Dix articles inédits du jeune Frédéric Bastiat (5/10)

Image_FB_Illustration_T17_1851Cinquième volet de la publication de dix articles inédits de Frédéric Bastiat publié entre 1843 et 1844 dans le journal local La Sentinelle des Pyrénées, sur le libre-échange, la balance du commerce, la réforme de la poste et l’organisation politique française. En tête de chaque article figure l’introduction générale, commune aux dix articles, qui explique l’origine de ces inédits, l’époque à laquelle ils ont été composés, et la situation de Bastiat à cette période.

Plan des dix articles inédits du jeune Frédéric Bastiat :

  1. « Incompatibilités Parlementaires », La Sentinelle des Pyrénées, 21 mars 1843, p. 2-3.
  2. « Incompatibilités Parlementaires », La Sentinelle des Pyrénées, 25 mars 1843, p. 2-3.
  3. « Liberté Commerciale. État de la question en Angleterre. 1er article », La Sentinelle des Pyrénées, 18 mai 1843, p. 3.
  4. « Liberté Commerciale. État de la question en Angleterre. 2ème article », La Sentinelle des Pyrénées, 25 mai 1843, p. 2.
  5. « Liberté Commerciale. État de la question en Angleterre. 3ème article », La Sentinelle des Pyrénées, 1er juin 1843, p. 2.
  6. « La balance du commerce », La Sentinelle des Pyrénées, 2 déc. 1843, p. 1-2.
  7. « À Monsieur le Rédacteur en chef de la Presse », La Sentinelle des Pyrénées, 14 déc. 1843, p. 3.
  8. « Question des sucres en Angleterre », La Sentinelle des Pyrénées, 2 juillet 1844, p. 2-3.
  9. « Réforme postale », La Sentinelle des Pyrénées, 3 août 1844, p. 2-3.
  10. « Réforme postale. 2ème article », La Sentinelle des Pyrénées, 6 août 1844, p. 2.

Introduction générale
aux « Dix articles inédits du jeune Frédéric Bastiat »

Reprises dans les années 1980, après un silence de plus d’un demi-siècle, les recherches académiques sur Frédéric Bastiat permettent d’améliorer peu à peu notre connaissance de la vie, de l’œuvre et de l’influence de cet économiste majeur de la tradition libérale française.

Cet effort s’illustre notamment par la recherche et découverte d’écrits inédits, non compris dans l’édition de référence Paillotet-Guillaumin (publiée initialement en 1854-55 et rééditée ensuite par l’éditeur Guillaumin en 1862-64, 1870-73, 1878-79, 1881-84, 1907, puis finalement par les éditions de l’Institut Coppet en 2015).

Les dix articles de jeunesse que nous publions ici pour la première fois ont été découverts par Jean-Claude Paul-Dejean dans le journal local La Sentinelle des Pyrénées. Nous devons à l’amabilité de David Hart, éditeur des Collected Works de Bastiat en langue anglaise, de nous en avoir transmis une copie numérisée, nous permettant de faire découvrir ces écrits oubliés au public français.

sentinelleCes articles datent de 1843-1844 et nous font donc remonter aux origines des idées économiques de Frédéric Bastiat. À cette époque ancienne, Bastiat est âgé de 42 ans et n’a publié aucun des pamphlets qui feront sa célébrité. Il n’est pas encore en rapport avec les économistes libéraux parisiens et son nom est inconnu en dehors de quelques cercles intellectuels du sud-ouest.

En 1834, Bastiat avait bien répondu à une pétition de marchands de Bordeaux, Le Havre et Lyon, qui entendaient modifier le tarif des douanes pour servir leurs intérêts. « On réclame le privilège pour quelques-uns, disait-il ; je viens réclamer la liberté pour tous. » (Œuvres complètes, t. 1, p.232) La question du commerce du vin, préoccupation naturelle pour un natif du sud-ouest, avait été la source de deux autres contributions : « le fisc et la vigne », s’opposant à la fiscalisation abusive et inégalitaire sur le vin, et un « Mémoire sur la question vinicole », d’ambition plus générale, et présenté à la Société d’agriculture, commerce, arts et sciences des Landes en janvier 1843.

On a su de tout temps que Bastiat, éduqué dans une maison de commerce par son oncle et très tôt versé dans les écrits économiques de référence, notamment Adam Smith, Jean-Baptiste Say, Charles Comte et Charles Dunoyer, dont il discutait les théories dans sa correspondance et au sein du cercle mugronais l’Académie, se forgea très vite dans ce domaine des convictions bien arrêtées. Les circonstances par lesquelles il eut connaissance de l’action de la ligue anglaise pour le libre-échange (Anti-corn-law-league) de Richard Cobden sont également connues. Intrigué par les bribes d’informations parvenues jusqu’à lui, Bastiat s’abonna au journal anglais The Globe and Travaller et découvrit l’agitation libre-échangiste anglaise, en parfait accord avec ses idées.

Entre cette découverte initiale et la publication de son premier grand article économique, « De l’influence des tarifs français et anglais sur l’avenir des deux peuples » (Journal des économistes d’octobre 1844, OC, 1, p.334-386[1]), la maturation des principes économiques de Bastiat était floue. Ces dix articles de jeunesse viennent donc apporter une clarté utile, et prouvent à quel point certaines idées de Bastiat étaient des leitmotifs incessants : c’est le cas de la liberté du commerce, c’est le cas aussi des « incompatibilités parlementaires », un credo majeur de notre auteur auquel la postérité a prêté trop peu d’attention.

C’est justement de ce thème que traitent les deux premiers articles donnés par Bastiat dans la Sentinelle des Pyrénées. [2] Déjà en 1830, dans sa communication aux électeurs des Landes, il avait insisté sur l’importance d’interdire aux fonctionnaires l’accès aux ministères : « Si nous voulons restreindre l’action du gouvernement, ne nommons pas des agents du gouvernement ; si nous voulons diminuer les impôts, ne nommons pas des gens qui vivent d’impôts ; si nous voulons une bonne loi communale, ne nommons pas un préfet ; si nous voulons la liberté de l’enseignement, ne nommons pas un recteur ; si nous voulons la suppression des droits réunis ou celle du conseil d’État, ne nommons ni un conseiller d’État ni un directeur des droits réunis. » (OC, 1, p.222) Dans son double article à la Sentinelle des Pyrénnées, il revenait à l’attaque sur ce thème, dans des termes très similaires. « Si nous remettons les cordons de la bourse aux mains qui y puisent, devons-nous nous attendre à ce qu’elle soit ménagée ? Si nous confions le droit de créer des fonctions à ceux qui doivent les occuper, n’est-il pas à craindre qu’elles se multiplient outre mesure ? et qu’est-ce qu’étendre le domaine des fonctions publiques, si ce n’est restreindre celui de l’activité privée, c’est-à-dire restreindre la liberté elle-même ? »

Dans un article de décembre 1843, Bastiat traite de la question de la balance du commerce, préjugé éternel (à ce point qu’il n’est toujours pas officiellement vaincu) qu’il affrontait avec une hauteur de vue remarquable. Animé par des inspirations presque hayekiennes, Bastiat mettait en avant le mobile de l’intérêt personnel et le pouvoir informatif et stabilisateur des prix. [3]

Dans une autre série d’article, il s’attaquait à la réforme française de la poste, accomplie en Angleterre avec une grande supériorité. Il montre que la taxation inégale des courriers est belle est bien inégale ; que, s’il est normal que la part du prix du timbre qui couvre les frais d’exploitation des postes augmente avec la distance du lieu d’envoi, il est honteux que la part d’impôt qui compose ce prix augmente également avec la distance, rompant ainsi toute justice dans la répartition de la charge fiscale.

Le reste des articles est consacré à la réforme libre-échangiste anglaise. Bastiat y revient inlassablement, conscient d’assumer une mission d’intérêt public en évoquant cette grande lutte qui s’opère outre-Manche. « C’est une chose affligeante que la presse parisienne, toute dévouée au privilège industriel, persiste à tenir le public dans l’ignorance de la révolution profonde qui s’opère en ce moment de l’autre côté du détroit, révolution qui ne va à rien moins qu’à détruire tous les monopoles et entre autres le monopole colonial. » En travaillant avec passion sur cette question, Bastiat allait faire naître son destin. À l’été 1844, moment où s’arrête sa contribution à la Sentinelle des Pyrénées, il envoyait son article comparant la législation douanière en France et en Angleterre au Journal des économistes, qui le publia en octobre.

Gustave de Molinari a bien raconté comment, par cet article, fruit d’une maturation intellectuelle de plusieurs mois, dont les articles dans la Sentinelle des Pyrénées fournissent l’illustration précise, Bastiat entra avec éclat sur la scène des économistes français. « L’article arrivait du fond des Landes, sans être appuyé par la moindre recommandation. Aussi devons-nous dire qu’on le laissa bien un peu languir dans les cartons. Un journal est exposé à recevoir tant d’articles et quels articles ! Mais enfin, sur les instances de l’éditeur, M. Guillaumin, le rédacteur en chef du journal, M. Dussard, jeta les yeux sur ce travail d’un aspirant économiste. Dès les premières lignes, il reconnut la touche ferme et vigoureuse d’un maître, ex ungue leonem. Il s’empressa de mettre en lumière ce diamant qu’il avait pris d’abord pour un simple morceau de quartz. L’article parut dans le numéro d’octobre 1844 et il obtint un succès complet. Tout le monde admira cette argumentation serrée et incisive, ce style sobre, élégant et spirituel. Le Journal des Économistes demanda de nouveaux articles à ce débutant qui venait de se placer d’emblée parmi les maîtres, et plusieurs membres de la Société d’économie politique, notamment MM. Horace Say et Michel Chevalier lui adressèrent leurs félicitations en l’engageant à poursuivre avec eux l’œuvre de la propagande des vérités économiques. » (Nécrologie de Frédéric Bastiat, Journal des économistes, t. 28, février 1851, p.184)

Benoît Malbranque


Cinquième article

« Liberté Commerciale. État de la question en Angleterre. 3ème article », La Sentinelle des Pyrénées, 1er juin 1843, p. 2.

 

LIBERTÉ COMMERCIALE.

État de la question en Angleterre.

3ème article.

 

Je ne doute pas que le lecteur, si je suis assez heureux pour en rencontrer qui prenne intérêt au sujet que je traite, ne soit disposé à me dire : mais selon votre propre exposé, l’affranchissement du commerce a moins de chances en Angleterre qu’en France ; ici, il n’est repoussé que par une fausse doctrine et par les intérêts industriels qu’elle protège ; là, outre ces obstacles, il a à lutter contre la puissance des lords, l’influence du clergé, un immense développement colonial, et la plus forte des passions populaires, l’orgueil national jaloux d’une suprématie maritime incompatible avec la libre communication des peuples. Pour vaincre de telles forces, qu’est-ce que ces Meetings, cette propagande de quakers et de non-conformistes, ces parodies de l’agitation irlandaise, ces pétitions, ces motions radicales toujours brisées par une majorité compacte ?

Mais si je venais à démontrer que le parti tory, celui-là même que les classes privilégiées ont envoyé à la législature avec mission expresse de maintenir le régime protecteur, celui-là même qui a saisi le pouvoir dans le but avoué de défendre l’aristocratie et les colonies contre les réformes proposées par l’administration des whigs ; si je venais à démontrer, dis-je, que ce parti a fait de grandes concessions, en doctrine et en fait, au principe de la liberté du commerce, on ne pourrait échapper à l’une de ces deux conséquences : ou ces concessions ont été volontaires, ce qui implique que les connaissances économiques ont fait assez de progrès dans les classes même qui exploitent le monopole pour les déterminer à y renoncer ; ou elles ont été forcées, ce qui révèle la toute-puissance d’une opinion qui aurait exercé du dehors une telle pression sur la législature.

On sait quelle était la situation de l’Angleterre à l’époque où le pouvoir passa des whigs aux torys. Crise financière, stagnation des affaires, guerre de la Chine, désastres de l’Afghanistan, misère du peuple, décroissance des recettes, déficit. Certes, le moment semblait mal choisi pour opérer sur les droits de douane une réduction dont l’effet inévitable devait être de diminuer encore, du moins momentanément, les revenus du trésor.

C’est cependant au milieu de ces circonstances que l’administration des whigs propose un dégrèvement profond et général des tarifs. Cette mesure entraînait une altération non moins profonde du contrat colonial. En effet, dès que la mère-patrie affranchissait son marché du monopole colonial, la justice voulait que les colonies ne fussent plus assujetties, pour leurs approvisionnements, au monopole métropolitain. Aussi lord John Russell proposait-il l’admission aux colonies anglaise des objets de consommation venant de l’étranger. C’était préparer les colonies à vivre au grand air de la liberté ; c’était un pas décisif vers leur affranchissement.

Cette politique n’a pas prévalu. Il nous reste à examiner celle qu’a adoptée le cabinet tory.

Le plus pressé était de combler le déficit. Sir Robert Peel eut recours à l’income-tax. Il obtint pour trois ans une taxe de 3% sur tout revenu s’élevant au-dessus de 3 750 fr.

Mais ce n’était là qu’une ressource temporaire. Au bout de trois ans, on devait se trouver en face du déficit, si l’on ne mettait pas le temps à profit pour rétablir, par des moyens réguliers, l’équilibre dans les finances.

J’ai quelque idée qu’en présence d’une telle situation, nos ministres eussent tourné leurs regards vers les patentes, les boissons, les centimes additionnels, et qu’ils se fussent hâtés de dire : il faut exiger de l’impôt tout ce qu’il peut rendre.

Sir Robert eut recours à une autre maxime et à d’autres moyens. Il dit : « Pour que les finances prospère, il faut que la nation prospère, et pour cela, il faut que tout anglais puisse aller par tout le globe acheter au meilleur marché et vendre au plus haut prix qu’il le pourra » — Et pour justifier les résolutions qu’il allait proposer, sans attendre des concessions de la part des étrangers, il ajoutait : « S’il plait aux autres nations de payer cher ce qu’elles peuvent avoir bon marché, libre à elles. »

En conséquence, il proposa et obtint la révision du tarif anglais. Voici quelques exemples de ces modifications :

 

DÉNOMINATION Ancien tarif. NOUVEAU TARIF Observations.
d’origine étrangère. des colonies.
 

Bœufs

Vaches

Veaux

Porcs

Moutons

Viande de bœuf, 50 k.

Id. de porcs, les 50 k.

Lard …. id.

Bœuf salé …. id.

Farine, le bushal

Huile d’olive, le ton.

Bois de construction

Prohibé

Idem.

id.

id.

id.

id.

id.

id.

35

15

3   75

105

75

fr.  c.

25

18  75

12  50

6  25

3  75

10

10

17  50

10

62  ½

50

31

fr.  c.

12  50

9  37  ½

6  25

3  12  ½

1  87  ½

2  50

2  50

4  37

2  50

31  ¼

35

26  25

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le droit était de 12 f. 50 c.

Cuirs

Souliers, bottes gants

5  80

 

2  50 1  25 Réduction d’environ 50%
Goudron 6 barils

Terebenthine, 50 K.

Café, la livre

Riz, le quarter

Pomme de terre

18

5  40

1  56

25

2  50

7  50

1  25

80

3  75

30

3  75

62  ½

40

10

10

 

Ce tableau abonde en curieux enseignements.

On y voit l’Angleterre ouvrant son marché à une foule de nos produits agricoles et industriels le jour même (28 juin 1842) où nous fermions le nôtre à ses fils et tissus de lin, sous prétexte que les Anglais filent et tissent a meilleur marché que nous ; comme si ce n’était pas une règle à l’usage des nations comme des plus humbles ménages de ne pas s’obstiner à faire chez soi ce qu’on peut se procurer ailleurs avec plus d’avantage. (L’ordonnance est du 26 juin et parvint à Londres au moment de la troisième et définitive lecture du bill.)

On y voit les torys, les propriétaires du sol, substituant à une prohibition absolue un droit modéré de 25 fr. par tête de bœuf, dans un pays où la consommation moyenne par habitant est de 35 kilogrammes, tandis que nous maintenons un droit de 55 fr., nous qui ne pouvons atteindre qu’à une consommation de 6 kil. 74 par habitant. (Dans les 21 départements du Midi occidental, la consommation moyenne est de 3 k. 65 ; dans les Landes, 1 kil. 91 ; dans les Basses Pyrénées, 0,80. Statistique de la France, publiée par le ministre du commerce.)

Enfin, quoique cette réforme tory diffère des projets des whigs en ce qu’elle maintient en faveur des colonies des droits différentiels, il est juste de reconnaître qu’au rebours de ce qui vient de se faire en France, à l’occasion des sucres, elle procède par voie de dégrèvement et non par voie d’aggravation. On ne remarquera dans ce tableau qu’une seule déviation à ce principe (à l’article bois de construction), et cette déviation est certes l’atteinte la plus directe portée au lien colonial.

Voilà donc ce qu’a pu le torysme dans un jour de triomphe. En théorie, répudier le principe de la protection ; en fait, user sa force non à l’accroître, non pas même à le maintenir, mais à ralentir sa chute, agissant comme ces machines qui, dans une pente rapide, pressent les roues d’une voiture ; elles ne l’arrêtent pas ; encore moins la font-elles rétrograder, elles se bornent à en modérer la vitesse.

Et qu’on ne s’imagine pas que ces concessions ont satisfait l’opinion publique. Un cri universel s’est élevé sur toute la surface des trois royaumes contre cette tentative incomplète, contre ce simulacre de réforme ; jamais les Meetings n’ont été plus fréquents, les pétitions plus nombreuses, les motions plus multipliées pour arriver à l’affranchissement complet des échanges, et j’ose affirmer, dussé-je heurter des opinions formées à la source suspecte du journalisme parisien, que cette agitation commerciale a un bien autre retentissement au parlement britannique que l’agitation Irlandaise elle-même, quelle qu’en soit la gravité.

Forcé de me restreindre, je me bornerai à dire quelques mots de la motion de M. Riccardo, parce qu’elle intéresse notre pays.

On a pu remarquer dans le tableau précédent l’absence de deux articles aussi importants que le vin et le sucre, comme moyens d’échanges, comme objets de consommation. Sir Robert Peel avait déclaré qu’étant en négociations avec la France, l’Espagne, le Portugal et le Brésil, il avait cru devoir réserver ces deux articles comme moyen de déterminer la conclusion des traités.

M. Riccardo a vu dans cette réserve une déviation au principe de la liberté ; car, dit-il, nous ne devons nous occuper que d’amener parmi nous l’abondance de toutes choses, et ne pas négliger un bien actuellement réalisable dans l’espoir d’atteindre des avantages éventuels. En conséquence, il fit à la chambre des communes une motion ainsi conçue :

« La chambre est d’avis qu’il n’y a pas lieu à ajourner le dégrèvement pour en faire la base de négociations avec les nations étrangères. »

Cette motion a été repoussée sur des observations de sir Robert Peel, que la Presse qualifie de violentes. Elle ajoute : l’Angleterre fait prêcher la liberté du commerce par ses missionnaires ; mais elle se garde bien de l’adopter pour elle-même. Son but est de faire avec les autres peuples des traités léonins, etc., etc.

Or, ce discours violent de sir Robert peut se résumer ainsi : « Je regarde le système protecteur comme erroné et funeste. Je crois que nos tarifs sont un mal et que ceux des étrangers en sont un autre. M. Riccardo ne veut remédier qu’au premier ; j’aspire à remédier à tous les deux et j’y réussirai, si je stipule avec les étrangers des concessions réciproques. Mais comment offrirai-je des concessions, si vous m’obligez à dégrever immédiatement et sans conditions, le petit nombre d’articles que je me suis réservés comme moyens de négociation. »

Je prie le lecteur de remarquer sur quel terrain était établi le débat, et de se demander ce qu’il adviendrait à la chambre des députés d’une proposition qui aurait pour objet le renversement de tout notre système protecteur sans tenir aucun compte des dispositions des étrangers à notre égard. Il est douteux qu’elle ralliât deux suffrages.

Je terminerai cet article, déjà trop long, par une réflexion affligeante pour des Français, et surtout pour des Français du Midi.

Il est évident, d’après ce qui précède, qu’il y a eu un moment où il eût été facile de conclure avec l’Angleterre un traité dont les stipulations ne nous auraient pus été marchandées. L’abaissement que sir Robert Peel a fait subir aux tarifs anglais, sans rien exiger de nous en retour, implique qu’il eût tenu les portes grandes ouvertes à nos produits, si nous eussions consenti à ce que nous nommons si improprement des concessions. L’occasion  n’a pas été saisie. Peut-être ne faut-il pas trop en accuser le ministère. Après tout, chez les peuples constitutionnels, c’est l’opinion qui fait la loi : et quel peut être l’état de l’opinion dans un pays où le journal qui s’adresse spécialement aux négociants, le journal qui s’intitule le Commerce, déshonore tous les jours ses colonnes par des articles tels que celui-ci :

« Les motions qui se succèdent dans le parlement anglais sur la nécessité d’apporter un remède aux souffrances des classes laborieuses renferment des renseignements trop graves pour qu’elles ne fixent pas l’attention de nos hommes d’état, surtout au moment où on parle d’un traité de commerce avec nos voisins d’outre mer …. Devons-nous songer à lier des relations commerciales avec un peuple placé dans une semblable situation … Combien ne devons-nous pas craindre, ne devons-nous pas surtout éviter soigneusement de nous exposer à gagner cette lèpre du paupérisme, cette contagion de misère, en multipliant les points de contact avec un peuple qui en est infecté à un si haut degré … Gardons-nous de nous laisser inoculer par notre propre faute ce mal du paupérisme, qu’on ne désignera bientôt plus que sous le nom de mal anglais. »

Fr. B.

 

_______________

Notes de l’introduction générale :

[1] L’article était prêt de longue date. Le 10 juillet 1844, Bastiat écrit à Coudroy : « Je voulais envoyer mon article au Journal des Économistes, mais je n’ai pas d’occasion, je profiterai de la première qui se présentera. Il a le défaut, comme toute œuvre de commençant, de vouloir trop dire ; tel qu’il est, il me paraît offrir quelque intérêt. » Le 26 juillet, au même, il écrit : « J’ai profité d’une occasion pour envoyer au Journal des Économistes mon article sur les tarifs anglais et français. Il me paraît renfermer des points de vue d’autant plus importants qu’ils ne paraissent préoccuper personne. J’ai rencontré ici des hommes politiques qui ne savent pas le premier mot de ce qui se passe en Angleterre ; et, quand je leur parie de la réforme douanière qui s’accomplit en ce pays, ils n’y veulent pas croire. » (OC, 1, p.46, p.49)

[2] « Fondée le 11 août 1831 par la famille Lamaignère, pour remplacer le premier Courrier de Bayonne qui n’avait vécu que du 3 octobre 1829 au 29 juillet 1830, la Sentinelle de Bayonne, plus tard en 1834 la Sentinelle des Pyrénées, Journal de Bayonne et de la Péninsule, fut un organe politique, commercial, littéraire et maritime, paraissant les mardi, jeudi et samedi, à l’imprimerie Lamaignère, rue Bourg-Neuf, n°66. La Sentinelle des Pyrénées suspendit sa publication le 30 septembre. » (Jean-Baptiste DARANATZ, « Le centenaire du Courrier de Bayonne », Bulletin trimestriel de la Société des sciences, lettres, arts et d’études régionales de Bayonne, 1929, 4, p.312)

[3] « Mais permettez-moi de vous dire que pour arriver à cet équilibre que vous souhaitez entre la production et la consommation, entre l’importation et l’exportation, entre l’entrée et la sortie du numéraire, il y a dans le commerce un flambeau et un mobile que ne sauraient remplacer le génie et le zèle des hommes du pouvoir. Ce flambeau, c’est le prix courant des divers pays ; ce mobile, c’est l’intérêt personnel.

Les prix courants révèlent au commerce l’état exact des besoins et des ressources des peuples, quelle denrée abonde sur un point et manque sur un autre, l’étendue des sacrifices qu’on consent à faire ici pour obtenir une chose, et du remboursement qu’on exige ailleurs pour en livrer une autre. Ils agissent comme une multitude de thermomètres d’une sensibilité exquise, d’une graduation parfaite, plongés dans tous les marchés pour en révéler toutes les variations, lesquelles correspondent exactement aux intérêts généraux et en sont le signe infaillible.

L’intérêt personnel, d’un autre côté, pousse le négociant à travailler sans cesse à l’équilibre de ses besoins et de ses ressources, de ses offres et de ses demandes. Ne comprendra-t-on jamais que les combinaisons d’un ministre du commerce, quelle capacité qu’on lui suppose, n’approcheront jamais d’une telle précision. En vérité, quand je considère l’irrésistible tendance qu’ont toutes les valeurs à s’équilibrer par leur propre force, je ne puis m’empêcher de penser que l’action d’un ministre est au moins superflue. Autant vaudrait salarier aussi toute une administration pour maintenir le niveau des eaux dans tous les lacs et les étangs du royaume. »

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