Oeuvres de Turgot – 170 – Situation de Turgot au début de 1775

1775

170. — SITUATION DE TURGOT AU DÉBUT DE L’ANNÉE

I. Sa maladie.

Turgot tomba malade au moment où il recevait les premières nouvelles de l’épizootie ; il rassembla ses forces pour dicter de son lit l’Arrêt du 30 janvier et le Mémoire instructif sur l’épizootie[1].

« Aussitôt qu’une feuille était prête, il l’envoyait à l’imprimerie établie à Versailles. Il continuait de dicter ; on lui rapportait les épreuves ; il les corrigeait. L’instruction fut faite et imprimée en un jour et une nuit. Il dicta encore les lettres qui devaient l’accompagner. Il sentait bien qu’il prodiguait sa vie. Cet effort appela la goutte sur la poitrine. La France manqua de le perdre. Il demeura près de quatre mois sans pouvoir se lever et ne fut tiré de son lit que par le bruit des séditions qui prenaient pour prétexte la liberté du commerce des grains » (Du Pont, Mém., 37, 181).

C’est en 1760, pendant son voyage en Suisse, qu’il avait été atteint pour la première fois de la « goutte », maladie qui passait pour fréquente dans sa famille et à laquelle on attribuait la mort de son aïeul, de son père et de son frère aîné. Mais, à cette époque, on comprenait sous le nom de goutte beaucoup de maladies.

Turgot avait eu des accès presque tous les hivers, non assez violents toutefois pour interrompre longtemps ses travaux. Celui qui survint à la fin de 1774 le mit, au contraire, à deux doigts de la mort.

Lettres de Mlle de Lespinasse.

À de Vaines. — 5 janvier. — « M. Turgot est un peu mieux, j’ai eu trois fois de ses nouvelles depuis que je vous ai vu (depuis le matin) et j’en aurai autant avant minuit. Cela me satisfait sans me tranquilliser. Je ne suis point sortie ; je ne verrai personne qui me parle de bal ; j’entendrai parler de M. Turgot, non pas avec l’intérêt qui m’anime, mais avec l’intérêt qu’on a pour la vertu et par la crainte de son successeur. Pour moi, depuis deux jours, il n’est plus contrôleur général ; il est M. Turgot avec qui je suis liée depuis 17 ans et, sous ce rapport, il agite et trouble mon âme. »

À Condorcet. — Vendredi (janvier ou février). — « Mme la Vicomtesse de la Rochefoucauld vient dans ce moment de m’envoyer demander si j’ai eu ce soir des nouvelles de M. Turgot. Cela m’inquiète. J’ai peur qu’il ne lui soit arrivé quelque chose. Je vais écrire à M. de Vaines. Mon Dieu, que le malheur rend timide, et qu’il est pénible d’être averti par la crainte du vif intérêt qu’on prend à ses amis. M. Turgot ne se doute pas à quel point il a troublé, je ne dirais pas mon bonheur, mais mon repos. Dites-moi donc, bon Condorcet, comment vous le trouvez ; je voudrais qu’il ne toussât plus et qu’il eût faim ; il ne sera bien guéri qu’alors. Je voudrais bien le voir ; si je ne craignais qu’il y eût de l’indiscrétion, je prierais bien Mme d’Enville de me mener dimanche, mais peut-être ne va-t-elle que l’après-diner, peut-être aussi garde-t-elle son carrosse ? Je ferai des questions demain et nous verrons si elles me mèneront à Versailles. »

Dimanche. — « Je vous attends, bon Condorcet ; je n’ai pas osé demander une place à Mme la Duchesse d’Enville. »

— « Je viens d’envoyer chez vous vous dire que j’allais à l’Opéra et qu’à huit heures, au plus tard, je serais chez moi. Choisissez donc, que je vous voie et que je sache par vous des nouvelles de M. Turgot. »

Mardi. — « En grâce, dites à M. Turgot que j’envie bien les gens qui vont le voir et dites-lui que je sens son mal comme si j’en souffrais réellement et par la pensée ; sa goutte est une vraie calamité publique. »

Lettre de Morellet à Lord Shelburne. 

1er mars. — « Notre pauvre contrôleur général a eu une attaque de goutte qui nous a bien inquiétés ; il en est quitte et les affaires s’en trouvent mieux. » (Lettres publiées par lord Fitz Mauritz)

II. Sa situation ministérielle.

Lettre du Marquis Turgot[2].

[A .L., original.]

Caen, 28 décembre.

Vous allez, mon cher frère, être accablé de souhaits. Je désire qu’ils soient aussi sincères que ceux que je fais pour votre bonheur.

Vous n’ignorez sûrement pas l’infernale cabale qui existe contre vous et les bruits qu’elle répand ; la prêtraille, la finance, tout ce qui lui tient, les pécheurs en eau trouble sont réunis.

On a écrit de Versailles ici que le Roi avait dit à M. de Maurepas : « Est-il vrai que mon Contrôleur général ne va pas à la messe ? » et que le Comte avait répondu : « En tout cas, Sire, l’abbé Terray y allait tous les jours. » Je ne crois ni la demande, ni la réponse ; personne n’ayant été à portée d’entendre, et M. de Maurepas étant trop sage pour avoir fait la réponse qu’on lui prête.

Vous avez en Mme Blondel une amie très sage et à portée de savoir bien des choses.

Je vous plains, je vous assure, d’être où vous êtes ; il peut être honorable d’être martyr du bien, mais je n’ai nul désir que vous le soyez.

Lettre sans signature[3].

[A. L., original.]

15 janvier.

M., tout le monde parle de votre retraite prochaine. L’Arrêt du Conseil concernant les lettres de change vous fait un grand tort ; on dit dans le public que vous avez inculpé les porteurs de ces lettres pour sauver M. Poivre dont l’on commence à parler fort mal. Les Encyclopédistes passent aussi pour des fous qui vous ont mal conseillé ; enfin votre réputation de justice et de lumière se perd dans le public, si vous ne changez bien vite de liaisons et de système. Tout le monde rit du discours insensé du Marquis de Mirabeau à l’occasion de M. Quesnay ; voilà, dit-on, les conseils de votre ministère. Au nom de Dieu, revenez sur vos pas vos amis véritables le désirent.

Journal de l’abbé de Véri. — Quand au commencement de 1775, Turgot avait été accablé par la goutte, il fut question de le remplacer ; Maurepas fut très embarrassé de lui trouver un successeur. Turgot sut qu’on parlait de sa retraite, ne s’en émut pas et continua à travailler.

Correspondance Métra. — 3 mars. — Un solliciteur, s’étant adressé à Turgot, fut inscrit sur une liste de personnes à qui devaient être données des grâces. Un jaloux envoya au ministre une lettre anonyme contenant d’odieuses imputations contre ce solliciteur. Turgot prit des informations, et les ayant reconnues favorables, n’en porta que plus d’intérêt à celui qui avait été accusé.

15 mars. — Il a couru et il court encore bien des bruits sur le compte de M. Turgot ; voici l’exacte vérité :

Les financiers le craignent ; les gens à affaires le trouvent inébranlable ; les courtisans inflexible et ses amis même un peu trop sévère dans ses principes d’administration. On ne pourra le juger que sur ses opérations. Le désordre des finances les rendra fort lentes. Il ne peut tout d’un coup purger la finance de tous les coquins qu’on lui a laissés. En attendant, les mécontents auront beau jeu.

Jusqu’à présent, il a toute la confiance du Roi ; comme il est fort incommodé de la goutte, on le porte dans un fauteuil jusque dans la Chambre de S. M., où il travaille avec elle tête à tête trois heures de suite. Il aime à s’instruire et M. Turgot lui en fournit les moyens.

3 avril. — Depuis quelque temps, on ne parle plus que guerre. Il y a, dit-on, de grandes conférences entre nos ministres et ceux des Cours étrangères ; M. du Muy a été renfermé quatre heures avec M. de Vergennes ; celui-ci trois heures avec M. Turgot et M. Turgot quatre heures avec M. du Muy.

———

[1] Voir ci-après.

[2] Précédemment le chevalier.

[3] Avec la mention : Pour vous seul. Cette lettre porte un cachet de gueules au canon d’argent, avec chef d’argent chargé de trois tourteaux d’azur.

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