Murray Rothbard – L’éducation gratuite et obligatoire (9/12)

coverRothbardEducationFin 2015, l’Institut Coppet a dirigé la première traduction française de Education: free and compulsory par Murray Rothbard. Elle a été réalisée conjointement par Nathanael Lavaly, Claude Balança et Marius-Joseph Marchetti. Ce petit livre apporte une critique vigoureuse de l’éducation nationalisée telle qu’on la connaît de nos jours, l’accusant d’être inefficace, injuste et tyrannique. Rothbard y défend la liberté de l’éducation, l’instauration d’un marché de l’éducation où écoles privées et éducation à la maison (homeschooling) pourraient enfin se développer. Le livre est sorti en format papier en mars aux éditions de l’Institut Coppet. Fidèle à notre projet de diffuser les idées, nous accompagnerons la version papier d’une version électronique gratuite (pdf, epub, mobi, doc et html)

Nous diffuserons aussi ce petit livre sur notre site, en 12 courtes parties. Dans la neuvième partie, intitulée « L’enseignement obligatoire aux États-Unis », Murray Rothbard raconte comment l’éducation a été rendue obligatoire aux Etats-Unis, pays disposant pourtant d’un socle libéral assez fort.


Table des matières du livre :

  1. L’éducation de l’individu
  2. L’instruction formelle
  3. La diversité humaine et l’instruction individuelle
  4. Le parent ou l’État ?
  5. Les fréquentations de l’enfant
  6. Éducation obligatoire vs. éducation libre
  7. La scolarisation obligatoire en Europe
  8. Le Fascisme, le Nazisme et le Communisme
  9. L’enseignement obligatoire aux États-Unis
  10. Arguments pour et contre l’école obligatoire aux États-Unis
  11. Les objectifs de l’enseignement public : Le Mouvement éducationniste
  12. L’Instruction progressiste et la situation actuelle

 

L’enseignement obligatoire aux États-Unis

(Murray Rothbard, L’éducation gratuite et obligatoire)

 

Le développement de la scolarisation obligatoire

Certaines personnes peuvent peut-être penser que la comparaison de la scolarisation obligatoire à une tyrannie ne pourrait pas être applicable à un pays libre comme les États-Unis. Et pourtant, l’étude de l’esprit et de l’histoire de la scolarisation obligatoire aux États-Unis nous signale des dangers tout à fait similaires.

Dans la majorité des colonies américaines, l’éducation s’inscrivait dans la tradition anglaise, celle d’une éducation parentale volontaire, les écoles publiques étant réservées aux familles les plus pauvres, libres de faire usage ou non de ces institutions. Ce système émergea dans les colonies du Centre et du Sud. La Nouvelle-Angleterre représenta toutefois une exception décisive, en ce qu’elle fut le point de départ de la diffusion du système éducatif collectiviste aux États-Unis. Contrairement aux autres colonies, la Nouvelle-Angleterre était dominée par la tradition calviniste, très forte parmi les puritains anglais qui s’étaient installés dans le Massachusetts, et plus tard dans les autres colonies de la Nouvelle-Angleterre. [1] Ces puritains ascétiques et impitoyables, fondateurs de la colonie de la baie du Massachusetts, étaient désireux d’adopter le plan calviniste de scolarisation obligatoire afin d’assurer la formation de bons calvinistes et la suppression de toute dissidence éventuelle. Un an à peine après une première série de lois particulières, la colonie de la baie du Massachusetts adoptait en 1642 une loi d’alphabétisation obligatoire pour tous les enfants. En outre, chaque fois que les fonctionnaires de l’État jugeaient les parents ou les tuteurs incapables de prendre correctement soin des enfants, l’État pouvait les saisir et confier leur instruction à des personnes qu’il nommerait et qu’il chargerait de leur donner l’instruction requise.

Cette loi du 14 juin 1642 constitua un véritable événement, dans le sens où elle fut à l’origine de l’établissement de la scolarisation obligatoire dans le monde anglo-saxon. Elle mérite donc d’être citée :

« La bonne éducation des enfants est profitable et bénéfique pour toute république, et puisque de nombreux parents et maîtres sont trop complaisants et  négligents face à ce devoir qui est le leur, il est ordonné aux élus de chaque ville… de garder un œil vigilant sur leurs voisins, afin de s’assurer que nul ne se rend coupable d’un acte d’une telle barbarie dans sa famille, celui de ne pas instruire ses enfants et apprentis, par lui-même ou par d’autres. » [2]

En 1647, la colonie a fait suivre cette loi par l’établissement d’écoles publiques. Dans la scolarisation obligatoire, l’accent était mis notamment sur l’enseignement des principes puritains-calvinistes.

Il est assez intéressant de noter que la colonie des pèlerins de Plymouth, légèrement plus ancienne et plus religieusement libérale, n’a pas mis en place de système de scolarisation obligatoire. Lorsque la colonie de Plymouth a été rattachée à la baie du Massachusetts, les lois éducatives de ce dernier État ont prévalu.

De quel type était le gouvernement qui a établi le premier système de scolarisation obligatoire dans le monde anglophone, modèle qui allait inspirer les systèmes éducatifs à venir dans les autres États ? L’esprit de ce gouvernement était l’absolutisme calviniste. Tout habitant de la colonie était obligé de rejoindre une congrégation, bien que tous ne puissent pas également obtenir le titre de membres. Seuls les membres de l’Église, toutefois, pouvaient voter dans les élections de l’État. Les principes de ce gouvernement théocratique étaient ceux de « l’ordre », qui remettait à leur place l’inférieur et le supérieur. L’autorité politique des anciens de l’Église devait s’imposer. Pour être admis comme membre de l’Église (et avoir le droit de vote), le candidat devait être évalué par les anciens de l’Église, qui déterminaient si oui ou non il y avait « quelque chose de Divin et de solennel » dans son âme, le rendant apte en tant que membre. Toutefois, le révérend John Cotton, grand chef spirituel puritain, déclarait que les hypocrites qui, sans aucune croyance intérieure, se conformaient simplement aux règles fixées par les aînés, pouvaient tout de même être membres — à condition qu’ils ne chôment pas dans leurs occupations. Il est intéressant de noter qu’en 1636, la colonie, dans un de ses premiers décrets, établissait Harvard en tant qu’université d’État. Les autorités ont déclaré que les écoles devaient être assistées de magistrats, afin d’empêcher la corruption des saines doctrines.

Le révérend William Hubbard, un autre leader et ministre puritain, affirmait qu’ « il est prouvé par l’expérience … que la plus grande partie de l’humanité n’est que des outils et des instruments, dont d’autres se servent, plutôt que des électrons libres, capables d’effectuer quelque chose par eux-mêmes ». Ils sont toujours des moutons ayant besoin d’un berger. Les magistrats sont la force qui gouverne, la « tête » de la société. Le révérend John Davenport conseillait aux électeurs de choisir de bons dirigeants, car il était impératif pour eux de se soumettre à l’autorité du dirigeant.

Vous devez vous soumettre à leur autorité, et effectuer toutes les tâches qu’ils vous prescrivent… qu’elles soient bonnes ou mauvaises, en raison de la relation établie entre eux et vous.

Ainsi, la démocratie formelle fut très tôt considérée comme compatible avec le despotisme des gouvernants sur les gouvernés.

Le personnage qui a eu l’influence la plus importante sur la formation de la colonie de la baie du Massachusetts a été son premier gouverneur John Winthrop, qui a gouverné la colonie pendant vingt ans à partir de sa création en 1630. Winthrop croyait que la liberté naturelle était une « bête sauvage » qui devait être contenue par « les commandements de Dieu ». « Être droit dans sa soumission à l’autorité », tel était l’exercice convenable de la liberté civile. Winthrop considérait toute opposition à la politique du gouverneur — en particulier quand il était lui-même gouverneur — comme de l’insurrection.

Le Massachusetts était gouverné en parfait accord avec ces principes. Les personnes perçues comme des hérétiques et les sorcières présumées ont été persécutées et harcelées, et on a réclamé l’application la plus stricte des normes et l’austérité puritaine dans presque tous les domaines de la vie. Les dissidents, comme Roger Williams et Anne Hutchinson, ont dû quitter la colonie.

Le puritanisme s’est bientôt répandu à d’autres États, et le Connecticut a été régi dans le même esprit. L’État du Rhode Island, cependant, était beaucoup plus libéral, et ce n’est pas par hasard que Rhode Island était l’exception en Nouvelle-Angleterre durant la mise en place des systèmes scolaires publics pendant la période coloniale.

Au cours du XVIIIe siècle, la sévérité religieuse des colonies a affaibli progressivement son emprise sur la communauté. Des sectes ont alors surgi et ont prospéré. Le Massachusetts et le Connecticut ont toutefois promulgué des lois répressives contre les Quakers, leur interdisant également d’ouvrir des écoles. De plus, le Connecticut, dans une vaine tentative de réprimer le mouvement des « Nouvelles Lumières », a promulgué en 1742 une loi interdisant les Nouvelles Lumières d’établir des écoles. Leurs raisons étaient que ces écoles « peuvent avoir tendance à enseigner aux jeunes certains principes et rituels, et à introduire des troubles qui peuvent avoir des conséquences fatales pour la paix publique et le bonheur de cette colonie. » [3]

Une partie de la motivation derrière l’endoctrinement religieux et la scolarisation obligatoire dans la période coloniale était d’ordre économique. Les domestiques devraient particulièrement être « instruits », beaucoup de leurs maîtres considérant que les domestiques étaient moins enclins à être indépendants et « fauteurs de troubles » quand ils étaient imprégnés du catéchisme et de la Bible puritaine.

Finalement, la guerre révolutionnaire perturba le système éducatif dans son ensemble, et les États indépendants furent enclins à tout rebâtir de zéro. Les nouveaux États ont abordé le problème à peu près comme ils l’avaient fait en tant que colonies. Une fois de plus, le Massachusetts a ouvert la voie
à l’établissement de la scolarisation obligatoire, que ses lois coloniales avaient toujours reconnu. Il a pris l’initiative d’inclure dans sa Constitution de 1780 une disposition accordant expressément la compétence au législateur d’imposer la présence obligatoire à l’école. Ce pouvoir a été exercé sans tarder, et en 1789 la fréquentation scolaire a été rendue obligatoire dans le Massachusetts.

Le Connecticut a suivi en 1805 avec une loi exigeant de tous les parents qu’ils scolarisent leurs enfants. Le Connecticut a emboîté le pas de cette alphabétisation obligatoire par une loi de 1842 obligeant tous les enfants employés de moins de quinze ans à fréquenter l’école pendant trois mois au cours d’une année, ajoutant ainsi une scolarité obligatoire à la formation générale élémentaire également obligatoire. Les lois du Massachusetts étaient cependant assez laxistes pour les spécialistes de l’école buissonnière, et en 1845 Boston a tenté de passer un projet de loi contre l’absentéisme des enfants sans emploi, projet qui a été abandonné sur la base qu’il violait les droits qu’avaient les parents sur leurs enfants. Le projet de loi a toutefois été voté en 1846. En 1850, le Massachusetts a autorisé ses villes à prendre des dispositions pour les élèves régulièrement absentéistes, et a permis qu’ils puissent être retenus en prison. Enfin, en 1852, le Massachusetts a établi à l’échelle de l’État le premier modèle moderne et global de scolarisation obligatoire aux États-Unis. Il prévoyait que tous les enfants entre huit et quatorze ans devraient aller à l’école au moins treize semaines chaque année. Durant la fin du siècle le Massachusetts a continué à étendre et à renforcer ses lois sur la scolarisation obligatoire. En 1862, par exemple, il a rendu l’emprisonnement des enfants absentéistes obligatoire, et a étendu l’âge de la scolarisation obligatoire, qui s’étendait désormais de sept à seize ans. En 1866, la fréquentation de l’école a été rendue obligatoire pendant six mois par an.

Ce n’est pas le moment d’aborder le sujet de la « bataille pour les écoles publiques », qui a transformé le système éducatif américain de 1800 à 1850. Les objectifs de ses partisans seront analysés. Mais il suffit de dire que, entre 1825 et 1850, le travail de propagande fut tel que tous les États, à l’exception de la Nouvelle-Angleterre, étaient passés d’un système sans écoles publiques, ou avec des écoles publiques réservées uniquement aux plus nécessiteux, à la fondation d’écoles publiques pour tous. De plus, l’esprit des écoles publiques avait changé, passant de la philanthropie envers les pauvres à une institution où la présence de chaque enfant était requise. En 1850, chaque État avait un réseau d’écoles publiques gratuites.

En 1850, tous les États disposaient d’écoles publiques, mais seuls ceux du Massachusetts et du Connecticut les ont rendues obligatoires. Le mouvement pour la scolarisation obligatoire a conquis toute l’Amérique à la fin du XIXe siècle. Le Massachusetts a mené la parade, et tous les autres États ont suivi, principalement entre les années 1870 et 1880. En 1900, presque tous les États ont rendu obligatoire la fréquentation de l’école. [4]

Il semble y avoir eu peu de débat sur la question de la scolarisation obligatoire. Nous ne pouvons que deviner la raison de cette négligence envers une question fondamentale, une négligence qui est palpable, en outre, dans toutes les histoires de l’éducation. Il se peut bien que ce soit parce que les « éducateurs » professionnels savaient que le sujet était délicat s’il était abordé indûment dans le débat public. Après avoir cité quelques-uns des défenseurs et des adversaires des lois rendant la scolarisation obligatoire, nous allons étudier le développement des « éducateurs » ainsi que leur propagande, car ils ont joué un rôle fondamental dans l’établissement d’écoles publiques sous la forme que nous connaissons aujourd’hui.

_________________

[1] John William Perrin, The History of Compulsory Education in New England, 1896 ; Lawrence Cremin, The American Common School, an Historic Conception (Teachers College, New York, 1951) ; et Forest Chester Ensign, Compulsory School Attendance and Child Labor (Iowa City, Athens Press, 1921).

[2] Perrin, The History of Compulsory Education in New England.

[3] Merle E. Curti, The Social Ideas of American Educators (Paterson, N.J., Pageant Books, 1959).

[4] Pour une liste des dates d’établissement des lois sur la scolarisation obligatoire dans les différents États, cf. Edgar W. Knight, and Clifton L. Hall, Readings in American Educations History (New York, Appleton-Century, Crofts, 1951). Pour un tableau détaillé des lois sur la scolarisation obligatoire en 1980 dans les différents États, voir le Report of the Commissioner of Education for 1906, chap. 28, « Compulsory Attendance and its Relation to the General Welfare of the Child » (Washington, D.C., U.S. Government Printing Office, 1906).

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