

On vient de la nommer ; et volontiers je remercierais M. Hippeau de m’avoir évité d’en prononcer le nom le premier ; tant ce nom mal compris soulève trop souvent de fausses idées et d’injustes répulsions ! Ce n’est rien moins que l’économie politique. L’Économie politique ! Cela n’est-il pas terrible, en effet, et n’y a-t-il pas de quoi faire dresser les cheveux sur la tête ? Tenez-vous, s’il est possible, en garde un instant contre ces impressions irréfléchies, et permettez-moi de vous donner en quelques mots une idée de l’objet de nos futurs entretiens. Vous allez voir que ce n’est pas si terrible qu’on veut bien le dire.

Vous connaissez, de nom tout au moins, le bourgeois gentilhomme, ce brave M. Jourdain, si fier de sa fortune et si honteux de l’avoir gagnée, qui un beau matin, par pure vanité, veut se donner des maîtres de toutes sciences et être mis au courant de tout, depuis l’escrime jusqu’à la philosophie. Vous savez son étonnement quand il apprend qu’il fait de la prose, sans s’en douter, chaque fois qu’il ouvre la bouche, et la naïveté avec laquelle il appelle aussitôt sa servante pour lui faire part de sa découverte : « Viens çà, Nicole, et apporte-moi mes pantoufles ; c’est DE LA PROSE cela, dit-il à la pauvre fille qui ouvre de grands yeux ; c’est DE LA PROSE. » Et il se rengorge comme s’il avait trouvé le mouvement perpétuel.

Pareillement, quand on parle de physique, de chimie, il semble qu’il s’agisse de choses réservées aux savants, et n’ayant rien à voir avec la vie de tous les jours. Et cependant la cuisine, qui est bien une chose de tous les jours, n’est qu’une succession d’actions physiques et chimiques et peut-être, pour le dire en passant, ne serait-il pas mauvais que les personnes qui font cette physique et cette chimie-là sans le savoir le sussent un peu davantage : cela leur servirait à éviter à l’occasion les négligences dangereuses ou les mélanges imprudents qui peuvent introduire la maladie et la mort dans la préparation même de la vie.

Il n’en est pas autrement, Mesdemoiselles, des phénomènes dont l’étude est l’objet de la science économique. De toutes parts ces phénomènes nous entourent ; et il ne dépend pas de nous de nous en abstenir et de ne pas faire par conséquent d’économie politique ; pas plus qu’il ne dépend de nous de ne pas parler et de ne pas manger. Ce qui dépend de nous, c’est de faire de bonne économie politique, comme de bonne prose et de bonne cuisine, au lieu d’en faire de mauvaise ; et c’est à cela que sert l’étude.

Tous les jours, plus ou moins, tous tant que nous sommes, nous travaillons, nous consommons, nous achetons, nous vendons, nous prêtons, nous empruntons, nous recevons un salaire ou nous en payons un, nous possédons, nous héritons, nous transmettons, nous vivons en un mot ; car tous ces actes sont les conditions même de l’entretien et du développement de la vie, de la vie sociale au moins, qui se compose d’un incessant échange de services. C’est, à proprement parler, la trame dont elle est faite.

Eh bien ! tous ces actes sont des actes économiques. Tous ces actes, d’autre part, comme tout en ce monde, ont leurs lois. Et il n’est pas indifférent d’observer ou de violer ces lois, base de la prospérité individuelle et de la prospérité sociale qui ne se sépare pas de la prospérité individuelle. Pour les observer il faut les connaître ; et pour les connaître il faut les étudier. Et voila pourquoi ce n’est pas précisément faire preuve d’esprit, comme on se l’imagine quelquefois, que de demander, à propos de cette étude, « de quoi cela guérit ».

À la bonne heure, allez-vous dire peut-être ; nous voyons bien que cette étude doit être indispensable aux hommes. Mais les femmes ! qu’ont-elles à y voir ? Que peuvent-elles faire à la marche générale de la société ? Et puis n’est-ce pas bien aride, votre science, bien abstrait, bien… ennuyeux ! Vous voulez donc faire de nous des pédantes !

Dieu nous en garde, en vérité ; car nous ne connaissons rien de pire que le pédantisme. Et Dieu nous garde aussi, s’il est possible, de vous ennuyer. Ce n’est pas notre intention, croyez-le bien ; et ce ne serait pas la faute de l’économie politique, en tout cas, si nous avions ce malheur. Il est très vrai qu’un des hommes les plus célèbres et les plus justement célèbres de notre temps — j’aime mieux ne pas le nommer, — s’est permis une fois de définir cette science : « une littérature ennuyeuse ». Mais sa définition est-elle exacte ? Voilà la question. J’en appelle à vous, Mesdemoiselles ; et je vous fais juges des objections.

Voyons, vous avez des yeux, n’est-ce pas ? en général au moins ; et des oreilles aussi ; et une intelligence avec cela. C’est pour vous en servir, je suppose ; c’est-à-dire pour voir, pour entendre et pour comprendre. Laissez-moi vous interroger un instant, et vous allez voir que parmi les choses qui frappent vos yeux et vos oreilles, parmi les préoccupations qui s’imposent à votre intelligence, les problèmes économiques tiennent leur place et une grande place. Vous allez voir, en d’autres termes, que vous vous en êtes posé plus d’un déjà, et que vous êtes loin d’y être indifférentes. Vous avez été frappées souvent, j’en suis bien sûr — les enfants même le sont — d’un grand fait qui se présente à nous à toute heure et sous mille formes, et qui toujours éveille dans nos cœurs de nouvelles impressions : je veux dire l’inégalité des conditions et des fortunes. Vous vous êtes demandé, et très certainement on s’est demandé autour de vous, pourquoi il y a ici-bas des riches et des pauvres. Je serais même bien surpris si vous n’aviez pas assisté parfois à quelque grande controverse sur ce sujet ; si dans votre famille, ou dans un salon, ou ailleurs, vous n’aviez entendu soutenir d’un côté que toute différence entre les hommes est une monstruosité et que le monde est à refaire ; et de l’autre que le monde est parfait et qu’il faut bien se garder d’y toucher. Avez-vous une opinion, je n’en sais rien, mais vous conviendrez qu’il vaut bien la peine d’en avoir une, et de tâcher d’avoir la bonne.

Vous voyez des gens posséder des maisons, des terres, des meubles ; en jouir à leur fantaisie, les vendre, les donner, les louer, les transmettre à leurs enfants ou à leurs amis. C’est, vous dit-on, la conséquence naturelle du droit de propriété, et de l’héritage qui en découle. Mais vous en voyez d’autres qui, si les premiers n’étaient pas là pour les en empêcher, trouveraient fort bon de jouir à leur place des mêmes avantages : et vous n’ignorez pas qu’il y a des personnes aux yeux desquelles la propriété est un abus, sinon pis ; l’héritage un abus plus grand encore ; et qui estiment qu’il serait temps d’en finir avec tout cela. Vous qui avez bien quelque petite chose à laquelle vous tenez, vous qui voyez travailler autour de vous et pour vous des parents dont votre avenir est la préoccupation ou l’espérance, vous sentez bien qu’il est dans la nature humaine de s’attacher à ce qu’on possède ; et vous voudriez bien en même temps ne pas avoir à vous reprocher de détenir injustement ce qui devrait revenir à autrui. Vous est-il indifférent, je vous le demande encore, de savoir ce que c’est que la propriété et quelles en sont les bases et les limites ?

Je mets la main à la poche, et j’en tire un de ces disques blancs ou jaunes qu’on appelle des pièces de monnaie. C’est un problème économique encore que je pose sous vos yeux, et je serais bien surpris si ce problème ne vous avait plus d’une fois attirées. Voilà deux métaux, l’or et l’argent, qui, par eux-mêmes, ne semblent de nature à rendre aucun service réel et direct : ils ne se boivent ni ne se mangent ; ils ne nous préservent ni du froid ni du chaud ; ils ne satisfont guère, en un mot, à aucun de nos besoins, si nous en exceptons des besoins très réels, mais très secondaires, d’élégance et d’ornement : et cependant, c’est au moyen de ces deux métaux que l’on obtient la satisfaction de presque tous les besoins et que l’on se procure tous les services. Tout le monde les reçoit avec plaisir ; personne ne s’en défait sans peine. Ils circulent d’un bout de la terre à l’autre, sans difficulté, comme le gage et la représentation de tous les biens ; et qui en possède en quantité suffisante peut se croire assuré de ne manquer de rien. Ils sont devenus, en quelque façon, la mesure et le type de la richesse ; et pour beaucoup de personnes, en effet, ils sont la richesse elle-même.

Voilà, certes, une bien étrange et bien universelle puissance. Est-elle légitime, et en ce cas à quoi tient-elle ? N’est-elle qu’un privilège sans fondement, une royauté usurpée, comme vous l’avez peut-être entendu dire ; et en ce cas que faut-il faire pour la détruire ? La monnaie n’est-elle qu’une fiction ; et s’il en est ainsi, faut-il la proscrire comme avait fait Lycurgue ? Est-elle la richesse ; et alors pourquoi ne pas la multiplier pour multiplier la richesse, ainsi qu’ont tenté de le faire à diverses époques financiers et souverains ? Autant de questions qui ont rempli l’histoire, qui ont motivé tantôt des confiscations, tantôt des interdictions d’exporter les métaux précieux, tantôt des guerres, tantôt des tentatives célèbres, comme celle de Law ou les assignats de la Révolution ; et qui valent bien, à coup sûr, la peine d’un peu de réflexion.

Voici autre chose. Notre siècle est le siècle de l’industrie et de la science ; et c’est par le développement de l’outillage que la science sert le plus ostensiblement l’industrie. Vous avez une idée au moins de ce qui se fait en ce genre. Vous êtes allées à l’Exposition ; vous êtes entrées dans quelque atelier ou dans quelque usine : vous avez vu fonctionner ces grands appareils, ces roues, ces pistons, ces métiers, ces marteaux, ces cisailles, ces machines à percer, à couper, à pétrir, qui semblent donner à la main de l’homme la force irrésistible des géants de la fable et des génies de l’Orient. Quelles ont été vos impressions en face de ces merveilles ? Probablement elles ont été diverses. Vous avez admiré, et comment ne pas le faire ? Vous avez plus vivement senti, en face de ces œuvres, la grandeur de l’homme plus grand que ses œuvres. Mais cette admiration a-t-elle été sans mélange ? N’avez-vous pas éprouvé d’abord un certain éblouissement, je dirais presque une certaine crainte physique ? Vous avez senti, presque malgré vous, que tout cela était redoutable, et vous vous êtes demandé peut-être si le danger ne surpassait pas le profit. Et puis, vous avez éprouvé des inquiétudes d’un autre genre ; vous vous êtes demandé si, dans cette transformation incessante du travail, la place de l’homme qui travaille n’était pas amoindrie. Vous avez vu, à côté des métiers, des figures pâles, étiolées, des enfants sans jeunesse et sans sourire ; et vous vous êtes prises à songer sur leur sort. Et quand plus tard vous avez entendu dire (cela se dit tous les jours) que le progrès est une décadence et que l’industrie épuise les peuples ; quand, à propos de quelque crise commerciale, ou de quelque manufacture arrêtée, on a crié devant vous que les machines sont la plaie de l’ouvrier, qu’elles l’abrutissent, qu’elles l’asservissent, qu’elles lui enlèvent son travail, son salaire et son pain, vous n’avez plus su que penser, et vous vous êtes demandé s’il faut choisir entre l’ignorance et la misère, et si vraiment la grandeur matérielle de l’homme ne peut être achetée qu’au prix de sa grandeur morale.

Parler de machines et de travail, c’est parler de salaire, et de concurrence, et de capital ; c’est parler aussi des luttes, luttes cruelles, hélas ! auxquelles donnent lieu trop souvent les rapports du salaire et du capital. Vous ne faites pas apparemment des journaux votre lecture habituelle ; mais il arrive jusqu’à vous, de temps à autre, quelque chose de ce qui se trouve dans les journaux. Vous savez que des hommes, pour le taux de leur rétribution, pour la durée de leur journée, pour tel ou tel détail de leur tâche quotidienne quelquefois, se refusent à continuer cette tâche, qu’ils se mettent en grève, comme on dit ; qu’ils se coalisent, comme on dit encore ; et qu’à la suite de ces coalitions, de ces grèves, la misère les décime, que la faim les presse, que les têtes se montent, que des violences et des désordres sont commis ; et que le meurtre et l’incendie viennent porter la ruine et la désolation dans les ateliers et dans les familles. Et vous savez aussi qu’à ces violences ou à ces menaces la menace et parfois la force répondent ; et que des Français, au milieu de ces débats, où l’on ne s’entend plus parce qu’on ne s’écoute plus, tombent frappés par des balles françaises, inondant de leur sang leurs instruments de travail transformés en instruments de ravage et de mort. Lorsque le soir, au cercle de famille, il est question de ces choses, un frisson, j’en suis certain, passe sur votre cœur. Vous ne savez qui sont les coupables, et vous n’osez condamner personne. Mais vous savez qu’il y a des victimes, et vous plaignez les victimes. Vous sentez aussi qu’au mal il doit y avoir un remède. Et vous appelez de vos veux la science, la lumière, la civilisation, qui mettront fin à ces douloureuses collisions.

En voilà assez, ce me semble : ce ne sont que des exemples et je pourrais les multiplier. Je pourrais vous parler des impôts dont le poids nous touche tous et que par conséquent nous connaissons tous ; — de la charité sur laquelle il y a tant de systèmes et qu’il est si difficile de bien diriger ; — du luxe, éternel objet de débat dans les conversations et dans les livres, et à propos duquel il n’est pas possible que vous n’ayez entendu développer les thèses les plus différentes. Le luxe est un bien, vous disent les uns ; dépensez, dépensez toujours, c’est le devoir de la richesse ; cela fait aller le commerce. Le luxe est la ruine des familles et des nations, vous crient les autres ; tout ce qui est donné à la satisfaction de ce vampire est enlevé à la substance du pauvre. On ne sait plus auquel entendre, et l’on en est à se demander si l’on doit se ruiner en parures par amour de l’humanité, ou si l’on peut se permettre un papier à fleurs dans sa chambre ou un ruban frais à son chapeau sans encourir les reproches de sa conscience. Si ce problème-là n’est pas aussi grave que le précédent, peut-être — il l’est plus qu’il n’en a l’air pourtant, et vous le verrez plus tard —, il vous touche de plus près en revanche, et il serait étrange que vous n’y eussiez jamais songé.

Vous avez maintenant une idée, une idée seulement, mais une idée exacte au moins — et plus vivante que n’eût pu vous la donner la meilleure définition — de l’objet de nos entretiens. Vous savez par conséquent quel genre d’intérêt peut offrir l’étude à laquelle nous vous convions. Ne fût-ce qu’un intérêt de curiosité, ne fût-ce que pour développer votre intelligence et pour vous sentir à l’occasion moins étrangères à ce qui se dit autour de vous, pour suivre avec plus de plaisir une conversation ou y prendre part plus à propos, cela ne serait pas à dédaigner, en vérité. Il n’est jamais indifférent d’être au niveau de ceux avec qui l’on vit, et toute instruction est bonne quand elle fournit un aliment à l’esprit et ajoute quelque chose au charme sérieux des relations quotidiennes.

Mais là ne se borne pas — vous allez le comprendre ou plutôt on vous l’a fait comprendre déjà — l’utilité des connaissances auxquelles nous voudrions ne pas vous voir plus longtemps étrangères : elles ont ou elles peuvent avoir, au point de vue de votre bonheur et de vos devoirs, la plus haute et la plus sérieuse importance. Je vais peut-être, et j’en ai peur, vous redire moins bien ce qui vient de vous être si bien dit ; mais vous m’excuserez : la chose, je le crois, vaut bien la peine d’être répétée.

La place de la femme, c’est le foyer, c’est la famille. C’est là qu’elle trouve à la fois ses plus douces jouissances et sa plus légitime et plus précieuse influence.Mais cette influence, comment s’exerce-t-elle ? Par le cœur, sans doute ; mais par l’esprit aussi. Vous avez des pères, des frères, vous aurez un jour, pour la plupart, des maris et des fils. Pères, frères, fils, maris, par leurs études, par leurs fonctions, par leurs obligations de citoyens, s’occupent ou s’occuperont de ces choses qui font le fond de la vie sociale. Ils en rapporteront avec eux à la maison le souci, le poignant souci quelquefois. Pensez-vous qu’il leur soit indifférent de trouver, en y rentrant, une intelligence close à ces préoccupations, incapable de les comprendre et de les apprécier, ou de trouver au contraire une intelligence ouverte, et dans laquelle ils puissent au besoin verser la leur ? Ah ! permettez-moi de vous le dire, à vous qui êtes jeunes et qui avez encore l’avenir devant vous, les femmes ne savent pas assez, en général, combien il leur importe, au point de vue de leur bonheur, de ne pas accepter trop humblement cette prétendue infériorité intellectuelle à laquelle une trop longue tradition les a condamnées. Elles ne savent pas, en général, combien elles perdent à n’être pas les égales des hommes, à se contenter d’être, comme quelques-unes s’y résignent et parfois, hélas, s’en font gloire, une parure dans un salon, un colifichet qui passe en faisant froufrou. Ce n’est pas trop leur faute, je le sais bien, « Vous n’avez pas voulu d’égales, a-t-on dit justement aux hommes ; vous y avez gagné de n’avoir plus de compagnes. » Soit ; mais si vous voulez être les compagnes des hommes, dirai-je aux femmes à mon tour, tâchez d’être leurs égales, tâchez que rien ne leur manque auprès de vous. La véritable union est l’union complète ; et les liens de l’esprit resserrent les liens du cœur.

J’ajouterai, et ceci ne vous sera pas peut-être moins sensible, qu’il n’y va pas seulement de votre intérêt ; il y va de votre devoir et de l’accomplissement même de cette mission de dévouement et d’affection qui est la vôtre. La vie est dure souvent pour les hommes, et surtout pour ceux qui ne prennent pas à la légère la responsabilité de la parole et de l’action ; pour ceux qui, tourmentés du besoin de diminuer la part du mal en ce monde et d’y accroître la part du bien, ont à lutter contre les résistances de la routine, de l’habitude, du préjugé, ou contre les résistances plus opiniâtres encore des interdis mauvais et des cupidités coupables. On s’use à cette besogne, on s’y épuise, on s’y aigrit quelquefois ; et, après avoir vainement réclamé ce que la justice demandait et ce que commande réellement l’intérêt de tous, on arrive à prendre en haine le genre humain ou à mettre la main à ces renversements violents qui ne détruisent pas toujours le mal et qui détruisent souvent le bien. Savez-vous ce qui a manqué, le plus souvent, à ceux qui succombent ou qui s’égarent ainsi ? Il leur a manqué l’affection ou la sagesse d’une femme. Il leur a manqué cette sympathie qui console et cette affection qui désarme. Il leur a manqué cette influence d’autant plus irrésistible qu’elle est plus continue et plus douce ; ce rafraîchissement quotidien devant lequel disparaît la chaleur du jour et l’aigreur de la lutte ; ce souffle puissant et aimé qui ne soutient pas seulement, qui parfume jusqu’aux fatigues et aux déboires mêmes. Celui-ci, armé par la nature de toutes les puissances qui semblent promettre le succès, a succombé parce qu’il était seul (soli), ou parce qu’il était mal secondé et mal soutenu. Celui-là a triomphe de tout, au contraire ; et, faible par lui-même peut-être, il a fait des prodiges, parce que derrière lui il y avait une âme dans laquelle se retrempait la sienne, et que, dans l’intimité de sa demeure au moins, il se sentait compris et approuvé.

Et c’est par là, vous le voyez, Mesdames, et vous aussi, Mesdemoiselles, que, sans sortir de l’ombre de vos demeures, sans affronter, habituellement au moins, les combats de la place publique et les mêlées de la presse, vous pouvez, et vous devez souvent, influer pour votre part sur les destinées communes. C’est par là que le devoir domestique s’élève pour vous à la hauteur d’un devoir patriotique, d’un devoir humain ; et que l’on a raison de dire que dans tout ce qui se fait de bien ou de mal ici-bas la première part, si l’on cherche bien, doit revenir aux femmes. Elles ont beau dire : quand un abus, si sérieux qu’il soit, est unanimement condamné par elles, il peut s’attendre à être supprimé par les hommes.

C’est ce qu’exprimait admirablement, à mon avis au moins, voici bientôt vingt-cinq ans, un de ces littérateurs… ennuyeux, sans style comme sans esprit, qu’on appelle économistes. Celui-ci s’appelait Bastiat, et je ne suis pas fâché d’avoir l’occasion de vous le faire connaître un peu dès aujourd’hui, en attendant mieux.

« Un peuple, disait-il, en citant je ne sais plus quel philosophe, n’a qu’une chose à faire pour développer dans son sein toutes les vertus, toutes les énergies utiles : c’est tout simplement d’honorer ce qui est honorable, et de mépriser ce qui est méprisable. Et quel est le dispensateur naturel de la honte et de la gloire ? C’est la femme ; la femme, douée d’un tact si sûr pour discerner la moralité du but, la pureté des motifs, la convenance des formes ; la femme qui, simple spectatrice de nos luttes sociales, est dans des conditions d’impartialité trop souvent étrangères à notre sexe ; la femme, dont un sordide intérêt, un froid calcul ne glace jamais la sympathie pour ce qui est noble et beau ; la femme enfin qui défend par une larme et qui commande par un sourire.

« … Jadis, ajoutait-il, les dames couronnaient le vainqueur du tournoi : la bravoure, l’adresse, la clémence se popularisaient au bruit enivrant de leurs applaudissements. Dans ces temps de troubles et de violences, où la force brutale s’appesantissait sur les faibles et sur les petits, ce qu’il était bon d’encourager, c’était la générosité dans le courage, et la loyauté du chevalier unie aux rudes habitudes du soldat.

« Eh quoi ! parce que les temps sont changés, parce que les siècles ont marché ; parce que la force musculaire a fait place à l’énergie morale ; parce que l’injustice et l’oppression empruntent d’autres formes, et que la lutte s’est transportée du champ de bataille sur le terrain de idées, la mission de la femme sera terminée ? Elle sera pour toujours reléguée en dehors du mouvement social ? Il lui sera interdit d’exercer sur des mœurs nouvelles sa bienfaisante influence, et de faire éclore, sous son regard, les vertus d’un ordre plus relevé que réclame la civilisation moderne ?

« Non, il ne peut en être ainsi…. La civilisation se transforme et s’élève ; l’empire de la femme doit se transformer et s’élever avec elle… C’est aux vertus morales, à la puissance intellectuelle, au courage civil, à la probité politique, à la philanthropie éclairée, … que doivent être désormais décernés ces prix inestimables, ces irrésistibles encouragements réservés autrefois à la seule bravoure de l’homme d’armes… » C’est sur les vices et les abjections contraires que doivent tomber « ce mépris poignant, ces mortelles ironies, qui eussent accablé, dans d’autres temps, le chevalier félon qui aurait abandonné la lice ou acheté la vie au prix de l’honneur. » Voilà la mission que de nos jours la Providence réserve à la femme.

Je n’ajouterai rien, Mesdames ; et comment oserai-je risquer de vous faire faire la comparaison entre ma parole et celle d’un tel maître ? Je vous demanderai seulement, pour confirmer cette parole, la permission de vous lire encore en terminant deux courts passages de deux écrivains distingués.

L’un est M. Droz, l’un des plus aimables esprits et des plus dignes caractères de ce siècle, celui-là même dont M. Guizot a dit qu’il honorait la science et l’humanité. Voici ce qu’il a écrit dans la préface d’un petit traité d’économie politique qui est un de ses meilleurs travaux :

« L’étude de l’économie politique peut dessécher les esprits étroits et ne leur laisser voir sur la terre que des marchandises, des ventes et des profits. Mais cette étude sera toujours pour les esprits doués de quelque étendue une source de nobles méditations sur les moyens d’améliorer le sort des hommes et sur les bienfaits de l’éternel Auteur des choses. »

L’autre est M. de Sismondi, le savant historien, qui s’est occupé aussi avec distinction d’Économie politique, mais qui malheureusement, nous le verrons plus tard, a contribué à populariser quelques regrettables erreurs.

Il s’adresse à une jeune personne d’une illustre famille, Mlle de Saint-Aulaire ; et voici ce qu’il lui dit :

« J’appelle votre esprit si juste à plus de recherches encore, à plus de méditations sur l’économie politique. C’est une belle science, et une science qui sied aux femmes ; car c’est la théorie de la bienfaisance universelle. »

Je crois qu’il eût été plus exact de dire la théorie de la justice ; mais ne chicanons pas : la bienfaisance suppose le respect du droit, et c’est dans le terrain de la justice, a dit un des plus grands penseurs de ce siècle, que doit être enracinée la charité.

« Si nos philosophes contemporains savaient, dit-il ensuite, que j’adresse ces réflexions à une jeune et jolie personne, ils croiraient que je radote ; mais cette jolie personne a une tête faite pour les fortes réflexions. D’ailleurs je commence à croire que les femmes seules sont capables d’étudier aujourd’hui. Les hommes qui ont du talent, et surtout du style, sont si pressés d’enseigner qu’ils n’ont plus le temps d’apprendre. Ils ont lu aujourd’hui ; ils écrivent demain un article de journal : c’est le plus long crédit qu’ils veuillent accorder à la renommée. »

Je n’ai garde (il y a des sujets qu’il vaut mieux ne pas approfondir) d’examiner devant vous jusqu’à quel point la critique formulée ici contre les esprits masculins peut être fondée. Il m’est plus agréable d’accepter l’éloge décerné avec tant de bonne grâce aux esprits féminins. Ce n’est pas de vous, Mesdemoiselles et Mesdames, que doit venir la contradiction ; et vous ne m’en voudrez pas, je l’espère, si je dis que je compte sur vous pour donner, par votre attention aux entretiens dont celui-ci n’est que le prélude, pleine raison à la bonne opinion de M. Sismondi.

F. Passy.

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